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dimanche 7 avril 2024

> Floc'h plagié… sur une plage

C'est en faisant des recherches très différentes que je suis tombé un jour, par hasard, sur un site qui énumère ce qu'il pense être les meilleures pochettes de disque de l'année… 

Celle-ci vaut son pesant d'or pour son originalité graphique exceptionnelle isn't it ? 

 

Lewis Evans x Boris Michel de Perry – Man in a Bubble – ZRP

 

Comme le site artwork & music l'écrit en étalant sa grande culture graphique et de la langue française ("en bord d'une mer" ; "tableau baroque"???):

"Costume moutarde, chemise et chaussettes roses, un café dans une main et une pomme dans l’autre, et le corps reposé dans un siège, manifestement confortable, en bord d’une mer qui paraît relativement calme. Lewis Evans, dandy serein à la barbe épaisse, prend le temps de songer aux choses, au sein de ce tableau baroque qui pourrait tout aussi bien être la planche d’ouverture (ou de fermeture) d’une bande dessinée décalée. Robinson sur son île a acquis une certaine forme de confort bourgeois, et gravite, à l’instant où il se trouve capté par le pinceau graphique de Boris Michel de Perry (qui a signé cette pochette de disque), dans sa bulle. Man in a Bubble, dit en effet l’album de Lewis Evans, un titre, ainsi, remarquablement illustré."

Effectivement,  "remarquablement illustré" (sic)  puisque juste un plagiat de base de différents dessins de Floc'h : sans vergogne !!!… 

Un mélange entre cette estampe Springtime éditée par Champaka Brussels dans les années 90, et les classiques dessins de Floc'h de personnages en train se déguster un thé, un café, un porto ou autre joyeusetés équivalentes dans un bon fauteuil confortable… 


Floc'h Estampe Springtime - Champaka Brussels 1994

Les nuages sont identiques dans leur principes graphiques, jusqu'au ciel virant vers le rose qui, lui,  est récupéré d'une autre des estampes de Floc'h de cette série sur les Quatre saisons :


Floc'h Les 4 saisons - Champaka Brussels 1994 (Image Drouot)
   

"Ceux qui osent tout" comme notre grand philosophe nous l'a enseigné ???…

En effet, il faut oser repiquer toutes les solutions graphiques aussi évidentes et se faire passer pour un graphiste grâce à Floc'h ?…

Bravo Boris Michel de Perry, bel esprit… 

Il y aussi eu d'autres pochettes pour des singles qui mélangent ce plagiat de Floc'h et la récupération de personnages de cartoons bien connus : avec le prolongement du pop art vers des dérivés comme le custom art, certains pensent peut-être que récupérer le travail des autres les mette au même niveau de créativité / création que Warhol ou Liechtenstein ?…

Bip bip





Valéry Ponzone


mardi 4 décembre 2018

> Yves Chaland : Freddy Lombard se restaure…

Un ami m'envoie parfois des photos de chez lui, de ses bibliothèques, de ses cadres, de ses étagères remplies de livres, de statues et toutes ces sortes de choses
Ce jour là je reçois cette image de Chaland qu'il vient de retrouver dans une pile : 

Freddy Lombard et la Piste Sanglante par Yves Chaland
Poster magazine Eppo, 1983 (?)
Mais Bon Dieu de bon sang de bois de pétard de sort !…
Évidemment que je connais ce dessin et sais qu'il est dans un numéro de la revue Eppo.
Un numéro que je recherche depuis si longtemps !!!…
Je n'avais jamais vu le tirage poster qui est en fait un "EPPOster" : quelle chance de pouvoir au moins savoir à quoi il ressemble !…

Eppo je connais depuis longtemps et, de temps en temps, quand ça me prend,  je recherche les numéros :  je n'en ai que quelques uns. C'est la croix et la bannière pour les trouver… 
Pourtant des revues dont Chaland a fait la couverture, ou, dont on trouve quelque chose de lui sous la couverture, j'en ai pas mal… 

Mais ces Eppo me résistent : surtout ce fameux numéro avec "EPPOster" central de lui, entre des posters des Beatles, de Johan Cruyff, de Franka par Kuijpers ou de Storm par Don Lawrence…

Mais ce qui me frappe tout de suite se trouve dans le dessin lui-même. Quelque chose m'interpelle. Ce dessin de Freddy Lombard est connu pour avoir été repris pour la première estampe de Freddy Lombard, Sweep et Dina éditée par la Librairie Chic Bull en 1983, avec pour cadre un no man's land tout ce qu'il y a de plus inquiétant, situé sous un pont du chemin de fer Belge et/ou Bruxellois…
Mais oui… mais non : ce n'est pas vraiment le même dessin. Cela est évident,  tant un détail important de la composition ne peut que sauter aux yeux 
Je n'ai qu'à chercher dans mon ordinateur pour recouper cela  : j'ai dans mon disque dur toutes les estampes de Chaland. Un coup de Photoshop®, et hop l'image s'ouvre rapidement…

Freddy Lombard et la Piste Sanglante par Yves Chaland
Estampe 199 exemplaires numérotés et signés
Éditions Chic Bull, 1983

C'est bien cela : cette version est totalement inédite. Chaland a une nouvelle fois modifié et remanié en profondeur un dessin déjà existant pour une édition postérieure imprimée en sérigraphie, destinée à être numérotée et signée !
Incroyable !
Ce poster sur lequel je n'arrive pas à mettre la main depuis des années est en plus une version inédite : damned de by jove !…
Si le décor a subit peu de modifications, Freddy Lombard, lui, a complètement changé.
Il est nettement plus réaliste. Le détail de la composition qui m'avait sauté tout de suite aux yeux est sa houppe qui sort du cadre : tel un sapiens sapiens, Freddy s'est nettement redressé !…
Ce qui est modifié tient du détail : la jambe gauche de Sweep est moins "élastique", "tordue", le Freddy modifié dégage l'arrière-plan et cela implique quelques adaptations : Dina peut montrer la courbe de son bras droit ("elle est trop belle la dame !", clame ma fille en voyant l'image sur l'écran)… Et, pour aller dans plus loin dans le détail : tout au fond de l'image, si l'on perd la lumière d'un lampadaire, on gagne celle d'un mat éclairé, en haut d'un bloc d'immeubles qui se découpent dans l'obscurité et apparaissent par la magie de la fée BTP…
Les changements dans les gammes couleurs choisies pour les deux versions renforcent l'impression de versions qui seraient radicalement plus différentes…

