Affichage des articles dont le libellé est C'EST BEAU UNE LIBRAIRIE… AVEC DES LIVRES. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est C'EST BEAU UNE LIBRAIRIE… AVEC DES LIVRES. Afficher tous les articles

mardi 25 octobre 2016

> Librairie Coconuts à Périgueux… souvenirs

Ce n'est pas moi qui ai écrit cette fois-ci…  mais un invité.
Cela faisait longtemps que je pensais à tous ces libraires que j'ai connus ou dont j'ai entendu parler, que ce fut dans la presse spécialisée qui — jadis — relayait les productions, animations des uns et des autres, où qu'ils se trouvent dans l'espace francophone du 9ème art, ou par d'autres canaux…
Si l'un d'entre vous a aussi envie de se coller à l'exercice, ce sera avec plaisir que je le ferai partager par ce blog : nous avons connu un grand nombre de librairies marquantes avec suffisamment de personnalité, d'intérêt ou de caractère pour en parler… et partager !


Rien ne meurt en nous de ce que nous avons aimé.  Même quand l’on n’y prend pas garde, tout nous revient toujours par la bande – et, souvent, par la bande dessinée. Parce qu’elle est d’abord un lieu par où nos regards se fixèrent un jour : un grenier à la campagne, une bibliothèque, plus souvent une librairie, quelquefois surgie de nulle part, perdue dans une petite ville, comme à l’écart du (grand) monde. Ainsi Coconuts, Périgueux, aujourd’hui disparue.
Hommage en guise d’inventaire par Redstarpx.


Une librairie, c’est ce qui reste quand on a tout oublié. Étrangement, c’est souvent quand elle a disparu que l’on se rend compte à quel point elle nous aura marqué, et combien elle nous manque. Comme si quelque chose s’était joué là qui nous aura révélé non pas qui nous étions, peut-être même pas ce que nous allions devenir ou gagner, mais bien ce que nous allions définitivement perdre. Gagner, perdre, l’un n’ira jamais sans l’autre : la librairie, c’est d’abord une chambre noire, un temps anté-mémoriel – celle des vies qu’on s’invente, que l’on arrache à la morosité (la province, l’adolescence, la gangue du quotidien) ; c’est aussi le manque et le désir anticipé, un peu trouble, de ce manque : la conscience malaisée que tout aura bientôt une fin, que l’on devra nécessairement rétrocéder quelque chose de ce privilège insensé qu’elle nous aura offert : l’espoir d’apercevoir l’abîme – un monde de mystère et de désir, impossible à concevoir tout à fait.

Ouvrir un livre , c’est ainsi entrer en autarcie : c’est d’abord un retranchement, mais sous la forme d’une opération double : additionner, soustraire. Ajouter une couche de vérité à une autre, évacuer le réel pour mieux se dérober : vivre l’aventure, effectuer l’inventaire de soi-même, dans le fracas des mots et des images qu’ils convoquent. Opérer ce retrait dans la bande dessinée, c’est faire l’expérience de l’impureté : accepter ce qui aura toujours été perçu comme une manière un peu déceptive, un en-deçà au carrefour des autres arts (littérature, cinéma, théâtre, architecture, pantomime, etc), dépourvu de langage articulé, à jamais prisonnier du babil propre à l’enfance. Ce fut peut-être la raison première à cette idée somme toute étrange : aller nous enfermer un jour dans ce qui nous semblait l’endroit le plus intimidant qu’il nous ait été donné de fréquenter – ce quelque part où personne jamais ne nous aurait conduit. Aller vers l’impur ; entrer dans des cases et découvrir l’ailleurs. Comme fermer les volets et laisser l’extérieur continuer de s’agiter : être enfin libre. Libre de mettre tout le reste à distance, pour relier un point à un autre, pour commencer à développer une perspective. Là se trouvait l’échappée : à nous l’infinité du monde ; aux autres la société, ce vain théâtre.

