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dimanche 12 avril 2020

> Yves Chaland, Une vie en dessins… (part fayeveu)

Cet autre passage m'a un peu interloqué : cette justification répétée sur cette couverture de Chaland pour le deuxième numéro de Métal Aventure est assez cocasse. Une impression de déculpabilisation ou de réhabilitation postérieure sur ce dessin en particulier, alors que, sincèrement, je n'en vois pas la raison et je n'ai surtout jamais eu le souvenir que cette illustration eut pu faire autant parler d'elle à l'époque, et plus tard, sauf dans ces livres consacrés à Chaland  ?
Son côté cliché extrême ne pouvait dans mon esprit en aucun cas prêter à confusion, même plus de trente cinq après sa création…

Chaland La vie en dessins (extrait)
Éditions Champaka 2019

La couverture originale était d'ailleurs exposée en 1990 lors de l'Exposition Coloniale, Chaland Explorateur chez Super Héros et, devant mon admiration pour cette couverture qui n'était évidemment pas en vente, Yves Boniface m'avait appris qu'elle appartenait au… rédacteur en chef de Métal Aventure …

Métal Aventure numéro 2 - novembre 1983
Couverture de Chaland

Le texte semble reprendre ce que j'ai déjà lu ailleurs avec cet accent mis sur le magnifique guerrier ou ce Noir qui est beau (sic), qui a force d'être répété risquerait de donner un peu l'impression à quiconque ferait des raccourcis expéditifs, ou aurait l'esprit mal placé, d'entendre un extrait de la bande-son des commentaires du documentaire sur la dernière passion de Leni Riefenstahl !…
Ou des slogans récupérés hors contexte sur ce qui est beautiful ?…
Quoi qu'il est vrai que le grand Franquin lui-même qualifiait aussi ses guerriers Africains ainsi dans Spirou et Fantasio, Le gorille a bonne mine !
S'appesantir sur cette couverture de Chaland, qui n'est pourtant pas reproduite dans cette Vie en dessins est étonnant, alors que d'autres le sont sans que l'on n'esquisse quoi que ce soit à leur sujet ???
Encore cette impression de voies séparées entre le texte qui parle de choses autres et les dessins reproduits sans être en relation avec le texte !…

Le gorille a bonne mine par André Franquin - détail planche 14
Éditions Dupuis 1959

Le gorille a bonne mine par André Franquin
Éditions Dupuis 1959

Le seul côté apparement sans ambiguïté, de cette couverture de Métal Aventure numéro deux, et avec de sales véritables relents colonialistes d'un autres temps (les années 80 pourtant !), bien au-delà de la maladresse, est, et reste l'accroche pitoyable en sous-titre de cette "Nostalgie Coloniale" !… Cela renforçait certainement  l'ambiguïté dont il est question dans le texte à propos de ce dessin de Chaland, que l'on ne trouve plus quand le dessin lui-même est ex-filtré de son support imprimé originel…
Hergé se fait en permanence tirer dessus à boulets rouges avec son Tintin au Congo qu'il a fait en 1930, mais ce numéro de Métal Aventure est sorti en novembre 1983 avec aux manettes des gens normalement plus et bien mieux informés qu' Hergé, trop subordonné à l'Abbé Dailliez en ces temps anciens ?…
Mais le côté guerrier magnifique peut devenir un argument à double tranchant potentiel à le mettre tant en avant pour justifier la démarche de Chaland pour ce dessin :
- dans la mesure où il y a deux guerriers dans ce dessin de Chaland que doit-on penser si le second guerrier, de dos,  n'est pas "magnifique" ou simplement "beau" (sic) ?
- connaissant les quelques éructations récentes de certains politiciens ou intellectuels sur cette période douteuse de la colonisation, il vaut mieux faire très attention au raisonnement que l'on cherche à tenir à ce sujet parce que "le bon temps des colonies" est devenu très premier degré pour certains primaires ;
- sachant  la conception particulière de la magnificence et de la beauté de la personne citée plus haut quant à ses passions, je doute que ce soit le vocabulaire le plus justifiant ?

Naostalgie coloniale par Yves Chaland
Éditions Les Humanoides Associés - carte postale

La sémiologie est une discipline rigoureuse et, heureusement,  la compréhension d'une image ne nécessite pas toujours d'avoir embrassé ce cursus spécifique pour essayer de la comprendre  : je ne vois pas du tout, mais alors pas du tout,  en quoi ce guerrier (magnifique ou non cela relève d'une subjectivité plus littéraire que biographique) a un regard las (sic) ????…
Personnellement je ne vois aucune espèce de lassitude dans ce regard, mais bien de l'amusement : plus encore on remarque bien que la pupille du guerrier pétille telle l'Étoile du Berger dans le firmament !…
Une sorte de regard presque ironique, appuyé par son sourire, sur la scène dont nous sommes témoins, renforcé par une complicité immédiate entre celui, spectateur direct, qui se tourne vers nous, qui sommes presque voyeurs de la même scène, laissant l'autre guerrier continuer à se plonger (délecter ?) dans ce spectacle qui ne peut qu'apparaître… exotique aux deux guerriers.
Serait-ce une mie en abyme évidente ?,  entre ces guerriers authentiques, indigènes serait le meilleur terme, habillés en vrais guerrier et avec de vraies sagaies, de celles qui peuvent tuer et transpercer, et la scène d'intérieur cadrée de la demeure coloniale… Et, comme il est justement précisé, les cadeaux de pacotilles qui sont déballés devant nous pour ce Noël colonial lointain : lance-jouet et pagne autour de la taille pour le garçon,  tête blonde de circonstance, robe / tenue de femme léopard pour la mère / épouse, cravate à palmiers pour le père / époux avec en option, les décorations du  salon familial de circonstance  : fétiche posé sur le bahut, devant la radio, crèche au premier plan, croix chrétienne au-dessus de la porte intérieure, sans oublier la touche finale avec le portrait de ce "bon roi" Léopold au mur, qui nous permet de situer la scène au Congo belge…