J'ai une relation amusante avec cette estampe : en effet, à sa sortie, elle fut annoncée dans une revue de Bande Dessinée (ce que les moins de vingt ans etc.). J'ai souvenir de Circus, mais cela reste à vérifier : en fait la brève était étrangement tournée, ou je l'avais mal lue. Pour moi il s'agissait de l'annonce de sortie d'un tirage de tête de Freddy Lombard par Chaland au prix de 325 FF (toujours de mémoire). J'ai donc enfourché mon RER Ligne B vers Paris et suis allé d'abord chez Album, les vraies librairies, celles de Jean-Jacques Rasquain rue Monsieur Le Prince, vers Luxembourg (Paris, 6è arrdst) et celle de Yves Rasquain rue Dante (Paris, 5e arrdst) : pour ceux qui racontent n'importe quoi dans les forums, je ne me mets pas en avant Jean-Louis qui était anecdotique car ce sont surtout Yves et Jean-Jacques qui représentaient Album (sans oublier leur sœur Corinne et la Reine Mère, véritable tour de contrôle de surveillance avant la généralisation de la vidéo). À cette époque, la librairie Temps Futurs devaient encore exister avec Stan Barets aux commandes du vaisseau spatial ?…
Mais aucune de ces librairies n'a entendu parler de ce "tirage de tête" de Chaland.
Bon… Que faire ?… Autant aller à la librairie Glénat, celle située rue Lafayette / Rue Taitbout à Chaussée d'Antin (Paris, 9ème arrdst).  C'est pour cela que je pense encore que l'info devait venir de Circus : j'ai dû faire un lien naturel Circus / Librairie Glénat, car sa situation géographique me poussait beaucoup plus loin au cœur de la métropole !…
J'entre dans la librairie, pose ma question : là, pas de souci, il faut que j'aille voir en bas, dans l'espace d'exposition qui était une sorte de tout petit couloir ne débouchant sur rien du tout, plutôt une hernie rectangulaire au sous-sol de la librairie, au fond sur la droite, avec un mur miroir au fond (ceux qui y allaient pourront se souvenir) Un peu étonné de devoir aller en bas, car les tirages de têtes et portfolios se trouvaient davantage au rez-de-chaussée de la librairie ?…
Je m'engage dans l'escalier, fait un peu le tour du fonds des livres présentés au sous-sol et vais dans ce couloir / hernie : là, stupéfaction ! 
Gosh !
Il y a bien "du" Chaland" mais il s'agit d'une estampe encadrée avec sa belle baguette noire brillante (c'était à la mode à l'époque, :  ça a duré quelques années) et accrochée avec les autres images…

Ah ! ah ! ah !, fais-je en mon fort intérieur (je ris). Je me suis trompé, il s'agit d'une annonce de sortie d'une sérigraphie de Chaland et non pas d'un tirage de tête (il faudrait un jour que je retrouve ce Circus pour vérifier les raisons pour lesquelles j'ai été insidieusement induit en erreur ?)…
Elle est très belle, mais je n'achète pas vraiment de sérigraphie, je n'en ai pas du tout les moyens : je peux me faire offrir parfois un portfolio ou un tirage de tête pour un anniversaire ou Noël, quand il s'agit de Mœbius ou Chaland, mais là pas possible. Cela fait longtemps que je me suis raisonné en m'auto distillant un concept fort simple : "les sérigraphies ne m'intéressent pas" ! .
"Mon œil", comme écrivait Alain Rémond dans Télérama quand la revue était intéressante à lire, c'est juste que je n'en ai pas les moyens;  et qu'il faut bien se convaincre d'une façon ou d'une autre !…

Donc retour à la case départ et attente du prochain tirage de tête ou portfolio de Chaland

Je n'ai pu avoir cette estampe qu'au tout début des années 90 : il a dû se passer une bonne dizaine d'années. Un client suisse avec qui je discute me parle de cette image qu'il sait être encore chez son libraire habituel (helvéte) à tel prix de vente. Je suis intéressé !… Il m'a bien ferré le bougre. Il me la ramène et, hop, la sérigraphie est au double du prix annoncé au préalable ! Hé, hé, hé. Le petit malin qu s'est fait une bonne marge sur mon dos, surtout par rapport au premier prix annoncé.
C'est comme cela que j'ai — enfin — eue cette estampe de Chaland… pour la ranger avec d'infinies précautions… dans un carton à dessin.

Reprenons le lien entre cet "EPPOster" de Freddy Lombard et sa version modifiée en sérigraphie. Je ne peux que faire une chose devant ces différences importantissimes pour l'histoire de la Bande Dessinée : demander à mon ami s'il peut m'envoyer ce poster pour le numériser et, en parler dans ce blog, avec pour but évident d'éduquer les masses laborieuses, et, de clamer à la face du monde éberluée cette splendide découverte (qui a du être faite bien avant moi !?).
Numériser ce dessin me permettra également d'en imprimer un exemplaire en plus grand format pour mon ami, qui décorera ainsi son intérieur avec goût… Mais aussi d'en avoir une trace numérique ou papier pour moi : pas bête, n'est-ce pas ?…
Mon ami est très gentil. Il m'expédie ce tirage illico presto plusieurs mois après en avoir parlé, et tant qu'à faire il l'accompagne de livres pour ma fille et pour moi : des albums de La famille Passiflore de Jouannigot (toujours délicieux à lire), le coffret Eightball de Daniel Clowes  chez Fantagraphics, et plein d'autres belles surprises de ce genre !…
Merci encore l'ami !…

Je reçois le carton, déballe et avise le poster : oups !…
Ce qui était dissimulé par la vitre du cadre sur la photo, par les reflets et le reste saute aux yeux en direct : 

AVANT
Freddy Lombard et la Piste Sanglante par Yves Chaland
Poster magazine Eppo, 1983 (?)

Il s'agit bien d'un poster de magazine à gros tirage. Si l'époque était encore à l'analogique, le papier devait être rempli de plein de bonne fibres de bois et il a bien jauni avec le temps. C'est un exemplaire pour abonné, avec 3 beaux plis (central & ceux du pliage en deux). Le papier a bien souffert, des endroits abîmés, et d'autres distendus, car collé sur un papier carteux etc. Et ce beau logo "EPPOster… Freddy Lombard", en haut à gauche, dans le dessin…
Je numériserai en très haute définitions, mais rien n'y fera, aucune magie à attendre, tous les défauts seront apparents si je l'imprime tel quel. Malgré la qualité de tout mon matériel de mon ami Epson®, aucun tour de passe-passe de retouche graphique n'y est inclus en plug-in
En étudiant le dessin scanné en très haute définition, pouvant l'agrandir à une autre échelle sur mon écran je vois encore plus de problèmes : toute la panoplie, des décalages de couleurs, des transparences de textes du verso, ou des reports des rouleaux d'imprimerie, ce qui n'est pas étonnant avec un papier aussi fin, le trait lui-même est scratché, plutôt moche et pas très net et les couleurs plutôt ternes etc.
Voici quelques détails :