Banalité que tout cela ? Mythologie de faible amplitude ? Pour nous ce fut considérable : c‘est notre enfance qui se sera jouée là, et l’on sait bien que l’enfance est toujours plus forte que les mythes – ils sont désespérément universels, alors qu’elle est fondamentalement unique. Ce qui nous a unis, ce fut d’abord ceci : une petite boutique (était-elle si petite ? Pour nous, elle fut parfois comme un refuge, ou un jeu de piste – être là, tracer des cercles autour d’autres exilés volontaires, les renifler autant qu’on renifle les livres), un type arrivé là très jeune (la vingtaine), presque dans un désert.

Voilà : Henry S., Coconuts, « librairie de bande dessinée » installée depuis 1983 à Périgueux,  petite ville du sud-ouest de la France. 

 
Librairie Coconuts — Périgueux
Publicité in L'année de la BD 1984-1985


Le type avait dix ans de plus que nous, et c’était un gouffre qui aurait dû être insurmontable. Des collégiens ou des lycéens qui s’encanaillent en séchant les cours et viennent flairer l’endroit, dont le propriétaire est déjà un adulte, avec des responsabilités : vendre, acheter, faire sa marge puis payer ses charges, calculer. Ce qui nous fit adopter d’abord Henry et Coconuts, ça n’est peut-être même pas l’exotisme un peu bancal du nom, ni cette idée saugrenue que nous pouvions nous aussi être regardés comme des adultes. C’est sans doute la conscience claire, immédiate, qu’avec lui il n’y aurait jamais de calcul, justement. Pas besoin d’opération, même élémentaire : il flairait tout de suite le nouvel arrivant, savait instantanément à qui il avait affaire, et puis, presque toujours, il lui donnait une chance. Une chance d’aller chercher ce qui était évidemment fait pour lui, qui l’attendait là, dans les rayons, et n’attendait que lui. Une chance de lui donner cette liberté-là, bien souvent totalement inédite.

Pour moi, comme pour quelques autres, ce livre premier fut Le Cimetière des Eléphants de Chaland, Collection Eldorado, début 86. Tout est ancré dans ma mémoire : trois personnages sur la couverture, en tenue d’expédition, échappés du cadre répondant au titre, avec cette ombre noire qui guette et que seule la fille semble avoir aperçue ; la fille, ou plutôt la jeune femme – présence inédite par son réalisme, comme débarquée d’un film noir des années 1940 : arrondi parfait du visage, tâches de rousseur de l’enfance sous une frange impeccable, formes souples se détachant sur une taille de guêpe, bouche très exactement dessinée dans le prolongement du geste effectué par le bras, corsage entr’ouvert, ceinture du holster dont un cran est négligemment défait - une créature tombée de la planète Mars !

L’érotisme qui soudain débarque dans le dessin, comme nécessairement à l’écart des deux autres personnages (des siamois, ou des reflets inversés). Qui est cette fille ? Et puis : « Les aventures de Freddy Lombard », avec ce lettrage plus tard reconnaissable entre mille. Les aventures ? Quelles aventures ? Où ? Quand ? Combien ? Ouverture du livre (comme on dit à l’opéra : « Ouverture » … un opéra de papier ? Sans doute, mais ça, je n’en comprendrais la portée que bien plus tard). Une double page d’objets fétiches (ça tombait bien), comme chez Hergé, comme chez Hitchcock dans le clip promotionnel de Psychose : « regardez bien cet objet, il aura une importance capitale dans notre histoire ! ». Tout l’attirail de l’aventurier, et aussi, bien sûr, des livres : un magazine pulp, une encyclopédie. Et puis la page suivante : un fétiche de Tintin (c’est toujours comme ça que je le perçois : je n’avais jamais encore rencontré Freddy Lombard), criblé de projectiles, ou percé de clous ; plus loin, une liste, à rendre fou : j’entrais par effraction dans un monde déjà solide, avec une œuvre en train de se poursuivre ! Il n’y avait plus qu’à se jeter dans cette jungle, remonter le fleuve, quitte à s’y perdre !