J'irai même plus loin dans ma perception personnelle de ce dessin ("Ben tiens, y s'permet tout c'lui là !!!"), tel Flaubert et sa Bovary, ce guerrier Africain qui se tourne vers nous me donnerait presque l'impression d'être une projection de Chaland lui-même !?…
Un vrai dessinateur, au sens authentique du terme, face au(x) cliché(s) et à l'aspect factice — de pacotille — de la saynète jouée par cette famille de colons / petits cochons roses à chevelures de blé que nous distinguons tous, qu'il nous montre ou nous invite à regarder à travers cette fenêtre… qui devient un cadre délimité dans le cadre du dessin, cadré et délimité plus encore par les deux sagaies qui orientent notre regard avec les deux diagonales…
La caricature ne serait pas où on la pense de façon trop primaire ou trop rapide : elle serait davantage dans ce que l'on voit tous par la fenêtre, guerriers et lecteurs du dessin…
N'oublions en effet jamais, que l'homme est naturellement bon et que c'est la société qui le  déprave et le pervertit, bien davantage depuis que la société de Jean-Jacques a été remplacée par la société de consommation qui ne nous fait que revenir en arrière : vers une forme de monarchie consumériste d'un autre temps, dont certains se gorgent d'importance à se considérer comme des… clients-rois !…

Le regard du guerrier est d'autant moins las, que l'on ne sait que trop bien dans la Bande Dessinée que la lassitude se représente par… des yeux fermés !…
La bande dessinée a ses codes crées par les anciens maîtres et ils en sont les fondements, les bases et les fondations : malheur à celui qui oserait aller au-delà des limites de ces figures imposées, dignes des plus grandes compétitions artistiques : le patinage !…

Astérix gladiateur par Uderzo et Goscinny
La lassitude du préfet romain de Lutèce…

Cela (ce las ?) dit, je n'ai jamais compris que Chaland n'apparaisse que dans ce numéro deux de Métal Aventure alors qu'il était présent en ouverture dans les numéros 0 de la revue qui aurait pu/dû prendre le titre de Casablanca ???…
C'était bien la peine de courir après ce numéro 0 à l'époque, même si je n'ai eu que celui plus courant avec la couverture de Dominique Hé !!!…

Passons sur cette erreur d'interprétation et cette fausse lassitude, toute en subjectivité, plus communément définie comme "à côté de la plaque", et revenons vers des cieux plus célestes : vers les autres couvertures que Chaland a dessiné pour Métal Aventure puisqu'il en a réalisé tout de même cinq sur les dix numéros (très inégaux) qui furent publiés !…

Métal Aventure numéro 3 - janvier 1984
Couverture de Chaland

La couverture du numéro 3 de Métal Aventure, qui, est présente dans cette Vie en dessins mais ne semble pas appeler de commentaire particulier sur l'une des grande crainte des années 80, dernière ligne droite de la Guerre Froide, ne peut que rappeler la fin du monde (François M. avait proclamé en 1983 que les Pacifistes étaient à l'Ouest et les missiles à l'Est)… Mais une autre fin du monde antérieure me vient à l'esprit (non, non, je ne parle pas des anciens uniformes des gardiens de la paix option képis,  pas encore passés entre les mains de Balmain : plus tard, en 1985) :  celle représentée par E.P. Jacobs dans les pages du Journal de Tintin en 1946 dans les premières pages de Blake et Mortimer, Le secret de l'Espadon : la Tour Eiffel est détruite de la même façon, si le cadrage de notre prestigieux monument parisien est de trois-quart pour Jacobs mais de face pour Chaland, son effondrement se fait quasiment au même (deuxième) étage et suivant un angle plutôt similaire… pour l'une des séquence parmi les plus marquantes de ce Blake et Mortimer et de la Bande Dessinée franco-belge !

Blake et Mortimer par E.P. Jacobs
Le secret de l'Espadon planche 12
dans Le Journal de Tintin, 1946

Couverture de Métal Aventure numéro 3 qui fait forte résonance avec celle de Métal Hurlant numéro 98 aussi présente dans cette Vie en dessins sans attirer plus de commentaires que cela (valait-il mieux disserter sur une couverture non reproduite dans le livre que sur celles qui sont visibles ?), alors qu'elle aurait pu être en regard de celle de Métal Aventure numéro 3, voire placée juste avant, pour rester dans ce principe de chronologie basique en maquette : il y a bien un commentaire (en rouge) de J.P. Dionnet, pour mettre l'accent sur le réalisme possible dans le dessin de Chaland en prenant comme exemple les couvertures de… Métal Aventure, placé sous un crayonné d'une couverture de… Métal Hurlant !…

En ce printemps 2020, les astronautes, cosmonautes et autres spationautes qui rentrent sur Terre en cette période de COVID19 doivent avoir aussi l'impression d'un monde très différent à leur retour sur Terre !!??…