Pli central intérieur… 
Plie central intérieur et papier marqué… 
Plie central intérieur et papier distendu par la colle… 
Pli central intérieur…

Que faire ?…
Scanner : c'est fait.
Il ne reste qu'à retravailler complètement l'image, réparer les marques, enlever les plis " spéciaux abonnés", les traces diverses et variées en allant parfois travailler au pixel près et au travail : restauration numérique d'un dessin de Yves Chaland…

J'y ai passé des dizaines d'heures… un boulot incroyable pour arriver à faire au final un excellent tirage pour mon ami. Et, parce que le challenge d'arriver à retrouver, au final, un beau dessin de Chaland est forcément immense dans mon cœur : cela me faisait énormément plaisir de travailler ainsi sur ce dessin !…
Refonte totale des couleurs, retrouver un beau trait… J'avais plusieurs options pour arriver au meilleur résultat final, j'ai choisi la plus compliquée, la plus longue et la plus précise pour être certain du résultat.
Mais j'y suis, jusqu'au dernier moment je retouche ici ou là, ou fais tel ou tel choix sur la teinte etc.

Puis - enfin - mise en marche de mon imprimante Digigraphie® Epson®. J'ai le choix entre plusieurs qualités de papier parmi les trois ou quatre marques que j'ai l'habitude d'utiliser en fonction de la destination du tirage, un beau papier 100% coton, et j'opte pour un fine art smooth pour le tirage de mon ami, et un fine art textured pour le mien et, en route mauvaise troupe : deux ou trois essais sur un papier Epson de grammage inférieur puis je lance "les" impressions,  après avoir vérifié le moindre détail jusqu'au bout.
Rien que du très classique en fin de compte !
Pour arriver au résultat ci-dessous (sans le filigrane : il sert juste à éviter la récupération systématique des images que je mets dans ce blog, sans même me demander quoi que ce soit)…

APRÈS
Freddy Lombard et la Piste Sanglante par Yves Chaland
Poster magazine Eppo, 1983 (?)

Avant-après.
J'ai maintenant imprimé ce dessin entièrement restauré en format A2.
Je regarde. J'admire le rendu des couleurs qui claquent !
Je suis tout simplement heureux du résultat !
Heureux !…
Très heureux !…
Je laisse reposer jusqu'au lendemain et retour à la base pour la mise sous cadre, afin de valoriser le dessin et "voir ce que cela donne sous cadre".
Encore mieux, encore plus heureux…

Il y a quelques années, ce même ami me demandait ce qu'était ces fameux "tirages pigmentaires" qu'il voyait proposés ou mis en avant ici et là. Il s'étonnait de la dénomination en elle-même : les encres de sérigraphies étant par définition des encres avec pigments… comme celles pour les impressions d'art en général.
Bien vu.
Je lui ai fait un historique, avec le distingo du label  "digigraphie®" d'Epson très spécifique et déposé, et le giclee des ricains, et ces fameux "pigmentaires" qui peuvent être faits avec d'autres imprimantes que les Epson, voire des machines bas de gamme puisque le terme est générique…
J'utilise ces grosses imprimantes Epson pour ces types d'impressions depuis une dizaine d'années maintenant, j'avoue que la multiplication de tirages commercialisés, conjugué avec la quasi disparition de l'estampe en sérigraphie dans la Bande Dessinée, m'a un peu surpris. Plus encore avec les prix pratiqués par certains sur des tirages qui ne le méritaient pas vraiment. ou alors le ratio prix de revient, prix de vente devenait largement plus important que celui en usage dans le monde de l'édition ?
Ou comment "se sucrer" allègrement sur le dos des éditeurs et acheteurs !???… aucun digigraphe ne va me faire croire qu'imprimer de cette façon entraîne les mêmes contraintes (et résultats) qu'une impression en sérigraphie !…
Cela me ferait penser au gars dans la finance qui arrive à faire croire que son travail est un métier et est plus fatiguant que celui d'un médecin, voire d'un/une infirmière et / ou un/une enseignante (et surtout plus important pour la collectivité !…
Cela a "commencé" avec un tirage d'Ever Meulen reprenant le dessin de la fresque faite dans le cadre de l'année de la BD à Bruxelles (Belgique, Capitale de l'Union Européenne) en 2008. Tiré sur un papier qui ne devait pas être du 100% coton, et certainement en rouleau (roll mais pas mops), ce tirage était vendu au prix hallucinant de 350 euros pour un tirage à 50 exemplaires signés par Ever Meulen.
L'autre exemple est la multiplication des petits pains tirages en Digigraphie® par Stardom/Moebius Production, avec des nombres d'exemplaires signés par Moebius, très aléatoires sur le tirage global faussement justifié suivant chaque référence (et cela reste une donnée inconnue), toujours vendus 250 euros pour un tirage en format 50 x 70 cm non signé par l'auteur (au même prix que lorsqu'ils étaient signés), cela est très très cher. Ou, pour rester sur Chaland, ces agrandissement "géants" des cases (comme un retour aux débuts de l'édition d'estampes en sérigraphie dans le monde de la Bande Dessinée par Repérage / Décalage, et des cases agrandies de E.P. Jacobs, puis Franquin, Mœbius, Alex Raymond etc.), vendus également à des prix géants, davantage encore quand un libraire les récupère pour les revendre (1500 euros puis 1200 euros quelques jours plus tard pour une case agrandie du Testament de Godefroid de Bouillon sur Ebay : même à seulement 3 exemplaires, ce genre de vente semble prendre le Godefroid de bouillon chez les collectionneurs qui ont un minimum de discernement et c'est bien normal : quel intérêt que ce prix prohibitif, plus élevé que pour une estampe d'époque numérotée et signée par Chaland !!!?…)
Je ne parlerais pas de la risographie qui apparait depuis peu : ce n'est rien d'autre que du photocopieur avec des gammes couleurs très limitées, pour résumer crument la technique en question (Riso est une marque de photocopieur numérique), donc une absence de liberté graphique totale pour un rendu très spécifique !…
Comment peut-on essayer de mettre cela au même niveau que de la sérigraphie, de la lithographie ?… Cela m'échappe surtout en constatant certains prix de vente (enfin pas partout, heureusement : pas sur le lien donné)!…
Il suffirait d'appeler le tampon à la patate, patagraphie (ou potatographie pour faire angliscime ?) pour que cela devienne du tirage d'art ?
Il y avait bien des éditeurs qui éditaient avec intérieurs en photocopies, sans savoir si cela durerait vraiment dans le temps (certaines poudres finissent par faire les pages se coller entre elles…) et couvertures en sérigraphie ???…