Sourire du libraire, qui devait déjà se dire : « ça y est, encore un ! ». Extase du lecteur, venant de poser le pied sur un continent à ses yeux encore vierge, mais où tout le précédait. Et puis voracité à rattraper le temps perdu, et découverte que d’autres étaient déjà passés par là, ou en étaient au même point que nous : ceux-là aussi resteraient pour la vie.  

Très vite se forma donc une communauté de gamins qui ne seraient plus jamais seuls, ou comprirent la richesse d’avoir été seuls jusque-là. Puis l’on s’aperçut que les âges de ces gamins variaient grandement ; certains avaient parfois dix ans de plus que le maître des lieux – mais lui avait dix ans d’avance sur tout le monde. Nous étions au milieu d’une page à construire, lui était déjà en train de rassembler les planches pour mieux les disperser : peut-être savait-il que le temps lui était compté, peut-être avait-il décidé de n’être lui-même qu’en sursis (la librairie allait durer dix ans à peine).

C’est sans doute par là que naquirent deux phénomènes contigus : la permanence du rire (prendre les choses au tragique, certes, mais jamais au sérieux), et la toute puissance de l’instinct. Henry était un libraire incapable a priori (le simulait-il ?) de lire plus de trois pages d’un livre non dessiné : il s’ennuyait très vite, ça le mettait presque en colère, il ne comprenait pas ou ne voulait pas comprendre. Écrire sans dessiner, c’était faire montre d’un sérieux insupportable, c’était être réduit à l’impuissance : démontrer, expliquer, développer, là où deux cases en disaient toujours plus que tout. Il avait une méfiance quasi pathologique pour tout ce qui ressemblait vaguement à une forme d’intellectualisme. Le remède : un rire « hénaurme » à la Cravan (qu’il n’avait sans doute jamais lu), une mise en question permanente de soi, de ses propres limites, un rire de barbare, après lequel rien ne repoussait complètement : ni lui, ni les autres, ni aucune contingence de quelque ordre que ce fut. 

Henry ne perdait pas de temps à faire preuve d’humour, il avait bien mieux à faire à renverser le monde. Ainsi, cette manie étrange du surnom : par cet adoubement, ce nouveau baptème, il conférait au nouvel adopté comme un surcroit d’existence : l’heureux élu intégrait illico cette société secrète - la bande dessinée -, et devenait un personnage. Tête Plate, M. de Pojo, Moustache et Trottinette, l’Homme-Mouche, et tant d’autres encore : qui a jamais su quels étaient leurs patronymes officiels ?  Quelle importance, au fond ? Pour chacun, cette idiotie salutaire avait valeur d’ascèse : tremblant d’envie et d’effroi mélangés, il s’agissait alors d’être digne de cette sur-réalité tombée de nulle part. Un doigt sur la tête, nous dansions cette gigue effrénée, comme Georges Rémi s’effaçant devant Tintin.

Librairie Coconuts — Périgueux
Carte de visite

Comment s’en étonner : nos lectures finirent par déteindre sur nous, contaminant notre langage, le rythme de nos phrases, leur scansion, jusque dans certaines postures ou grimaces. Henry était le Jarry marionnettiste du Théâtre de l’Oeuvre, et nous les palotins de ce souriant Père Ubu ! Nous nous mîmes dès lors à parler couramment le Chaland, buvant des cocktails russes comme chez Serge Clerc, rêvant de femmes dessinées par Götting ou Avril.