Métal Hurlant numéro 98 - avril 1984
Couverture de Chaland

Autre résonance peut-être aussi avec la couverture de l'Agenda 1991 de Reporter : quelques détails peuvent laisser à penser que nous sommes dans cette France post SS20 lancés sur Paris atomisé sur la couverture du Métal Aventure numéro 3 : la carte accrochée au mur avec l'Europe Unie (de l'Atlantique à l'Oural, voire au-delà, jusqu'à la Sibérie ?), cette assiette soupesée par la jeune femme brune avec la faucille et le marteau logotypaux au centre, ou cette pierre martienne Souvenir de Mars — la planète rouge ! — sous cloche transparent, voire cette affiche de film avec un rôle d'acteur vieillissant pour l'immense Gérard Depardieu (qui a d'ailleurs fini par devenir citoyen russe quelques décennies plus tard !), et ce détail délicieux au possible avec cette lampe conceptuelle, à double éclairage : mi-électrique avec une ampoule classique d''un coté et une chandelle de l'autre : certainement pour compenser les possibles coupures de courant dues aux impérities de la bureaucratique administration de l'énergie collectiviste dans cette Europe Unie post SS20  ???…
Chaland ne peut s'empêcher de nous faire glisser discrètement, délicatement, subtilement dans une uchronie à sa façon, renforcée par cette couverture de Paris Match, qui sera toujours publié quand Mandela Jr sera élu President de son pays…

Agenda 1991 Reporter - couverture par Yves Chaland



• Métal Aventure numéro 6 :
Ah, les titres accrocheurs de Métal Aventure tout en finesse pour ce numéro 6 par exemple avec  ce "Chaland à la rescousse de Moebius" : pour ce qui est vraiment la seule véritable erreur dans tout ce qu'à fait Chaland, avec cette reprise concept tout bidon du fabuleux  Major Fatal (ai-je déjà dit qu'avant La comète de Carthage, Le Jeune Albert, Bob Fish ou La ballade de la Mer Salée et autre Watchmen, Major Fatal Le garage hermétique de Jerry Cornélius est mon livre de Bande Dessinée préféré au monde de l'univers de la galaxie du Désert B aux différents niveaux du monde du Major Grubert ???) avec une chute tellement hermétiquement focalisée sur les revues, Métal Hurlant, Rigolo et Métal Aventure, des Humanos (seul Métal Hurlant restera mythique) que ces pages n'ont que peu, voire pas d'intérêt pour le lecteur lambda : ce qui est paradoxal dans l'œuvre globale de Chaland d'ailleurs, plus encore dans celle de Moebius qui vise à l'universel par la Grâce du Cristal !!!…
Si Moebius avait su que Chaland allait venir à sa rescousse,  peut-être ne serait-il pas parti à l'autre bout du monde pour guetter les extra-terrestres ?…

Métal Aventure numéro 6 - juin 1984
Couverture de Chaland



• Métal Aventure numéro 7 :
Le Général de Gaulle tueur de boches, une image édifiante de l'icône de la Résistance, du Sauveur de notre honneur national, qui n'hésite pas à utiliser son coutelas d'ivoire poignard pour trancher dans le vif le nazi…
Est-ce aussi un portrait du même Général de Gaulle que l'on voit encadré au mur gauche de la première case de l'intérieur de Bill Baxter contre les reliques de la mort ? …

Métal Aventure numéro 7 - octobre 1984
Couverture de Chaland


• Métal Aventure numéro 8 :
Était-ce un prolongement de la Nostalgie Coloniale des début de la revues, avant sa fin toute proche, avec cet avant-dernier épisode de la fin de l'empire colonial français ?
Ce reporter nous montre qu'il y a tout de même des priorités dans la vie, certainement un peu surpris par l'explosion dans la rue, surtout s'il n'a pas emporté assez de cravates et de chemises pour son reportage : ah, qu'il est toujours difficile de manger avec des baguettes !!!…

Métal Aventure numéro 8 - octobre 1984
Couverture de Chaland

Cette dernière couverture eut sa variation, ou reprise,  (parmi tant d'autres) de Serge Clerc dans les années 90 : 


aventure Indochine 54 par Serge Clerc
Dessin original inédit 1996

Quelqu'un trouvera peut-être le numéro de Paris Mach que Chaland a placé sous l'appareil photo du reporter ?…
J'ai un peu laissé tomber, je trouve que les recherches sur Google deviennent assez pénibles même quand les paramètres saisis sont très précis…

Ce serait préférable que les connaisseurs de Chaland (compagnons de route ou découvreurs tardifs) s'accordent un peu, déjà sur cette façon récurrente de vouloir nous faire passer ces très belles gouaches (couvertures de Métal Aventure ; agendas…) pour les œuvres majeures de Chaland  : comparativement à l'ensemble de sa production pour la Bande Dessinée, les estampes, les portfolios, les affiches (…), mais aussi sur les sources, puisque pour certains tout ce qu'a créé Chaland semblent inexorablement et toujours être issu de l'œuvre d'un autre artiste, ou être "sourcé" ?…
Pour Fromental dans le (petit) catalogue "Exposition 1995, La collection Chaland" (Éditions Reporter ; p. 16) :
" Le pinceau de ce dh Desmé nous rapproche en outre d'une veine que Chaland avait eu explorée mais où il excellait. Ses illustrations et couvertures (notamment pour Métal Aventure) à la gouache."

Cocktails d'amour par dh Desmé - vers 1945
Gouache originale Collection Chaland

Merry Christmas Joyeux Noël par dh Desmé - vers 1945
Gouache originale Collection Chaland

Et pour d'autres, ces illustrations à la gouache sont systématiquement et uniquement rapprochées de Di Marco, dont Chaland possédait également un dessin original…
Cela dit je ne sais pourquoi ces quelques gouaches seraient toujours référencée au travail de Di Marco, tellement d'auteurs travaillant avec cette technique et dans cet esprit pouvant être cités (un peu comme pour la… Ligne Claire® !!!!), Joubert avec notamment ses couvertures de Bob Morane, voire ces dessinateurs inconnus officiant dans les cartes scolaires et nammoins éducatives de jadis ??…

