Tintin et moi est le premier livre d'entretien conduit par Numa Sadoul dans les années septantes dans lequel Hergé avoue avoir eu une enfance plus que sans histoire.
Dans le premier chapitre de cet ouvrage, intitulé Un enfant sage, Numa Sadoul interroge Hergé sur ses premières années et ses lectures. Hergé y décrit son enfance comme extrêmement monotone et sans relief, passée au sein d'un milieu petit-bourgeois étriqué.
« Mon enfance me paraît avoir été très grise... Elle s'est déroulée dans un milieu petit-bourgeois très moyen, à Bruxelles, et a été parfaitement sans histoire. Rien ne s'y passait. » (…)
et un peu plus loin
« Je lisais n'importe quoi... y compris les revues de mode de ma mère ! ».
Je me suis souvent demandé à quel point le style graphique de Georges Barbier avait pu influencer le jeune Georges Rémi, aussi bien dans son approche du trait, éminemment Ligne Claire avant la définition officielle du terme, qu'un peu plus loin du fait de sa mémoire visuelle eidétique (absolue) ?
Cela fait très, très longtemps que je m'interroge sur ce très beau dessin de Georges Barbier de la fin des années 1910, et réalisé pour un portfolio rarissime : Au bonheur du Jour ou Les Grâces à la Mode, édité chez Meynial en 1920…
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| Georges Barbier, Chez la marchande de pavots - Portfolio Au Bonheur du jour, 1920 |
Ce dragon noir sinueux, toutes griffes dehors, sur ce fond rouge dans les style des rouges de Chine, sans oublier la thématique de La marchande de pavots avec ces élites décadentes alanguies, étendues sous le coup de la torpeur, sans oublier jusqu'au détail du vase asiatique placé sur la gauche du dessin : je n'ai jamais pu m'empêcher de rapprocher ce dessin de Georges Barbier de la mythique couverture du Lotus Bleu de Georges Rémi, devenu Hergé…
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| Hergé, Tintin - Le Lotus Bleu - Éditions Casterman, 1936 |
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Hergé, Tintin - Le Lotus Bleu - Éditions Casterman, 1939 |
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| Hergé, Tintin - Le Lotus Bleu - Éditions Casterman, 1946 |
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| Hergé, Tintin - Le Lotus Bleu - Éditions Casterman, 1936 |
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| Hergé, Tintin - Le Lotus Bleu - Éditions Casterman, 1952 |
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| Hergé, Tintin - Le Lotus Bleu - Éditions Casterman, 1984 |
Les compositions peuvent être rapprochées par l'arc de cercle du dessin de Georges Barbier et le dragon d'Hergé qui est un cercle en lui même. Le sujet du Lotus Bleu étant le trafic d'opium depuis l'album précédent Les cigares du Pharaon d'ailleurs, on ne peut que voir là qu'une forme de résonance graphique & thématique : notamment avec les scènes de fumeries d'opium avec des notables et des Occidentaux couchés sur des nattes, dans une semi-pénombre, inhalant la fumée de leurs longues pipes.
Si Georges Barbier dessinait dans de nombreuses revues particulièrement dans les années 10 et 20 du siècle dernier : dans des revues satiriques telles Le Rire ou La Baïonnette, mais c'est principalement dans les revues de mode de l'époque qu'il se fit connaitre (et reconnaitre internationalement !) sur le plan graphique. Principalement à travers les pages du Journal des Dames et des Modes, Vogue France, Modes et manières d'aujourd'hui (…), et surtout de La Gazette du Bon Ton, revue très luxueuse dont les illustrations étaient réalisées au pochoir, tout comme ce portfolio Au Bonheur du Jour.
Il est fort improbable que la mère du jeune Georges Rémi ait été abonnée à La gazette du Bon Ton, mais, dans la mesure où Alexis Remi (le père d'Hergé) travaillait dans une maison de confection pour hommes (Maison Waucquez à Bruxelles), on pourrait légitimement penser que les catalogues de mode, les revues professionnelles de tissus et les publications d'élégance — même aussi prestigieuses — circulaient presque obligatoirement dans ce milieu professionnel pour observer les tendances?
A-t-il pu être stocké dans un coin du cerveau de Georges Rémi qui, devenu Hergé 15 ans plus tard, lorsqu'on lui demande de dessiner une couverture percutante pour son nouveau livre de Bande Dessinée sur le thème de la Chine et de l'opium, voit la puissance de son inconscient artistique faire surface : le dragon noir se cabre et s'enroule sur lui-même de nouveau sur ce fond rouge si spécifique?
Quoi qu'il en soit, il parait évident que l' Atelier Hergé Publicité lancé en 1930 a été influencé par l'esthétique, le trait et le style Art Déco de Georges Barbier (sans oublier Cassandre…) pour tous les travaux de commande pour des réclames qu'Hergé traitaient dans cette nouvelle structure dérivée de son activité de dessinateur. Du traitement des silhouettes et des drapés, au minimalisme chromatique et l'utilisation de l'aplat, sans oublier les compositions géométriques et les lettrages…
Réminiscence graphique?
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| Hergé - Liseuse publicitaire La glace polie A.M.G.E.C., 1928 |
Valéry Ponzone