Passons… et revenons au bonheur simple avec la re découverte de ce dessin de Chaland exhumé d'un Eppo vintage

Ce dessin fait forcément résonance, avec un précédent billet de ce blog, sur l'Art du découpage dans l'œuvre de Chaland, mais aussi et surtout avec d'autres images du même Chaland.
Si son découpage était prégnant, un dérivé du principe se fait jour : celui du sang et davantage, celui de la piste sanglante (roulements de tambour et frissons garantis !)…

Cela constitue un véritable chassé-croisé entre les deux thèmes développés par l'Artiste tout du long de son œuvre graphique. Dont je reprends quelques visuels parmi les plus connus…

Yves Chaland, It's Alive !
Sérigraphie 4 passages couleurs - 100 ex. n°/signés
Éditions Déesse, 1986

Yves Chaland, It's Alive !
Version trichromie in Chaland
Éditions Champaka Brussels, 1995

Yves Chaland, Crime dans la rue Morgue
100 ex. n°/signés in Portfolio WFCBA
Éditions Déesse, 1983

Yves Chaland, Crime dans la rue Morgue
Sérigraphie couleurs - 110 ex. n°/signés
Éditions Champaka, 1986

Yves Chaland, Portfolio F-52
Planche numéro 4 : le découpage est terminé…
Éditions Déesse, 1986

ves Chaland, Drame dans l'atelier
Sérigraphie couleurs — 110 ex. n°/signés
Éditions Champaka, 1988
Yves Chaland, Le carrefour
Dessin publicitaire pour Letrachrome
Letraset, 1986

Yves Chaland, Le carrefour
Sérigraphie couleurs — 190 ex. n°/signés
Éditions Anagraphis, 1986

Il y ainsi celui qui passent ainsi du temps et consacrent leur énergie à faire ce genre de chose, juste pour le plaisir de redonner vie à un dessin d'un de ses auteurs préférés… et faire aussi plaisir à l'un ou de l'autre de ses afficionados !…
J'ai envoyé son exemplaire à mon ami qui l'avait bien mérité, puisqu'il est le déclencheur, et il m'a semblé ravi ! À tel point que ce nouveau tirage sur papier plus prestigieux et couleurs restaurés allait détrôner son "EPPOster" original sur ses murs, juste le temps de lui trouver un autre cadre plus grand…

Mon exemplaire a rapidement rejoint un mur, à côté d'autres images de Chaland ou d'Avril: le côté c'est presque moi qui l'ai fait ayant supplanté une autre image de Chaland signée qui se trouvait dans ce cadre : et voilà pour le plaisir des yeux ce que cela donne.
Je peux dorénavant, moi aussi, comme le Jeune Albert qui restaure son Spirou contre l'Invisible, épater mes amis !…

Mise sous cadre
Epates tes amis en encadrant ton tirage unique de Chaland !





Valéry Ponzone


mercredi 25 avril 2018

> Yves Chaland et le supersonique F-52 : un portfolio avec une histoire… (toujours) bien morale ! (part tou)

Le dimanche 19 janvier 2014, à 23h30, je finissais la rédaction de ce post sur le portfolio F-52 de Chaland paru aux éditions Déesse en l'An de Grâce 1986…
J'y décrivais chacune des planches du portfolio, prenant plaisir à raconter la petite histoire de cet ensemble : c'est à la planche 4 que je m'interrogeais sur le film projeté sur l'écran du stratosphérique avion supersonique F-52…

La salle de projection pour les 1ères classes  : le mari fait le guignol devant l'écran sur lequel le film est projeté :
il amuse la galerie… Je suis prêt à parier que Chaland a dessinée une scène d'un vrai film, avec un sujet proche…
Une forme de mise en abyme. En tout cas que voyons-nous sur l'écran ? Une femme et deux hommes…
Mais quel film ? Le mystère reste entier…
(…)

C'est seulement au bout de 4 ans qu'un lecteur de ce blog - enfin un ! - répond à cette interrogation et me permet de confirmer que le film qui passe sur l'écran du F-52 est bel et bien - tel que je le subodorais - un classique hollywoodien du triangle amoureux !…

Merci à Monsieur Emmanuel B. qui me permet d'affirmer qu'effectivement (je me prends pour Monsieur Ribera, le prof de gym dans Ariol !) Yves Chaland ne laissait absolument aucun détail au hasard… Tout était toujours maîtrisé dans son trait ou ses scénarios, dans tout ce qu'il faisait.
Ce dont je ne doutais guère !…

Ce lecteur m'a écrit en début d'année pour m'apprendre : 

"J'ai lu votre entrée sur le portfolio F-52.
À mon avis, le film projeté dans l'avion est "Sérénade à trois" de Ernst Lubitsch ("Design for Living"). 
Un film dans lequel l'héroïne n'arrive pas à choisir  entre deux amants.
De mémoire il y a une scène  dans un train où elle fait face aux deux amants."

J'ai enfin ma réponse : il suffit de faire mon Gogol et je tombe illico sur le film en V.O. sur You Tube, avec un halo central bizarre dans l'image…

Design for Living (Sérénade à trois) par Ernst Lubitsch
avec Miriam Hopkins, Gary Cooper et Fredric March
© Paramount (USA) 1933

La séquence commence à 5'35" environ, et il y juste avant un passage avec un dialogue en français entre Gary Cooper et Miriam Hopkins plutôt délicieux : très tac au tac et très rapide, surtout de la part de l’actrice.
Comme si elle cherchait à se débarrasser au plus vite de ces phrases en français… avec un accent au léger goût rustique.
Cette séquence est d’autant plus intéressante qu’elle dessine une caricature des deux loustics en train de dormir (ou de cuver) sur leur banquette, en face d'elle,  …
Le xième degré par Chaland : un film en résonance avec ce qu'il se passe dans le F-52, avec ces deux histoires triangulaires classiques, deux hommes et une femme.
La femme est artiste et dessine, sans oublier le fait de retenir une scène de train comme séquence projetée dans le supersonique le plus moderne et rapide du monde !…


Design for Living de Ernst Lubitsch (1933)

Merci à ce lecteur cultivé au-delà de la moyenne… qui m'a permis d'apprendre quelque chose d'important, et qui m'a aidé à développer ce blog et le billet à propos du F-52 : même si c'est un détail pour vous, pour moi ça veut dire beaucoup…





Valéry Ponzone


lundi 23 avril 2018

> Thelma attendant Ray, par Stavrog…

J'ai découvert ce très beau dessin de Thelma — celle de Ted Benoit et non pas celle de Ridley Scott — en promenant mes mirettes dans le Behance (une sorte de book virtuel créé par Adobe quand on paye ses logiciels / ses mensualités du Creative Cloud) du dessinateur Jérôme Stavrog…

Très beau dessin, belle ambiance : plein d'histoires peuvent s'en dégager. 