Rompons-là avec la dernière phrase de ce paragraphe : "Alors qu'il assure la maquette de Métal Hurlant, Chaland prend plaisir à accueillir les novices qui viennent présenter leurs dessins".
Quand je parle de fouillis et d'incohérence : je me demande ce que cette phrase vient faire là (comme un cheveu de Morantin dans la soupe ?) ?…
L'auteur nous parle de la période de Métal Aventure et des couvertures que Chaland a réalisées de fin 1983 à fin 1984 et il n'est plus maquettiste de Métal Hurlant depuis longtemps à cette époque : il ne l'a été que neuf mois, à partir de 1979, bien avant ces années Métal Aventure !!!…
Quelle est cette façon de parler d'un auteur en glissant  des événements qui n'ont rien à voir entre eux par l'opération du Saint-Esprit d'une chronologie anarchique ?… Comme si des pièces du puzzle avaient été oubliées, à force de copier-coller des parties du texte, mais qu'il fallait à tout prix les caser, les intercaler, quitte à les mettre un peu n'importe où et à réécrire l'ordonnancement des événements   ??…

C'était déjà ainsi pour la toute dernière page du texte, "Un maître quatre-vingt hors du temps", où l'on nous reparle de Métal Hurlant, et de sa fin, survenue trois ans avant la disparition de Chaland : alors qu'en toute cohérence cela aurait du rester dans les pages consacrées à… Métal Hurlant.
Idem pour F-52 (avec trait d'union comme Magic-Strip !) dont il est question de façon lapidaire dans le chapitre sur Freddy Lombard et qui est davantage développé dans celui sur "Robots, atome,  et télétrans", passant de F-52 à F52, en ignorant totalement le portfolio F-52 qui met énormément de choses en place des années avant (dès 1986) cette dernière histoire de Freddy, Sweep et Dina !…
C'est avant toute chose pour ce portfolio F-52 que Chaland a utilisé ce numéro de Science et Vie Spécial Aviation 1949 : la couverture de la revue est exactement celle du portfolio F-52 édité par Déesse, et les séparations sociétales et/ou de caste, sont d'ores et déjà précisées dans la maquette du F-52 présentée dans ce portfolio !!!…


Science et Vie - Hors-série Aviation 1949


Portfolio F-52 planche de présentation de l'avion et maquette sur calque
Éditions Déesse 1986

Le texte de référence part dans des directions qui me paraissent étranges, voire presque hors-sujet, tout en oubliant de souligner des évidences pour certains lecteurs pointus, mais tous n'ont pas à l'être,  qui se trouvent visibles dans les fameux back cover (pas peau d'ours) pour paraphraser Le Jeune Albert qui va retaper son Spirou contre l'Invisible chiné sur les quais parisiens : Freddy Lombard, Vacances à Budapest avait été annoncé en préparation sous le titre Les insurgés de Budapest.


Freddy Lombard, La comète de Carthage par Yves Chaland
Éditions Les Humanoïdes Associés 1986
> 4e plat avec Les insurgés de Budapest en préparation…

Peut-être le changement de titre fut-il inspiré par cette histoire de Spirou et Fantasio qui faisait suite — on y revient — à celle du Gorille a bonne mine… ?…

Spirou et Fantasio, Vacances sans histoire par Franquin
dans Le gorille a bonne mine
Éditions Dupuis 1959

Mais, plus important encore, que la dernière histoire de Freddy Lombard initialement prévue ne devait pas être F-52, qui a supplanté une toute autre histoire de Freddy Lombard : La parabole de la soucoupe !!!…
Sauf erreur de ma part il n'est nulle part fait allusion à cette Parabole décalée par l'intérêt immédiat que Chaland avait porté au sujet de F-52…

Freddy Lombard, Vacances à Budapest  par Yves Chaland
Éditions Les Humanoïdes Associés 1988
> 4e plat avec La parabole de la soucoupe en préparation…

Cette Parabole de la soucoupe était à l'étape de recherche graphique alors que survint le décès de Chaland : surprenant de ne pas en parler du tout, tout en faisant cette irritante erreur quant à ce devait être le projet de livre d'artiste en sérigraphie sur Ubu !…

Chaland 2000 par Jean-Pierre Fuéri
Yann explique -  Bo Doï 2000

Un dernier clin d'œil pour la route : ami collectionneur de Chaland, ami partout, toujours…
Tu auras certainement remarqué l'orthographe digne du Jeune Albert pour le premier album de "Freddy Lombard, Le testament de Godefroid de Bouillon" ?…
"Godefroid" est en effet écrit sans son joli "d" à la fin !… Étonnant non ?…
Peut-être un vengeance des Humanos pour ce titre édité par Magic-Strip, qui n'est d'ailleurs pas crédité comme éditeur ???… Mais non, pas du tout, car si tel avait été le cas, la faute grossière aurait été rectifiée dans la réédition de 1989 chez Magic-Strip, en couleurs avec une maquette façon  Collection Eldorado des Freddy Lombard édités par Les Humanoides Associés !!!…
Mais Magic-Strip n'avait pas rectifié cette faute grossière, que ce soit au catalogue du 4e plat ou bien encore dans le catalogue intérieur du livre, alors que le titre est écrit correctement sur la couverture et sur le dos… et avait conservé La parabole de la soucoupe en préparation alors que F-52 allait sortir cette même année 1989 !

Freddy Lombard, Le testament de Godefroid de Bouillon  par Yves Chaland
Éditions Magic Strip 1989

La bibliographie de Chaland de la première édition du Cimetière des éléphants avait peut-être  "complexifié" la tâche des graphistes suivants puisque Le testament de Godefroid de Bouillon avait été abrégé en "Le testament de G. de Bouillon" …

Captivant… n'est-il pas ?…

Je sais bien que ce n'est pas le cas, mais ça m'amuse !!!…




Valéry Ponzone


jeudi 17 novembre 2016

> Yves Chaland et sa Valse de saisons…

Une nouvelle intervention de Redstarpx dans ce blog qui s'est senti — par la Force obligé —  de dire tout le bien qu'il pense de cette estampe de Chaland…



On dit communément que le diable se cache dans les détails. Si cela est vrai, alors il n’est pas d’auteur de bande dessinée  plus diabolique qu’ Yves Chaland.