La vie devenait une gigantesque bande dessinée en train de se construire : comme fabriqués en direct, nous nous roulions avec volupté dans les herbes folles de la fantaisie. Cette confusion des genres agissait comme un baume, d’abord piquant, puis chauffant même un peu trop (où fixer la limite ?) ; une forme d’émollience s’installait, et rien ne pouvait plus nous atteindre, jamais. L’ancien monde perdu dans son reflet, les mots devenus étrangers à eux-mêmes, nous commencions de tourner comme dans un kaléidoscope, à toute vitesse, les repères envolés, et la raison avec. C’est à partir de ce moment-là que l’on devient mûr pour faire les plus grosses bêtises.

La bande dessinée cessait tout à coup d’être du papier ordinaire, même de luxe : elle devenait un palimpseste sur lequel nos vies s’imprimaient. Parfois, cela tenait plutôt du papier tue-mouches : on ne savait plus vraiment distinguer le réel de la légende. Telle cette anecdote de l’inauguration de la boutique avec le ban et l’arrière-ban des édiles locaux – Henry prétendait ceci : avoir annoncé la venue d’Hergé, et tout le monde avait suivi (était-ce quelque temps avant sa disparition ? Était-il même déjà mort ? Anecdote impossible à vérifier, mais là n’est pas la question : nous étions chez John Ford - print the legend !  - et peu nous importait). Tout était envisageable : chaque jour apportait son lot d’histoires invraisemblables, que nous nous empressions de croire, forcément.

L’intuition d’Henry fut le miracle qui permit tout ceci, au moins autant qu’il fut une source permanente d’interrogation : comment ce type, résolument fermé à toute théorisation esthétique, sortait-il de son chapeau, avec une sûreté de goût confondante, des auteurs ayant de telles affinités électives ? Chaland, Clerc, Götting, Avril, donc - mais aussi Floc’h, Benoit, Loustal, Swarte ou Ever Meulen, tant d’autres encore, parfois totalement inconnus. Pourquoi sauvait-il d’instinct Léon La Terreur ou Maurice le Cowboy, au nom de ce principe par lui jamais formulé : l’absence de toute vulgarité ? Où dénichait-t-il les productions encore embryonnaires de l’Association ou Cornélius ? D’où surgissait Glen Baxter, pour qui n’avait jamais entendu parler d’Edward Lear ? Par quelle étrange clairvoyance de sa part repartions-nous avec, calés sous un bras, Martiny & Petit-Roulet, sous l’autre Willem ou Schlingo ? Par quel tour de passe-passe nous conduisait-il de Martin Veyron à Herriman, ou de Moebius à Mattoti ?

Généreux concours de circonstances, alors ? Décalage dans les générations ou l’expérience ? Soyons plutôt persuadés de ceci : un bon libraire est celui qui sait : c’est un mystère qu’il nous faut savoir apprécier. On appelle cela un métier : une inspiration doublée d’une aspiration. Un bon libraire sait en effet qu’il y a toujours deux poids, deux mesures ; qu’un kilo de plumes est parfois plus lourd qu’un kilo de plomb ; que l’on ne traite jamais deux histoires de la même façon ; et qu’un passant dans la librairie, quand bien même passerait-il tous les jours, c’est toujours un scénario différent, un instant à recommencer. C’est sans doute pourquoi l’on y revient forcément un jour, même quand l’on n’en revient toujours pas. 



Redstarpx, été 2016

vendredi 21 octobre 2016

> Librairie à Versailles… et quelques autres

Cela m'avait bien fait rire le jour où je suis passé devant cette librairie de Versailles, non pas qu'elle soit fermée — toute librairie qui ferme est d'une tristesse infinie — mais ce que le libraire avait fait poser sur la vitrine avant de partir était terriblement fort…
Genre règlement de compte à OK Corral, non ? 
J'avais profité d'un autre passage dans cette rue pour prendre une photo, avant que ça ne disparaisse.
Ou quand l'ironie est vraiment bien tournée, sachant que la plupart des moralistes qui nous cernent ne saisissent rien à tout cela à force de ne faire travailler que la partie primaire de leur cortex…