Jérôme Stavog est un dessinateur qui a travaillé avec Jacques Martin, mais avait son parcours auparavant et, a d'ailleurs passé son diplôme avec un hommage à Blake et Mortimer en Bande Dessinée (qu'un librairie de l'Est vend régulièrement sur Ebay, à tel point qu'il doit les imprimer au fur et à mesure de ses ventes, sans avoir ni l'autorisation, ni l'agrément de Stavrog, soit-dit en passant !)…

Thelma par Jérôme Stavrog
En hommage à Ted Benoit, 2017

La technique employée fait résonance avec certains dessins de Ted Benoit, tout particulièrement ce portfolio présentant le travail de Frank Anders sur le scénario du célèbre long-métrage hollywoodien Doorway To Oblivion
Ted Benoit avait utilisé deux techniques différentes : dessins au trait dans la lignée de sa classique Ligne Claire®, et dessins au crayon lithographique pour l'autre version (je crois que la même technique avait été utilisée pour la très belle estampe nature morte de Ray Banana, chez le même éditeur ?)…

Doorway to Oblivion
Portfolio imprimé en sérigraphie par Aser
700 exemplaires numérotés et signés
Ludovic Trihan Éditeur, 1987

Doorway to Oblivion
Portfolio imprimé en sérigraphie par Aser
700 exemplaires numérotés et signés
Ludovic Trihan Éditeur, 1987

Doorway to Oblivion
Portfolio imprimé en sérigraphie par Aser
700 exemplaires numérotés et signés
Ludovic Trihan Éditeur, 1987

Doorway to Oblivion
Portfolio imprimé en sérigraphie par Aser
700 exemplaires numérotés et signés
Ludovic Trihan Éditeur, 1987

Doorway to Oblivion
Portfolio imprimé en sérigraphie par Aser
700 exemplaires numérotés et signés
Ludovic Trihan Éditeur, 1987

Doorway to Oblivion
Portfolio imprimé en sérigraphie par Aser
700 exemplaires numérotés et signés
Ludovic Trihan Éditeur, 1987

Les dessins étaient présentés dans un dossier à épaisseur réglable, toilé avec ruban (forcément !) et l'ensemble dans une grande boîte métallique de pellicule, bien ronde et bien compliquée à ranger sauf à la mettre sur le haut de ses bibliothèques !…
L'éditeur était Ludovic Trihan, qui a édité de nombreux portfolios dans les années 80, avant que la première bulle spéculative du secteur des tirages de têtes et autres portfolios ne le fasse s'effondrer pendant quelques longues années : ce portfolio ne s'est jamais bien vendu, on le trouvait notamment soldé en pile à la librairie Métal Hurlant, située en face de celle dont j'étais responsable…

En voyant ce dessin de Stavrog, je ne peux m'empêcher de penser que sa Thelma attend tranquillement Ray Banana au Cafe Trocadero : que voici dans sa version originale…

Cafe Trocadero par Ted Benoit
Dessin original qui appartient à Alexis G.

Et que voici aussi dans sa version couleurs (la Maison de Valéry ne renonçant jamais à aucun sacrifice), pour une affiche que j'ai éditée car j'aimais énormément l'atmosphère du dessin de Ted Benoit…
Avec quelques légères retouches et modifications dans les réglages, surtout dans les densités de gris, plus accentuées dans le dessin original !

Cafe Trocadero par Ted Benoit
Affiche 350 exemplaires numérotés et signés par Ted Benoit
Format 35 x 50 cm ; Impression en quadrichromie
Éditions Le 9ème Monde, 2004





Valéry Ponzone

jeudi 17 novembre 2016

> Yves Chaland et sa Valse de saisons…

Une nouvelle intervention de Redstarpx dans ce blog qui s'est senti — par la Force obligé —  de dire tout le bien qu'il pense de cette estampe de Chaland…



On dit communément que le diable se cache dans les détails. Si cela est vrai, alors il n’est pas d’auteur de bande dessinée  plus diabolique qu’ Yves Chaland.

Etymologiquement, cela a pourtant tout de l’oxymore : car le diable est celui qui divise , alors que Chaland rassemblerait plutôt, aujourd’hui. On pourrait presque dire qu’il met tout le monde d’accord : par delà les époques, leurs modes et leurs maux, spécialistes et profanes s’accordent en effet à le regarder comme lui nous regarde, depuis l’abîme (de 1990 aux années 2010 : tout un continent englouti, pourtant). 

La nostalgie, d’ordinaire bonne camarade, n’a ainsi pas cours en ces pages.  Car les dessins de Chaland agissent encore et encore : ils travaillent la même matière brute, épousant un projet identique  - frayer un chemin. Réunir ces deux blocs autonomes : le temps littéralement historique de la bande dessinée, et son anticipation très personnelle de l’après (la post-modernité et ses différents  avatars).

Son œuvre est toujours en déplacement. Ce n’est pas le moindre des paradoxes : voilà un auteur que l’on aura souvent voulu figer dans l’hommage ou le rétro (la Nouvelle Ligne Claire, pour le dire vite), et qui dès le début est en avance sur son époque, résolument futuriste jusque dans ses pastiches des  illustrés des années 50.

Ce hors-jeu assumé est ce qui rend Chaland à jamais moderne. Au moment même de son surgissement, il semble avoir déjà anticipé sa fin, créant le désir au moins autant qu’il annonce le manque à venir.  Il serait comme un écho fin de siècle (les années 1980) à la phrase de Faulkner : « le passé ne meurt jamais : il n’est même pas passé ». En dix ans à peine, il aura ainsi accompli ce prodige : constituer une œuvre sans même avoir l’air d’y songer. Progressant dans son art, développant une manière propre, comme une vague recouvre une autre vague. Touchant la cible à tout coup, ou presque : chaque personnage devenu le prolongement de tous les autres, chaque dessin renfermant la totalité de l’œuvre, dans un emboîtement infini, un horizon indépassable qui en fait presque un genre à lui tout seul aujourd’hui.

Chaland est comme un parfum qui d’emblée rassure (l’immédiat du trait), sans jamais cesser d’inquiéter (l’incommunicable du langage). Plus que tous  les autres, il a mis en perspective (et en pratique) cet angoissant équilibre. D’où peut-être la fascination qu’il continue d’exercer, sur ses confrères comme ses lecteurs. Avec cette interrogation, permanente : comment le saisir ? Comment seulement l’espérer ?