Etymologiquement, cela a pourtant tout de l’oxymore : car le diable est celui qui divise , alors que Chaland rassemblerait plutôt, aujourd’hui. On pourrait presque dire qu’il met tout le monde d’accord : par delà les époques, leurs modes et leurs maux, spécialistes et profanes s’accordent en effet à le regarder comme lui nous regarde, depuis l’abîme (de 1990 aux années 2010 : tout un continent englouti, pourtant). 

La nostalgie, d’ordinaire bonne camarade, n’a ainsi pas cours en ces pages.  Car les dessins de Chaland agissent encore et encore : ils travaillent la même matière brute, épousant un projet identique  - frayer un chemin. Réunir ces deux blocs autonomes : le temps littéralement historique de la bande dessinée, et son anticipation très personnelle de l’après (la post-modernité et ses différents  avatars).

Son œuvre est toujours en déplacement. Ce n’est pas le moindre des paradoxes : voilà un auteur que l’on aura souvent voulu figer dans l’hommage ou le rétro (la Nouvelle Ligne Claire, pour le dire vite), et qui dès le début est en avance sur son époque, résolument futuriste jusque dans ses pastiches des  illustrés des années 50.

Ce hors-jeu assumé est ce qui rend Chaland à jamais moderne. Au moment même de son surgissement, il semble avoir déjà anticipé sa fin, créant le désir au moins autant qu’il annonce le manque à venir.  Il serait comme un écho fin de siècle (les années 1980) à la phrase de Faulkner : « le passé ne meurt jamais : il n’est même pas passé ». En dix ans à peine, il aura ainsi accompli ce prodige : constituer une œuvre sans même avoir l’air d’y songer. Progressant dans son art, développant une manière propre, comme une vague recouvre une autre vague. Touchant la cible à tout coup, ou presque : chaque personnage devenu le prolongement de tous les autres, chaque dessin renfermant la totalité de l’œuvre, dans un emboîtement infini, un horizon indépassable qui en fait presque un genre à lui tout seul aujourd’hui.

Chaland est comme un parfum qui d’emblée rassure (l’immédiat du trait), sans jamais cesser d’inquiéter (l’incommunicable du langage). Plus que tous  les autres, il a mis en perspective (et en pratique) cet angoissant équilibre. D’où peut-être la fascination qu’il continue d’exercer, sur ses confrères comme ses lecteurs. Avec cette interrogation, permanente : comment le saisir ? Comment seulement l’espérer ?

On dirait qu’il n’y a pas de cadre qui le contiendrait tout entier : Chaland est dans le hors-champ – ou plutôt, il ne cesse de l’appeler.  Pourtant le cadre est bien là : pensé, composé, fabriqué, avec la plus grande rigueur possible. Mais son auteur fait tout pour en sortir.

C’est sans doute parfaitement logique : bien que cherchant l’évasion, Chaland part malgré tout de ce carcan : l’image pieuse, fondée sur la dualité catholique – le bien et le mal, ce qui est vu et ne peut se voir ; la représentation de ce qui n’a pas vocation à être ainsi scruté.

Alors en lieu d’envol, il joue la fugue, comme dans la série des Cauchemars  : tendant et distendant la toile, les corps, les éléments de composition, bientôt dé-composés. Menant jusqu’au bout de son chemin cet effet de distorsion, dans le devenir-liquide de chaînons fixes. A la recherche du chaînon manquant, de l’image derrière l’image, mieux : de l’image entre les images.

C’est ainsi qu’un et un feront bientôt trois.

D’où son ancrage dans la belgitude et le catholicisme originel, la Sainte Trinité. Cette matière théologique pré-imprimée où tout a commencé : le Père créateur du monde (Jijé), le Fils qui vient en faire l’annonce (Franquin), et puis le Saint Esprit, qui se débrouille à faire la suture entre les deux (Tillieux).

Chaland est donc celui qui prend sa part aux Ecritures, mais les redéfinit bientôt : scribe surdoué plus qu’appliqué, engagé dans ce grand détournement des voies immédiates – la subversion par le rire. Rupture certes, mais qui chemine sur un fil incertain : travailler amoureusement toutes les figures, toutes les techniques, avec la plus grande détermination à affronter puis dépasser ce risque majeur : la virtuosité ou la joliesse – le gouffre sans fond de la démonstration vaine.

Sa méthode : aller chercher la référence, poser une équation (une seule) en constituant l’assemblage, puis suggérer que tout est voué à la disparition. Enfin, sur la pointe du pinceau ou du Rotring, attendre la Chute (la chute tout court : songeons aux innombrables accidents qu’il aura dépeints).

Le plus fort dans tout cela : donner au lecteur le temps ; le temps d’y voir ; le temps de revenir (revenir à Chaland, c’est faire la critique de ce que l’on aura vu la première fois : c’est déjà du commentaire, de la glose – c’est l’au-delà du dessin, et l’en-deça du texte, un point où rien n’est stable – tout est ligne, mais rien n’est parfaitement clair).

Cet effet de ralenti, là où tout ne devrait être que vitesse, c’est l’idée du peintre selon Delacroix : « savoir attraper au vol un ouvrier tombant d'un échafaudage dans le temps qu'il met à tomber ». Chaland imprègne son image, toutes ses images, dans une manière d’alanguissement, en même temps qu’il peut en sortir à une vitesse sidérante. Il est tout entier dans ce balancement ternaire : le renversement permanent de deux points de vue (l’image réelle et son revers halluciné) par le détricotage simultané de l’ensemble.