"Nous vous remercions de la chaleureuse contribution à la fermeture de votre librairie. Cassandre"

Librairie Lettres à Cassandre
29 rue du Maréchal Foch — 78000 Versailles

Librairie Lettres à Cassandre
29 rue du Maréchal Foch — 78000 Versailles

J'ai lu en 2015, quatre pages de format A4 apposées sur la vitrine d'un tapissier-décorateur au 88 de la rue Lemercier (Paris, 17e arrdst), qui y étaient encore en été 2016.
Quatre pages très explicites : l'artisan y expliquait les diverses raisons de sa fermeture…
Un témoignage incroyable et poignant : éducatif pour ceux qui aiment tant le formatage sociétal…
Des librairies qui ferment dans le Quartier Latin à  Paris il y en a eu quelques unes… que je prenais en photo à l'occasion.

Librairie Les imprévus (Ex. Librairie MR)
Rue des Écoles — 75005 Paris
Spécialisée dans l'occasion / SP rachetés aux journalistes

Librairie Lipsy
Rue des Écoles — 75005 Paris
Spécialisée dans la psychanalyse

Librairie Lipsy
Rue des Écoles — 75005 Paris
Libraire d'éditeur — Spécialisée dans la cuisine
Librairie Dédale  — Rue des Écoles — 75005 Paris
Libraire généraliste > Celle ou Delanoë et la SEMAEST sont venus  présenter
 leur plan Vital Quartier pour sauver les librairies du Quartier Latin : ironique non ?


Librairie Le Temps Retrouvé
Rue Saint-Jacques — 75005 Paris
Libraire soldeur de livres d'arts ; architectures ; design etc.

Librairie Mona Lisait
Rue Danton — 75006 Paris
Libraire soldeur de livres d'arts; architectures ; design etc.

Librairie Mona Lisait
Rue Danton — 75006 Paris
Libraire soldeur de livres d'arts; architectures ; design etc.





Valéry Ponzone

dimanche 2 octobre 2016

> Des Yeux Fertiles à Un Regard Moderne…

Ce samedi 1er octobre j'apprends une triste nouvelle : Jacques Noël nous a quittés.

LE libraire avec Un Regard Moderne

J'ai connu Jacques adolescent quand j'écumais les étagères de la librairie Les Yeux Fertiles (Rue Danton dans le 6e arrdst) :  je me souviens des bandes dessinées rangées dans des boîtes en bois , parfois sous les meubles (déjà), mais aussi le Polar et la S.F. …
Pour moi c'était déjà LE libraire.
Il me dégottait si souvent ce que je recherchais, que c'était avec célérité que je venais de ma cité-dortoir de la banlieue sud de Paris pour aller aux Yeux Fertiles
J'ai connu le rachat des Yeux Fertiles et la longue agonie de cette librairie…