On dirait qu’il n’y a pas de cadre qui le contiendrait tout entier : Chaland est dans le hors-champ – ou plutôt, il ne cesse de l’appeler.  Pourtant le cadre est bien là : pensé, composé, fabriqué, avec la plus grande rigueur possible. Mais son auteur fait tout pour en sortir.

C’est sans doute parfaitement logique : bien que cherchant l’évasion, Chaland part malgré tout de ce carcan : l’image pieuse, fondée sur la dualité catholique – le bien et le mal, ce qui est vu et ne peut se voir ; la représentation de ce qui n’a pas vocation à être ainsi scruté.

Alors en lieu d’envol, il joue la fugue, comme dans la série des Cauchemars  : tendant et distendant la toile, les corps, les éléments de composition, bientôt dé-composés. Menant jusqu’au bout de son chemin cet effet de distorsion, dans le devenir-liquide de chaînons fixes. A la recherche du chaînon manquant, de l’image derrière l’image, mieux : de l’image entre les images.

C’est ainsi qu’un et un feront bientôt trois.

D’où son ancrage dans la belgitude et le catholicisme originel, la Sainte Trinité. Cette matière théologique pré-imprimée où tout a commencé : le Père créateur du monde (Jijé), le Fils qui vient en faire l’annonce (Franquin), et puis le Saint Esprit, qui se débrouille à faire la suture entre les deux (Tillieux).

Chaland est donc celui qui prend sa part aux Ecritures, mais les redéfinit bientôt : scribe surdoué plus qu’appliqué, engagé dans ce grand détournement des voies immédiates – la subversion par le rire. Rupture certes, mais qui chemine sur un fil incertain : travailler amoureusement toutes les figures, toutes les techniques, avec la plus grande détermination à affronter puis dépasser ce risque majeur : la virtuosité ou la joliesse – le gouffre sans fond de la démonstration vaine.

Sa méthode : aller chercher la référence, poser une équation (une seule) en constituant l’assemblage, puis suggérer que tout est voué à la disparition. Enfin, sur la pointe du pinceau ou du Rotring, attendre la Chute (la chute tout court : songeons aux innombrables accidents qu’il aura dépeints).

Le plus fort dans tout cela : donner au lecteur le temps ; le temps d’y voir ; le temps de revenir (revenir à Chaland, c’est faire la critique de ce que l’on aura vu la première fois : c’est déjà du commentaire, de la glose – c’est l’au-delà du dessin, et l’en-deça du texte, un point où rien n’est stable – tout est ligne, mais rien n’est parfaitement clair).

Cet effet de ralenti, là où tout ne devrait être que vitesse, c’est l’idée du peintre selon Delacroix : « savoir attraper au vol un ouvrier tombant d'un échafaudage dans le temps qu'il met à tomber ». Chaland imprègne son image, toutes ses images, dans une manière d’alanguissement, en même temps qu’il peut en sortir à une vitesse sidérante. Il est tout entier dans ce balancement ternaire : le renversement permanent de deux points de vue (l’image réelle et son revers halluciné) par le détricotage simultané de l’ensemble.

Il s’affirme ainsi à la fois comme le roi de la profondeur de champ et le maître de l’effet-loupe. Tout est merveilleux d’étendue, et tout est d’une précision à peine croyable : des particules échappées d’un tableau pointilliste, se mouvant avec grâce dans un décor de cinémascope ! Il y a autant d’angles de vue que d’endroits où l’œil se pose, et pourtant rien n’est flou. La mise au point se fait d’elle-même, car chaque chose est détail, au bout du compte.

C’est tout à fait diabolique, en effet.

Yves Chaland — Valse de saisons
Sérigraphie couleurs ; 199 ex. n°/signés
Éditions La Ligna Clara, 1989

Ainsi dans une œuvre sublime, la sérigraphie Valse de Saisons, où tout est (évidemment) triple.

D’abord le rythme interne de l’image : un premier plan (ce petit groupe qui surplombe le défilé des mannequins) / le catwalk / un arrière-plan aux faux airs de coulisse ; ensuite, les couleurs,  fonctionnant sur le même principe : une dominante et une dominée que sépare une médiane (par exemple vert/rouge/blanc ou jaune/bleu/blanc) ; enfin les personnages eux-mêmes : tête/tronc/jambes & pieds (la chaussure esquissant l’échappée).

Ce tableau semble contenir tout Chaland : dans ses points de fuite, au delà de ce qui symbolise chacune des saisons, jusque dans cette notion de résistance. Aucune image en effet n’en recouvre une autre (ne la contient), ou ne la préfigure (devenant, en soi, déjà son souvenir). Il n’y a pas de surimpression possible, car chacune des sensations fonctionne en opposition immédiate avec la précédente. Ce qui importe, c’est la voie du milieu, l’élément tiers créé par la sidération provoquée par les deux autres.

Par exemple, dans cette vague de jaune qui se déverse depuis le rideau, avec ces ombres blanches : la lumière ainsi créée nous projette dans une mer de sable artificielle. Elle déroule une piste de cirque, que foule un caravanserail de personnages étranges : mi-homme ou femme et mi-animal, et bientôt être hybride, comme enfin délivré de ses deux incarnations précédentes (voyez ce magnifique homme-poisson, dont on ne sait plus très bien lequel des deux préexistait à l’autre).

Agissant de la même façon, le croissant de lune semble « minéraliser » le naturel  (arbre, fleur, fruit, champignon, poisson), le niant par l’illusion, l’artifice : à la verticale, comme tombée de l’astre, une étrange femme-poisson, avec des ballons de baudruche rose et vert pâle en guise d’oreilles de Mickey, qui la font ressembler à un cornet de glace ambulant : personnage de fiction ou monstre égaré ici-bas ? Son regard est caché par des lunettes noires (elle est la seule dans ce cas dans le défilé), la rendant quasiment opaque.

Génie du détail jusque dans l’accessoire : ainsi le sac à main-marron, et le parapluie de l’homme-champignon, dont le mouvement fait d’abord croire qu’il tient sa partenaire par la main ; la coiffure de la femme-neige, dont la forme reproduit celle de la brassière ; les points qui la composent (les flocons) ; et puis ce motif rouge en forme de cape qui accompagne la procession.

Ce déplacement discret du rouge fait le point entre deux propositions contigües : l’émiettement et l’éclatement, au travers d’une progression alternée - cape/champignon (haut), puis cape/fraise (bas). Cette parade, il nous faudra à la fin l’envisager de ces deux points de vue concurrents : le défilé, et la corrida – en ces deux mouvements successifs : parader, puis parer.