Il s’affirme ainsi à la fois comme le roi de la profondeur de champ et le maître de l’effet-loupe. Tout est merveilleux d’étendue, et tout est d’une précision à peine croyable : des particules échappées d’un tableau pointilliste, se mouvant avec grâce dans un décor de cinémascope ! Il y a autant d’angles de vue que d’endroits où l’œil se pose, et pourtant rien n’est flou. La mise au point se fait d’elle-même, car chaque chose est détail, au bout du compte.

C’est tout à fait diabolique, en effet.

Yves Chaland — Valse de saisons
Sérigraphie couleurs ; 199 ex. n°/signés
Éditions La Ligna Clara, 1989

Ainsi dans une œuvre sublime, la sérigraphie Valse de Saisons, où tout est (évidemment) triple.

D’abord le rythme interne de l’image : un premier plan (ce petit groupe qui surplombe le défilé des mannequins) / le catwalk / un arrière-plan aux faux airs de coulisse ; ensuite, les couleurs,  fonctionnant sur le même principe : une dominante et une dominée que sépare une médiane (par exemple vert/rouge/blanc ou jaune/bleu/blanc) ; enfin les personnages eux-mêmes : tête/tronc/jambes & pieds (la chaussure esquissant l’échappée).

Ce tableau semble contenir tout Chaland : dans ses points de fuite, au delà de ce qui symbolise chacune des saisons, jusque dans cette notion de résistance. Aucune image en effet n’en recouvre une autre (ne la contient), ou ne la préfigure (devenant, en soi, déjà son souvenir). Il n’y a pas de surimpression possible, car chacune des sensations fonctionne en opposition immédiate avec la précédente. Ce qui importe, c’est la voie du milieu, l’élément tiers créé par la sidération provoquée par les deux autres.

Par exemple, dans cette vague de jaune qui se déverse depuis le rideau, avec ces ombres blanches : la lumière ainsi créée nous projette dans une mer de sable artificielle. Elle déroule une piste de cirque, que foule un caravanserail de personnages étranges : mi-homme ou femme et mi-animal, et bientôt être hybride, comme enfin délivré de ses deux incarnations précédentes (voyez ce magnifique homme-poisson, dont on ne sait plus très bien lequel des deux préexistait à l’autre).

Agissant de la même façon, le croissant de lune semble « minéraliser » le naturel  (arbre, fleur, fruit, champignon, poisson), le niant par l’illusion, l’artifice : à la verticale, comme tombée de l’astre, une étrange femme-poisson, avec des ballons de baudruche rose et vert pâle en guise d’oreilles de Mickey, qui la font ressembler à un cornet de glace ambulant : personnage de fiction ou monstre égaré ici-bas ? Son regard est caché par des lunettes noires (elle est la seule dans ce cas dans le défilé), la rendant quasiment opaque.

Génie du détail jusque dans l’accessoire : ainsi le sac à main-marron, et le parapluie de l’homme-champignon, dont le mouvement fait d’abord croire qu’il tient sa partenaire par la main ; la coiffure de la femme-neige, dont la forme reproduit celle de la brassière ; les points qui la composent (les flocons) ; et puis ce motif rouge en forme de cape qui accompagne la procession.

Ce déplacement discret du rouge fait le point entre deux propositions contigües : l’émiettement et l’éclatement, au travers d’une progression alternée - cape/champignon (haut), puis cape/fraise (bas). Cette parade, il nous faudra à la fin l’envisager de ces deux points de vue concurrents : le défilé, et la corrida – en ces deux mouvements successifs : parader, puis parer.

Car nous l’avions presque oublié : c’est bien un défilé de mode auquel nous assistons, dans tout ce qu’il a de plus habituel. Et cependant l’originalité des parures crée un décalage constant, à même de fragiliser notre appréciation, voire de nous perdre : une parade, certes, mais d’une étrangeté telle que sourd une menace indéfinissable. 

Yves Chaland — La nuit tropicale
Invitation ENSA, 1986
Un autre défilé de mode exotique…
C’est là que l’intelligence du dessin emporte tout : la beauté des corps (arrondi des hanches, tailles marquées, finesse et longueur des jambes, épaules carrées, visages fins, traits réguliers), évacue tout malaise. La courbure du vêtement (jusque dans ce qu’il peut avoir d’incongru) confère volume et sensualité au trait dessiné par le classicisme des silhouettes, qui, en retour, sert de cadre, fixant le regard.

Dans cette harmonie que rien ne semble vouloir déranger, Chaland insère avec culot deux éléments perturbateurs : un modèle prégnant d’érotisme, un autre à la touche d’exotisme plutôt insolite. Mais ni l’un ni l’autre ne viennent mettre en péril l’équilibre, et se fondent naturellement dans la marche.

Le premier modèle est une femme-fleur qui nous invite à la considérer sous l’angle le plus littéral, et en cela nous trouble : elle est une marguerite attendant qu’on l’effeuille (le dessinateur a déjà commencé de le faire : sa poitrine nue est à peine masquée par sa collerette). Le pistil qui lui tient lieu de couvre-chef est la marque de la vie-même, symbole de la toute-puissance du soleil dans cette onde de chaleur créée par les projecteurs. Quant à cette femme noire entièrement dévêtue dans sa bogue, elle offre une parfaite symétrie – ton de brun/ton de vert – avec l’homme-sapin qu’elle précède : elle en est presque l’accomplissement, le désir matérialisé. Elle irradie dans le naturel de sa nudité, en même temps qu’elle est peut-être le vecteur d’un message politique plutôt osé : femme-châtaigne dans l’affirmation de sa négritude, aux formes souples et sensuelles – qui prendra donc le risque de s’y piquer pour en cueillir le fruit ?