Puis, vint la résurrection de Jacques Noël avec l'ouverture d' Un regard Moderne dans cette toute petite rue Gît-le-Cœur, toujours dans le 6e arrondissement non loin des Yeux, dans cette toute petite rue qui partait de la rue Saint-André-des-Arts et menait vers la Seine (ou le contraire)… à côté d'une des meilleures salles de cinéma parisienne.
J'ai vécu l'ouverture d'Un Regard Moderne et j'ai vu la librairie se remplir peu à peu au fil des ans… de livres de toutes sortes et de tous horizons.
Et se remplir, et encore se remplir de livres tous plus incroyables les uns que les autres…
Au début le lieu était très praticable et il y avait même cette petite salle d'exposition sur la droite, dans laquelle on pouvait admirer bon nombre d'auteurs parmi les plus en avance sur l'époque (ou peut-être est-ce l'époque qui est parfois en retard sur ce genre de créateurs ?).
Mon premier achat au Regard Moderne fut une bande dessinée alors que les rayonnages étaient encore peu remplis : un Pratt, À l'ouest de l'Eden en collection Pilote mais avec des pages blanches à l'intérieur. Des pages non imprimées…
Cela m'avait fait bizarre en feuilletant le livre : des pages vierges donc manquantes… mais je fus agréablement surpris de constater qu'il y avait avec bien belle dédicace de Pratt sur deux de ces pages pour combler le vide !
Un auteur si classique chez lui !
Tellement éloigné de tous les livres auto édités, en simple photocopie ou en sérigraphie faits dans la cuisine de Pierre La Police, Captain Cavern, Blanquet, Kerozen, Poincelet, BlexBolex, Thierry Guitard, Huger/UG, Julie Doucet (qui interrogeait déjà en tout petit format : S2 l'art ?) et autres premiers ouvrages du Lynx à Tifs (les premiers Patte de Mouche cartonnés) que j'achetais et dénichais chez lui ces années là…
Tous ces ouvrages notamment beaux, étranges, petits, minuscules, grands, improbables, cheap, luxueux, sages, dérangeants, déstructurés, à la ligne crade, à la ligne frêle, à la ligne claire, à la ligne pas très droite, européens, américains, asiatiques, reliés, agrafés, fanzines, cousus, collés, faits à la main, avec des images, avec du texte, et si souvent faits avec passion, espoir, envie et la Foi…
Je me souviens de sa façon d'écrire les prix au crayon dans les livres, à l'ancienne, mais aussi parfois de ce "rare" qui pouvait en précéder certains…

Rare par Jacques Noël dans un livre…

Sans oublier toutes ces expositions d'artistes qui n'auraient — à cette époque — pu être que sur les murs d'Un Regard Moderne !…
De certains de ces dessins et peintures suspendus au-dessus de nos têtes de Lagautrière ou Doury, en exposition quasi permanente et de son attachement profond à ce dernier…
Il est amusant de me souvenir, maintenant, que l'exposition qui m'a le plus surpris fut celle de Georges Delfau,  avec ces petites peintures quasi miniaturistes de parties de jambes en l'air dans la petite bourgeoisie franchouillarde (L'invitation chez Jean-Pierre Faur) !

Mes dernières acquisitions chez Jacques, avant de partir du Quartier Latin pour respirer ailleurs, furent deux estampes : de Charles Burns et de Pierre La Police… 
Je ne me souviens plus trop de la dernière exposition que j'y ai vu : peut-être était-ce Rocco, mais cela serait si éloigné ? 
Et la dernière fois que je suis allé "dans son" Regard Moderne, quelle ne fut pas ma surprise de voir  des dessins de Jacques Noel, parmi ses dessins originaux…
Une boucle…

Plein de souvenirs…

Quelqu'un à part, que j'ai fréquenté en tant que client, que collectionneur mais aussi en tant que libraire et (tout petit) éditeur, et distributeur, voire plus si affinités…
Jacques était pour moi un Libraire, certainement le dernier des Libraires.
En tout cas d'un certain état d'esprit qui régnait dans ce métier.
Un explorateur qui a ouvert la voie à un grand nombre d'autres futurs libraires pour lesquels il a défriché tant de domaines du Livre, et plus encore la possibilité d'une alternative certaine dans ce qu'un libraire peut proposer à ses clients (et de fait la richesse incroyable de l'édition mondiale : des livres de tous genres et de toutes sortes)…
Je me souviens que dans le métier, lorsque s'ouvrait une librairie plus ou moins bien calquée sur le Regard Moderne, l'habitude était prise de dire que c'était un peu comme le Regard Moderne avec ceci ou cela de différent : la musique en plus, les livres sur la tapisserie et le macramé en plus, ceux sur le fétichismes ou le tatouage en moins etc. : le Regard Moderne était devenu un modèle et Jacques avait créé la référence absolue de ces librairies qu'avec un ami on distinguait plus simplement en les appelant "différentes"…
Il était un libraire culturellement mondialisé avant même que cette idée ne soit aussi répandue !
En d'autres temps, si une Guilde des Métiers du Livres existaient il aurait été un Maître-Libraire, comme certains Artisans d'Art peuvent ou pouvaient l'être.
Jacques fut le meilleur des exemples à suivre et il m'a beaucoup apporté, montré, transmis et il m'a surtout permis d'avoir l'œil un peu plus aiguisé grâce à sa propre vision : des Yeux Fertiles à Un Regard Moderne
Tout n'est qu'un question de Vision.
Et Jacques était un librairie avec un Regard Moderne !