Car nous l’avions presque oublié : c’est bien un défilé de mode auquel nous assistons, dans tout ce qu’il a de plus habituel. Et cependant l’originalité des parures crée un décalage constant, à même de fragiliser notre appréciation, voire de nous perdre : une parade, certes, mais d’une étrangeté telle que sourd une menace indéfinissable. 

Yves Chaland — La nuit tropicale
Invitation ENSA, 1986
Un autre défilé de mode exotique…
C’est là que l’intelligence du dessin emporte tout : la beauté des corps (arrondi des hanches, tailles marquées, finesse et longueur des jambes, épaules carrées, visages fins, traits réguliers), évacue tout malaise. La courbure du vêtement (jusque dans ce qu’il peut avoir d’incongru) confère volume et sensualité au trait dessiné par le classicisme des silhouettes, qui, en retour, sert de cadre, fixant le regard.

Dans cette harmonie que rien ne semble vouloir déranger, Chaland insère avec culot deux éléments perturbateurs : un modèle prégnant d’érotisme, un autre à la touche d’exotisme plutôt insolite. Mais ni l’un ni l’autre ne viennent mettre en péril l’équilibre, et se fondent naturellement dans la marche.

Le premier modèle est une femme-fleur qui nous invite à la considérer sous l’angle le plus littéral, et en cela nous trouble : elle est une marguerite attendant qu’on l’effeuille (le dessinateur a déjà commencé de le faire : sa poitrine nue est à peine masquée par sa collerette). Le pistil qui lui tient lieu de couvre-chef est la marque de la vie-même, symbole de la toute-puissance du soleil dans cette onde de chaleur créée par les projecteurs. Quant à cette femme noire entièrement dévêtue dans sa bogue, elle offre une parfaite symétrie – ton de brun/ton de vert – avec l’homme-sapin qu’elle précède : elle en est presque l’accomplissement, le désir matérialisé. Elle irradie dans le naturel de sa nudité, en même temps qu’elle est peut-être le vecteur d’un message politique plutôt osé : femme-châtaigne dans l’affirmation de sa négritude, aux formes souples et sensuelles – qui prendra donc le risque de s’y piquer pour en cueillir le fruit ?

Ici s’exprime un élan manifeste vers la discordance, vers un ailleurs (l’au delà du podium : le monde, sans doute). Mais cette mise en danger ne crée pas de cassure, et se résout dans la plus parfaite décontraction (tranquille nonchalance de l’homme-sapin, les mains dans les poches !) : un sommet d’élégance.

Les apparences sont cependant trompeuses : cette image-première est déceptive, comme toujours chez Chaland. Par cette faille, il fait surgir la suspension : le sourire ou le rire naîssent d’abord d’un affrontement. Avec ce qui encadre ce flot de lumière et de couleurs,  jusque dans l’encadrement lui-même  : ces deux parenthèses bleu pâle qui font s’affronter le jour et la nuit.

En premier lieu du point de vue des personnages : le pilier à l’extrême gauche marquant la limite du cadre, c’est donc a priori cette dame un peu forte aux lèvres pincées, au visage trop rond et aux seins trop lourds, qui domine la scène et nous entraîne dans l’histoire.

Chaland étant diabolique (et nous au fait de sa malice), nous apercevons assez vite un homme un peu plus haut, dans l’axe médian du cadre : caché derrière un pan du rideau, il observe le spectacle, à la dérobée. 

Qui figure-t-il ? Le spectateur/lecteur ? Ou Chaland lui-même ? Et puis, qui est-il donc ? Un employé ? Un serveur, peut-être, comme dans la Party de Blake Edwards, par qui le commentaire (muet, c’est sa force) advenait : ne jamais être dupe, du naturel comme de l’artifice. Ou tout simplement le directeur de collection ?

Blake Edwards, The Party —  1968
Blake Edwards, La Party — 1969

Lui-même tout à gauche, il est peut-être bien le point d’accroche de notre lecture, la conclusion anticipée du récit. A portée de sa main, toutes les couleurs de l’épisode : jaune, blanc, vert, et bleu pâle, comme de juste.

Ce que nous voyons aussitôt mis en oeuvre, c’est une collision entre la sophistication et la trivialité, et le mariage forcé qu’elle engendre : celui de la légèreté et de la pesanteur, entre ciel et enfer. Le groupe au premier plan est une caricature presque immanente d’un entre-soi outragé : la mère aux sourcils froncés, la fille qui regarde, consternée, son père (?) qui essuie ses lunettes au moment même du défilé, le type (le gendre ?) aux cheveux en bataille. Cette mondanité feinte, c’est la comédie sociale dans ce qu’elle a de plus vulgaire. C’est l’effritement du masque des convenances, une parade ratée : le grand monde (un lieu chic, un public choisi) mis en miettes.

Mais la satire ne vise pas ce simple frottement : la ligne d’horizon du dessinateur se forme petit à petit, et notre regard soudain se pose sur ce que la grosse dame considère avec réprobation. Ce n’est pas le catwalk : c’est une scène qui se joue de l’autre côté, dans un arrière-plan qui aurait pu n’être qu’un simple décor d’appoint, mais va servir de cadre à la corrida du désir – un désir détourné de sa cible première, un désir qui ne sera que frustration, jamais achèvement.

Le personnage central du tableau était là, mais nous ne l’avions pas vu. Il  nous était donné par un tiers, et nous ne le savions pas. C’est cette femme qui vient tout juste d’arriver, très en retard. De fait, tous les regards se tournent vers elle : l’homme derrière le rideau, les spectateurs dans la fosse, ceux de l’étage - tous sauf un : ce photographe en bas à droite qui continue à mitrailler les mannequins ! Et aussi cette jeune femme, nous l’avons dit, qui regarde l’homme essuyer ses lunettes – mais nous voyons soudain ce dernier sous un jour nouveau : peut-être désire-t-il tout bonnement mieux voir celle qui vient d’arriver !

C’est un tourbillon qui envoie valser tout le reste : surprise du serveur qui verse à côté du verre, déférence ou obséquiosité du personnel, fascination de tous les autres, qui ne regardent plus le défilé pour lequel ils étaient spécialement venus (et nous non plus, d’ailleurs). Qui est cette créature ainsi mise en scène ? Que veulent dire les indices semés ici et là ? Cet apprêt souligné par ce mouvement triple : la main dans les cheveux, l’écharpe, le pli de la robe ?

Elle entre dans le décor en majesté, par la grande porte figurée par les piliers (qui délimitent ainsi un nouveau plateau, créant un autre espace, redéfinissant l’altitude : elle est en haut des marches, plus haut que le catwalk, mais pas encore dans les gradins). A noter : le visage du gros homme qui l’accompagne, en partie dissimulé par un pilier, montre le peu d’importance que Chaland accorde à celui-ci (il n’est qu’un appendice, au mieux).