Ici s’exprime un élan manifeste vers la discordance, vers un ailleurs (l’au delà du podium : le monde, sans doute). Mais cette mise en danger ne crée pas de cassure, et se résout dans la plus parfaite décontraction (tranquille nonchalance de l’homme-sapin, les mains dans les poches !) : un sommet d’élégance.

Les apparences sont cependant trompeuses : cette image-première est déceptive, comme toujours chez Chaland. Par cette faille, il fait surgir la suspension : le sourire ou le rire naîssent d’abord d’un affrontement. Avec ce qui encadre ce flot de lumière et de couleurs,  jusque dans l’encadrement lui-même  : ces deux parenthèses bleu pâle qui font s’affronter le jour et la nuit.

En premier lieu du point de vue des personnages : le pilier à l’extrême gauche marquant la limite du cadre, c’est donc a priori cette dame un peu forte aux lèvres pincées, au visage trop rond et aux seins trop lourds, qui domine la scène et nous entraîne dans l’histoire.

Chaland étant diabolique (et nous au fait de sa malice), nous apercevons assez vite un homme un peu plus haut, dans l’axe médian du cadre : caché derrière un pan du rideau, il observe le spectacle, à la dérobée. 

Qui figure-t-il ? Le spectateur/lecteur ? Ou Chaland lui-même ? Et puis, qui est-il donc ? Un employé ? Un serveur, peut-être, comme dans la Party de Blake Edwards, par qui le commentaire (muet, c’est sa force) advenait : ne jamais être dupe, du naturel comme de l’artifice. Ou tout simplement le directeur de collection ?

Blake Edwards, The Party —  1968
Blake Edwards, La Party — 1969

Lui-même tout à gauche, il est peut-être bien le point d’accroche de notre lecture, la conclusion anticipée du récit. A portée de sa main, toutes les couleurs de l’épisode : jaune, blanc, vert, et bleu pâle, comme de juste.

Ce que nous voyons aussitôt mis en oeuvre, c’est une collision entre la sophistication et la trivialité, et le mariage forcé qu’elle engendre : celui de la légèreté et de la pesanteur, entre ciel et enfer. Le groupe au premier plan est une caricature presque immanente d’un entre-soi outragé : la mère aux sourcils froncés, la fille qui regarde, consternée, son père (?) qui essuie ses lunettes au moment même du défilé, le type (le gendre ?) aux cheveux en bataille. Cette mondanité feinte, c’est la comédie sociale dans ce qu’elle a de plus vulgaire. C’est l’effritement du masque des convenances, une parade ratée : le grand monde (un lieu chic, un public choisi) mis en miettes.

Mais la satire ne vise pas ce simple frottement : la ligne d’horizon du dessinateur se forme petit à petit, et notre regard soudain se pose sur ce que la grosse dame considère avec réprobation. Ce n’est pas le catwalk : c’est une scène qui se joue de l’autre côté, dans un arrière-plan qui aurait pu n’être qu’un simple décor d’appoint, mais va servir de cadre à la corrida du désir – un désir détourné de sa cible première, un désir qui ne sera que frustration, jamais achèvement.

Le personnage central du tableau était là, mais nous ne l’avions pas vu. Il  nous était donné par un tiers, et nous ne le savions pas. C’est cette femme qui vient tout juste d’arriver, très en retard. De fait, tous les regards se tournent vers elle : l’homme derrière le rideau, les spectateurs dans la fosse, ceux de l’étage - tous sauf un : ce photographe en bas à droite qui continue à mitrailler les mannequins ! Et aussi cette jeune femme, nous l’avons dit, qui regarde l’homme essuyer ses lunettes – mais nous voyons soudain ce dernier sous un jour nouveau : peut-être désire-t-il tout bonnement mieux voir celle qui vient d’arriver !

C’est un tourbillon qui envoie valser tout le reste : surprise du serveur qui verse à côté du verre, déférence ou obséquiosité du personnel, fascination de tous les autres, qui ne regardent plus le défilé pour lequel ils étaient spécialement venus (et nous non plus, d’ailleurs). Qui est cette créature ainsi mise en scène ? Que veulent dire les indices semés ici et là ? Cet apprêt souligné par ce mouvement triple : la main dans les cheveux, l’écharpe, le pli de la robe ?

Elle entre dans le décor en majesté, par la grande porte figurée par les piliers (qui délimitent ainsi un nouveau plateau, créant un autre espace, redéfinissant l’altitude : elle est en haut des marches, plus haut que le catwalk, mais pas encore dans les gradins). A noter : le visage du gros homme qui l’accompagne, en partie dissimulé par un pilier, montre le peu d’importance que Chaland accorde à celui-ci (il n’est qu’un appendice, au mieux).

Mais cacher cet appendice en partie est justement ce qui est amusant :  on remarque qu'il plastronne, la tête redressée et le nez en l'air, comme un soldat qui défile (!), ou comme un chasseur venant exhiber son dernier trophée. Ce doit être un nanti, un « puissant de ce monde », pour ainsi  entrer en retard, et le faire sans vergogne aucune : là est son privilège de caste. Mais il n’est qu’un personnage secondaire : l’élément perturbateur qui vient divertir l’assemblée (au sens étymologique de divertere, détourner), c’est elle.

Un glissement s’opère : nous avons l’étrange sensation de deux tableaux, l’un moderne, l’autre classique, qui seraient alors superposés, sans affecter la vision de l’un ou de l’autre, grâce à un effet de transparence. L’œil en crée vite un troisième : l’échappée figurée par le catwalk, ce hors-champ ainsi fantasmé par l’assemblage des deux autres.