J'ai cherché une photo de sa librairie grâce au moteur de recherche des Gogols® que nous devenons depuis internet : je l'ai dit la librairie s'est remplie, tellement remplie au fil des ans qu'elle en est presque devenue la grotte de Gaston Lagaffe…
Un Regard Moderne c'était beaucoup de choses à la fois, l'émanation de Jacques Noël, sa personnalité et ce qu'il était ou aimait étaient la respiration de sa librairie : une idée qu'il affirmait, la libraire d'un Libraire.
Non. La librairie du Libraire.
Un Regard Moderne était surtout un lieu qu'il avait rempli avec ce qui compte le plus dans un librairie : DES LIVRES !
Un lieu pour que vivent les livres… qui ne commencent à exister, à vivre leur vie de livres que lorsqu'il sont dans des librairies avant de trouver leurs acquéreurs…
Mais pas n'importe quels  livres, pas tous les livres : juste ceux qu'il avait envie de transmettre, de montrer, d'avoir dans sa librairie, de trouver, de dénicher, de commander, de vendre.
Ceux qui lui correspondaient. Ceux qu'ils choisissaient. Ceux dont il avait envie.
Souvent aux antipodes de ce qu'est devenu ce métier ces dernières décennies. Il préservait quelque chose dans ce métier du livre, qui échappe à l'entendement commun et à l'esprit ultralibéral dominant.
Jacques était une force vive politique, une alternative, à lui seul : sans même rechercher à l'être.
En étant et restant lui-même…
En continuant tranquillement à faire ce qu'il aimait comme il l'aimait avec son Regard Moderne.

Librairie Un Regard Moderne — 10 Rue Gît-le-Cœur 75006 Paris

Gaston Lagaffe chine des livres dans Un Regard Moderne



Je me permets de relayer ici un message de Blanquet qui est présent sur le facebook d'Un Regard Moderne :

" Il fait parti de moi, de nous , de ceux qui font , qui font des images, des textes , des livres , des livres de mots, des livres d'images , des livres uniques , à exemplaire unique , des livres débordants , des livres maximals . Jacques Noël fait parti de moi, Un Regard Moderne fait parti de moi, de nous, de notre histoire, histoire de ceux qui font, de ceux qui aiment ceux qui font , de ceux qui suivent ceux qui font .
Jacques Noël a fait une oeuvre, une oeuvre unique, généreuse , organisé malgré les apparences , une oeuvre singulière , fait de livres , fait avec nous , dans son endroit, son Un Regard Moderne.
Jacques Noël à défendu les plus obscurs, les plus évidents, les plus pointus , les indéfendables ailleurs.
Il se battait, cherchait, dénichait , prenait les circuits les plus inconnus pour me, pour nous trouver les trésors , les pépites fait de trois photocopies, les bijoux puants d'encres . Jacques Noël fait parti de nous, de moi.
En accord avec Marie Döby sa femme , et Ben son fils , une cagnotte pour couvrir les frais d'obsèques de Jacques est lancée -
Soyez nombreux.
paypal benjamin.noel@orange.fr
pour d'autres modes de payement , écrire en message privé"
Blanquet




Voilà !… À vous de jouer…

Je te remercie pour tout Jacques, et plus encore… pour qui tu étais !

 
Pierre La Police pour Un regard moderne



Valéry Ponzone