dimanche 22 janvier 2017

> Le tribut par Rochette et Legrand

BLOG-NOTE DE LECTURE :
Le tribut par Rochette et Legrand — Éditions Cornélius, 2016


Je viens de refermer Le tribut publié — enfin — en intégralité par les Éditions Cornélius, plus de 20 ans après sa création…
Sans aucun détour cette histoire fait partie des incontournables, voire des chef-d'œuvres du genre pour qui reste attaché à la lecture d'histoires de Science-Fiction !
J'avais lu à sa sortie le premier volume édité par Casterman publié dans l'excellente Collection Studio - (A Suivre),  pourtant intégré dans une série, "L'or & l'esprit, tome 1, Le tribut" et avais déjà été subjugué par ce véritable récit de véritable de Science-Fiction…

Rochette + Legrand —  Le Tribut L'or et l'esprit
Editions Casterman 1995

Cornélius pallie parfois les errances éditoriales de Casterman de la fin du XXème siècle — on peut se remémorer ses débuts avec le grandiose Péplum de Blutch —  et sort ce gros beau livre, qui reprend le tome 1 et sa suite, qui n'avait jamais été publiée que dans les pages du mensuel (a suivre), augmenté d'un épilogue qui conclut— enfin — l'histoire…

Rochette + Legrand —  Le Tribut Intégrale
Editions Cornélius 2016

Le livre est très beau dans la forme, et si ce dos toilé bleu roi m'a un peu surpris de prime abord (peut-être parce que de la même couleur qu'une réédition de La patrouille des Castors ?), il prend sens dès la première page, avec la nouvelle gamme couleurs mise en forme pour cette nouvelle édition : "Il faisait bleu …".

Rochette + Legrand —  Le Tribut Intégrale
Page 1 — Editions Cornélius 2016

Les couleurs ont été entièrement refaites, remastérisées dirait-on si l'on était dans le domaine de la Musique, et sont plus en aplat que le travail réalisé pour la première édition…

Rochette + Legrand —  Le Tribut Intégrale
Page 7 — Editions Cornélius 2016

Rochette + Legrand —  Le Tribut 
Page 7 — Editions Casterman 1995
Camaïeu de gris qui rappelle Le Transperceneige

La Terre, et sa toute nouvelle démocratie fédérale née d'une très récente guerre civile et reflet de son expansion coloniale à travers la galaxie, est en guerre avec les Autres, et semble perdre pied un peu partout à travers son Empire démocratico-galactique, défaite après défaite, face à un adversaire indiscernable, voire innommable…
L'espoir des scientifiques chargés de trouver des moyens de vaincre les Autres, et préserver les colonies terriennes, se trouverait sur cette étrange planète inhospitalière, dans laquelle les soldats envoyés en mission à la recherche d'une nouvelle source d'énergie, s'enlisent et perdent la vie les uns après les autres face aux nombreuses et mystérieuses menaces qui les entourent et dépassent leur entendement …
Tout se précipitera et basculera dès lors que l'un de ces soldats rencontrera pour la première fois la forme de vie télépathe qui vit en symbiose avec cette planète…

Rochette + Legrand —  Le Tribut Intégrale
Page 13 — Editions Cornélius 2016

Beaucoup d'autres points pourront être dissertés à loisir pour déterminer ce que les auteurs ont peut-être recherché  dans ce récit de science-fiction absolument sans égal dans la Bande Dessinée…
Je ne m'arrêterai qu'à cet aspect, si ancré en nous, résidant dans cette volonté farouche de l'espèce humaine de coloniser et détruire d'autres cultures pour ses propres intérêts immédiats…
Le parallèle avec notre propre Histoire est très présent, comme peut-être sous-jacente la critique de toutes les colonisations faites par l'Homme au fil des siècles…

Le tribut est un véritable récit de Science-Fiction, tel que les lecteurs de romans du genre peuvent avoir eu le plaisir d'en lire, et, est très éloigné de la Science-Fiction actuelle dominante dans le paysage de la Bande Dessinée francophone.
Le dessin est noir, sombre, nerveux : le pinceau de Rochette semble s'être imbibé du contenu de sa bouteille d'encre de Chine, et permet de ressentir davantage encore le côté sombre et dangereux de cette planète, mais aussi l'humidité et les sols spongieux sur lesquels les soldats sont obligés d'avancer péniblement  dans les zones qui leur sont désignées. 
Les couleurs des pages du Tribut sont en aplat, avec des dominantes qui permettent de ressentir  l'atmosphère du monde qui les entoure : cela est bien éloigné de toutes ces séries de (sous) science-fiction ici ou là, qui se prennent tellement au sérieux et "valorisées" par des mises en couleurs dissimulant les vides intersidéraux du dessin et des scénarios à rallonges, par des effets Photoshop® redondant et bling bling : "Regardez mes effets de baguette magique… et là, ceux en dégradés avec quelques rendus finaux en 3D Sketchup !!!"…
S'il est regrettable que la Bande Dessinée francophone de Science-Fiction — à quelques rarissimes exceptions qui confirment toujours la règle — soit devenue un genre formaté au possible, post cinéma hollywoodien, n'utilisant que des formules éculées du space opera, matinées de cyber machin quelque chose, il arrive, parfois, grâce à des récits comme Le tribut qu'une alternative impressionnante soit offerte aux lecteurs…