Les vêtements du public, les appliques Art Déco, les croisillons de la balustrade ou les motifs identiques sur le rideau renvoient ainsi aux années 1930, quand les participants au défilé inventent un univers fantastique tout droit sorti d’un film de science-fiction. De la même façon, la coulée du défilé, si souple, si moderne, se heurte au hiératisme apparent des spectateurs. Les effets de rondeur (culotte bouffante, boules de glace, fraise, sac sphérique) contrastent avec une architecture rectiligne, droite, massive et imposante.

Toutefois, le mélange se fait parfois, en interne comme en externe : mélange des époques sur le catwalk (Antiquité des sandales tressées de la fraise, années 1960 du champignon-jockey, années 1930 des maillots de bain du couple poisson, Années Folles de la bogue-Joséphine Baker), mélange des signes dans la salle elle-même (le motif croisé présent dans les éléments de décor se retrouve dans le costume de l’homme-poisson, achevé dans l’œil-même du poisson).

Les mémoires de Joséphine Baker
Illustré par Paul Colin
Éditions Kra, 1927

C’est l’oeil courroucé de la grosse dame qui déchire le cadre : il trace une ligne, comme une flèche atteignant la retardataire, qui passerait, de manière très symbolique, par la femme-poisson. Ce trajet croise alors la cape que cette dernière tient comme une muleta : nous voyons bien qui voit rouge et figure le taureau aux naseaux fumants ! La femme-poisson peut être vue comme une médiane de la retardataire, qui, par son jeu de corps, sa démarche, sa disposition dans le plan, semble voler le regard, et, usurpant la qualité de mannequin, proposer son propre défilé.

Ou alors, ce regard furibard exerce-t-il une trajectoire plus courbe : surplombant le défilé, il serait comme un pont atteignant directement la nouvelle arrivante. Une diagonale qui en ferait une perpendiculaire à la scène, la perspective la dirigeant vers le haut des escaliers

C’est dans ce changement constant de perspective que la valse se déroule : pour chaque duo qui se forme, une troisième partie vient s’inviter. Si tout est double en apparence, dans l’appariement comme dans la confrontation, rien n’est jamais figé, tout se dilue toujours, pour se reconstituer plus loin. Ainsi des couples de mannequins (la jeunesse, les saisons à venir), des couple de spectateurs (l’âge mûr, les saisons passées) :  Chaland envoie valser les perspectives, il les renvoie valser, même : c’est en effet une valse de  saisons, pas des  saisons à laquelle nous assistons– cet indéfini en signale l’éternel recommencement des événements, des attitudes ou des postures.

Banalité de l’apparat, ironie de l’apprêt – et jouissance pure du spectateur/voyeur : il peut achever d’obéir à sa pulsion scopique la plus essentielle, tout en déroulant l’exégèse sur le dessin en train de se constituer. C’est d’une modernité absolue, et cela fait de cette image un classique instantané. Le malaise créé par le déséquilibre (ce qui est vu d’abord n’est pas ce qui doit être compris à la fin) fait place à un triomphe toujours renouvelé. Il consacre la responsabilité de celui qui regarde, en ce qu’il n’est pas simple témoin : c’est à lui de jouer, de prendre sa part – y compris, quelle ironie, cet aveugle à la canne levée !

Cela rappelle une autre sérigraphie, Drame Dans L’Atelier, véritable tryptique en un seul plan : la scène réelle (ce couple qui fuit après un meurtre), la scène fantasmée (le tableau peut-être inachevé du peintre), et puis le cadre d’ensemble vu par le spectateur (cet enchâssement narratif d’une puissance rare, où chaque image repousse l’autre, où l’identité de chacun des personnages est volontiers troublée).  

Yves Chaland, Drame dans l'atelier
Sérigraphie couleurs — 110 ex. n°/signés
Éditions Champaka, 1988

La figure ternaire est aussi celle, fameuse, que présente la psychanalyse : le ça, le moi et le surmoi freudiens. Il est amusant d’appliquer ce concept à la Valse de Saisons. Qu’il s’agisse de jeu sur la lumière (jaune-soleil, blanc-lune, vert-jungle) ou bien avec les éléments naturels et culturels (rideau, nuit, palmier), les associations et les références suggèrent assez vite ceci : derrière la domestication et le vernis sociétal, la brutalité et la sauvagerie sont là, qui affleurent.

L’on songe alors à Nostalgie Coloniale, ce dessin de couverture pour la revue Métal Hurlant : deux « sauvages » armés de sagaies, observant avec appétit derrière la fenêtre de sa maison une famille qui déballe ses cadeaux de Noël. On peut y voir la même gourmandise du dessinateur, la même ironie : quelle nostalgie ? Celle des blancs autrefois porteurs de civilisation dans le vaste monde ?
Celle des peuplades dites primitives, sur le point de mettre un peu de désordre dans ce décor si bien rangé ?
Ou bien ce triomphe du végétal dans la Valse de Saisons annonce-t-il une apocalypse joyeuse, comme apaisée ?

Métal Aventure numéro 2 (1983) — Couverture de Chaland
Pour sortir de la torpeur des conventions du monde bourgeois, civilisé, la danse saisonnière  nous invite à suivre ces mannequins sur le point de quitter les lieux.  Il nous faut scruter les traces qu’ils s’apprêtent à laisser : ce rouge-sang bientôt séché sur la piste jaune-pâle, une trouée de lumière dans la nuit bleutée. Au delà de la mort promise, l’écho d’un rire prêt à s’effacer, dans la lenteur et l’onctuosité du rêve, à la façon du jeune Albert s’évanouissant dans un océan de sable.




 Redstarpx, novembre 2016