Mais cacher cet appendice en partie est justement ce qui est amusant :  on remarque qu'il plastronne, la tête redressée et le nez en l'air, comme un soldat qui défile (!), ou comme un chasseur venant exhiber son dernier trophée. Ce doit être un nanti, un « puissant de ce monde », pour ainsi  entrer en retard, et le faire sans vergogne aucune : là est son privilège de caste. Mais il n’est qu’un personnage secondaire : l’élément perturbateur qui vient divertir l’assemblée (au sens étymologique de divertere, détourner), c’est elle.

Un glissement s’opère : nous avons l’étrange sensation de deux tableaux, l’un moderne, l’autre classique, qui seraient alors superposés, sans affecter la vision de l’un ou de l’autre, grâce à un effet de transparence. L’œil en crée vite un troisième : l’échappée figurée par le catwalk, ce hors-champ ainsi fantasmé par l’assemblage des deux autres.

Les vêtements du public, les appliques Art Déco, les croisillons de la balustrade ou les motifs identiques sur le rideau renvoient ainsi aux années 1930, quand les participants au défilé inventent un univers fantastique tout droit sorti d’un film de science-fiction. De la même façon, la coulée du défilé, si souple, si moderne, se heurte au hiératisme apparent des spectateurs. Les effets de rondeur (culotte bouffante, boules de glace, fraise, sac sphérique) contrastent avec une architecture rectiligne, droite, massive et imposante.

Toutefois, le mélange se fait parfois, en interne comme en externe : mélange des époques sur le catwalk (Antiquité des sandales tressées de la fraise, années 1960 du champignon-jockey, années 1930 des maillots de bain du couple poisson, Années Folles de la bogue-Joséphine Baker), mélange des signes dans la salle elle-même (le motif croisé présent dans les éléments de décor se retrouve dans le costume de l’homme-poisson, achevé dans l’œil-même du poisson).

Les mémoires de Joséphine Baker
Illustré par Paul Colin
Éditions Kra, 1927

C’est l’oeil courroucé de la grosse dame qui déchire le cadre : il trace une ligne, comme une flèche atteignant la retardataire, qui passerait, de manière très symbolique, par la femme-poisson. Ce trajet croise alors la cape que cette dernière tient comme une muleta : nous voyons bien qui voit rouge et figure le taureau aux naseaux fumants ! La femme-poisson peut être vue comme une médiane de la retardataire, qui, par son jeu de corps, sa démarche, sa disposition dans le plan, semble voler le regard, et, usurpant la qualité de mannequin, proposer son propre défilé.

Ou alors, ce regard furibard exerce-t-il une trajectoire plus courbe : surplombant le défilé, il serait comme un pont atteignant directement la nouvelle arrivante. Une diagonale qui en ferait une perpendiculaire à la scène, la perspective la dirigeant vers le haut des escaliers

C’est dans ce changement constant de perspective que la valse se déroule : pour chaque duo qui se forme, une troisième partie vient s’inviter. Si tout est double en apparence, dans l’appariement comme dans la confrontation, rien n’est jamais figé, tout se dilue toujours, pour se reconstituer plus loin. Ainsi des couples de mannequins (la jeunesse, les saisons à venir), des couple de spectateurs (l’âge mûr, les saisons passées) :  Chaland envoie valser les perspectives, il les renvoie valser, même : c’est en effet une valse de  saisons, pas des  saisons à laquelle nous assistons– cet indéfini en signale l’éternel recommencement des événements, des attitudes ou des postures.

Banalité de l’apparat, ironie de l’apprêt – et jouissance pure du spectateur/voyeur : il peut achever d’obéir à sa pulsion scopique la plus essentielle, tout en déroulant l’exégèse sur le dessin en train de se constituer. C’est d’une modernité absolue, et cela fait de cette image un classique instantané. Le malaise créé par le déséquilibre (ce qui est vu d’abord n’est pas ce qui doit être compris à la fin) fait place à un triomphe toujours renouvelé. Il consacre la responsabilité de celui qui regarde, en ce qu’il n’est pas simple témoin : c’est à lui de jouer, de prendre sa part – y compris, quelle ironie, cet aveugle à la canne levée !

Cela rappelle une autre sérigraphie, Drame Dans L’Atelier, véritable tryptique en un seul plan : la scène réelle (ce couple qui fuit après un meurtre), la scène fantasmée (le tableau peut-être inachevé du peintre), et puis le cadre d’ensemble vu par le spectateur (cet enchâssement narratif d’une puissance rare, où chaque image repousse l’autre, où l’identité de chacun des personnages est volontiers troublée).  

Yves Chaland, Drame dans l'atelier
Sérigraphie couleurs — 110 ex. n°/signés
Éditions Champaka, 1988

La figure ternaire est aussi celle, fameuse, que présente la psychanalyse : le ça, le moi et le surmoi freudiens. Il est amusant d’appliquer ce concept à la Valse de Saisons. Qu’il s’agisse de jeu sur la lumière (jaune-soleil, blanc-lune, vert-jungle) ou bien avec les éléments naturels et culturels (rideau, nuit, palmier), les associations et les références suggèrent assez vite ceci : derrière la domestication et le vernis sociétal, la brutalité et la sauvagerie sont là, qui affleurent.

L’on songe alors à Nostalgie Coloniale, ce dessin de couverture pour la revue Métal Hurlant : deux « sauvages » armés de sagaies, observant avec appétit derrière la fenêtre de sa maison une famille qui déballe ses cadeaux de Noël. On peut y voir la même gourmandise du dessinateur, la même ironie : quelle nostalgie ? Celle des blancs autrefois porteurs de civilisation dans le vaste monde ?
Celle des peuplades dites primitives, sur le point de mettre un peu de désordre dans ce décor si bien rangé ?
Ou bien ce triomphe du végétal dans la Valse de Saisons annonce-t-il une apocalypse joyeuse, comme apaisée ?

Métal Aventure numéro 2 (1983) — Couverture de Chaland
Pour sortir de la torpeur des conventions du monde bourgeois, civilisé, la danse saisonnière  nous invite à suivre ces mannequins sur le point de quitter les lieux.  Il nous faut scruter les traces qu’ils s’apprêtent à laisser : ce rouge-sang bientôt séché sur la piste jaune-pâle, une trouée de lumière dans la nuit bleutée. Au delà de la mort promise, l’écho d’un rire prêt à s’effacer, dans la lenteur et l’onctuosité du rêve, à la façon du jeune Albert s’évanouissant dans un océan de sable.




 Redstarpx, novembre 2016