À ma première lecture du volume édité par Casterman, j'avais très vaguement pensé au roman d'Orson Scott Card, La Stratégie Ender (le roman, pas le film récent qui est une immonde daube hors sujet) par la toile de fond du récit : cette guerre interstellaire que la Terre semble perdre face à un ennemi avec lequel il est impossible de communiquer…
Mais toute comparaison s'arrêtait là, dans la mesure où Legrand et Rochette ont créé bien autre chose, et ce qui doit être l'un des rares romans graphiques de Science-Fiction en Bande Dessinée !

Je me suis souvent demandé si le lectorat de  Bande Dessinée aime vraiment la science fiction (parfois, je me demande aussi si certains aiment vraiment la Bande Dessinée, hormis comme prétexte leur permettant de déblatérer en permanence ?) davantage encore dans ce qu'elle peut amener de différents et alternatifs en tant que genre à part entière…
Valérian a été l'ambassadeur des Ombres, mais n'est plus que l'ombre de lui-même depuis Brooklyn station - Terminus cosmos, et les autres grands classiques ne sont plus que des… classiques, des récits issus des premières années de Métal Hurlant, de Major Fatal aux œuvres de Druillet, en passant par Les naufragés du temps, John Difool, Nikopol
Le succès récent des diverses séries créées par Leo, ou l'incursion de Bourgeon avec Lacroix (d'ailleurs déjà présent dans les pages de Métal Hurlant) dans le genre avec Le cycle de Cyann sont plutôt intéressants, même si le trait est plus lisse et propret que l'univers obscur du Tribut de Rochette et Legrand.
Il n'y a guère que Frédérik Peeters — avec Lupus ou Aâma, voire Koma — qui reste le plus convaincant dans son approche très intéressante de la Science Fiction…
On peut tout de même trouver des points communs entre ces Univers, dans la difficulté absolue qui réside à pouvoir / savoir créer et dessiner — et faire vivre — une vision graphique cohérente de ces nouveaux mondes de Science-Fiction : il est extrêmement complexe et hasardeux de représenter visuellement l'indicible, peut-être davantage que se limiter à la seule description littéraire de ce terme, même avec le plus grand talent du monde, consistant de permettre au lecteur d'en faire remonter sa propre visualisation du plus profond de son imaginaire…
Faune, flore — et tout ce qui constitue un monde nouveau,  un univers qui vit — font indéniablement partie de ce qu'il y a de plus complexe à rendre crédible graphiquement : bien davantage que tel ou tel modèle de voiture, ou que dessiner toutes les pierres et fissures de tel ou tel château !

Rochette + Legrand —  Le Tribut Intégrale
Page 11 — Editions Cornélius 2016

Parce que la science fiction ne se limite pas à des vaisseaux spatiaux pompés sur les recherches graphiques de Syd Mead ou de la NASA, à des rayons lasers et des voyages  / poursuites dans l'hyperespace, si vous êtes vraiment lecteur de Science-Fiction et, si ce genre vous intéresse dans son immense diversité littéraire, nul doute que vous trouverez dans Le tribut de quoi satisfaire vos envies de lectures de ce genre qui ne demande depuis toujours qu'à développer la même richesse en Bande Dessinée que dans sa forme littéraire
Il appartient dorénavant aux lecteurs curieux et passionnés de chercher, et trouver, des lectures de ce type, dans un genre déjà bien éprouvé, voire, parfois, bien éprouvant  !?…

Et, si cela n'est pas encore fait, je ne peux que conseiller de se plonger irrémédiablement dans les pages de ce Tribut de Rochette et Legrand édité par Cornélius, et découvrir un autre Univers novateur, qui suspendra au fil des pages le Temps qui nous entoure : ce qui demeure le propre des vrais Créateurs de Mondes de la Bande Dessinée !


Valéry Ponzone