mardi 27 septembre 2016

> L'Art du découpage dans l'œuvre graphique de Chaland

Il y a une forme de récurrence dans certains des dessins de Chaland.
On sent chez le jeune Yves Chaland une envie de montrer des scènes de meurtre particulièrement éloquentes, et, c'est dans celles-ci qu'un savant art du découpage se fait jour…
Mais, un découpage bien particulier : façon garçon boucher !

• L'Art du découpage dans l'œuvre dessinée de Chaland :

Commençons dès la belle année 1983, lorsque Yves Chaland fait partie de la prestigieuse sélection d'Alain Littaye pour l'un des premiers Beaux Livres du monde de la Bande Dessinée (le tout premier peut-être ?), à côté notamment de E.P. Jacobs, Hergé, Jacques Martin, Ever Meulen, Mœbius / Giraud ou bien encore Joost Swarte, Serge Clerc, Floc'h  : "Yves Chaland ou l'héritage maniériste".

Souvenirs du XXème siècle
Présentation de Chaland
Éditions Alain Littaye, 1983

Un seul dessin représente le travail de Chaland dans cet ouvrage, mais ce dessin, magnifiquement mis en couleurs suivant la technique du ben-day, nous mène dans une crypte terrifiante, dans laquelle nous découvrons l'horreur, voire l'Indicible cher à HP (Lovecraft, pas Pratt !)…
Une ombre menaçante est perceptible à l'arrière-plan : serions-nous suivis ?…
Il semble bien que tel est le cas…

Yves Chaland, It's Alive !
in Souvenirs du XXème siècle
Éditions Alain Littaye, 1983

Cette scène n'est pas sans rappeler celle de la découverte finale du Testament de Godefroid de Bouillon, première aventure de Freddy Lombard et ses complices Sweep et Dina tombés en panne sur la route de Sedan, par une belle nuit de pluie régionale : contrairement à ce que j'ai lu un jour par hasard  sur un site internet quelconque (au véritable sens du terme) à propos de ce dessin, écrit par un pseudo collectionneur de Chaland qui, comme quelques rares autres, ne connait ou ne reconnait pas grand chose, mais écrit beaucoup trop à tort et à travers : ce personnage fait davantage penser à l'héritier de Godefroid de Bouillon qu'à Bob Fish !
C'est ici une version étrangère de la page en question que je montre pour former le lecteur de ces lignes à la richesse linguistique de l'Europe.
Je plaisante : je n'ai tout simplement pas envie de casser un de mes exemplaires de la Collection Atomium pour numériser une page…

Chaland, Het tetament van Godefroid van Bouillon
Planche 24 avec van Bouillon à la lanterne (normal !)
Éditions Rijperman 1981

Ce dessin est repris en 1986 par les éditions Déesse sous forme d'estampe imprimée en sérigraphie, avec modification des couleurs et du rendu final du dessin du fait de la technique d'impression en sérigraphie et de la limitation de la gamme à 4 passages couleurs.
Un titre apparait en anglais : It's Alive !
L'ambiance qui s'en dégage est nettement différente…
Cette estampe a été tirée à 100 exemplaires numérotés en chiffres arabes destinés à la vente et à la diffusion, et 100 exemplaires numérotés en chiffres romains offerts, pour célébrer les 10 ans des éditions Déesse, dont j'ai déjà parlées ici au sujet du portfolio F-52.
Époque bénie ou une sérigraphie de Chaland ne valait que 120 FF du XXème siècle, si je me souviens bien de son prix…
Dans ce dessin, l'Art du découpage de Chaland est tellement bien avancé que nous sommes sur la voie de la décomposition.
 
Yves Chaland, It's Alive !
Sérigraphie 4 passages couleurs ; 100 ex. n°/signés
Éditions Déesse, 1986

Yves Chaland, It's Alive !
Sérigraphie 4 passages couleurs - 100 ex. n°/signés
Éditions Déesse, 1986
 
Il existe une autre version, en trichromie que l'on peut trouver dans le gros livre Chaland édité par Champaka Brussels en 1995 : chapeau (colonial) l'artiste !

Yves Chaland, Chaland
SCouverture édition originale
Éditions Champaka Brussels, 1995

Celles et ceusses qui ne connaissent que cette version à la gamme couleur étrange, tellement éloignée des versions originales, ne pourront qu'être étonnés de découvrir les "vraies versions" de ce dessin qui vire vers une autre atmosphère sous cette forme marronnasse et boueuse !
Le plus important est de constater que l'ombre est toujours là, à l'arrière plan…

Yves Chaland, It's Alive !
Version trichromie in Chaland
Éditions Champaka Brussels, 1995

J'ai le souvenir d'avoir vu le dessin original de It's alive ! il y a de nombreuses années, proposé par Philippe Flament, libraire du Fantôme Espagnol (Bruxelles), lors d'une convention de la BD à l'Espace Austerlitz, à Paris… Mais j'avais été étonné de voir ce dessin avec beaucoup de retouches de gouache blanche…
Peut-être est-ce un souvenir modifié par le temps ?…
En tout cas je lui ai acheté des dessins originaux de Severin, mais pas ce dessin de Chaland !

En 1999, j'ai un projet de tirage en sérigraphie d'un dessin de Serge Clerc, avec Phil Perfect…
Ces années là, Serge Clerc s'amusait à revisiter les dessins des autres dessinateur : Franquin, Chaland, Hergé etc.

Serge Clerc, Journey into Mystery (fax)
1ère version trait pour un projet de sérigraphie
pour les Éditions Le 9ème Monde, 1999

Serge Clerc, Journey into Mystery (dessin)
2e version trait pour un projet de sérigraphie
pour les Éditions Le 9ème Monde, 1999

Serge Clerc, Journey into Mystery (fax)
2e version trait pour un projet de sérigraphie
pour les Éditions Le 9ème Monde, 1999

Ce dessin de Phil Perfect avec sa lanterne dans une crypte, même s'il s'agit d'une variation d'une couverture de comics américain fait un peu résonance avec le dessin de Chaland…

Journey into Mystery
Couverture comics US originale
Marvel Comics Group, april 1975

Peut-être Chaland avait-il la même référence graphique de comics US de la Marvel que Serge Clerc ?
Je n'ai pas trouvé ce comics dans la collection d'Yves Chaland, mais la référence commune est plus qu'envisageable.
Je n'ai pas édité cette estampe de Serge Clerc (pour tout dire, le sérigraphe qui aurait dû l'imprimer m'avait déclaré ne plus vouloir faire d'estampe avec Serge Clerc, suite à celle imprimée pour la librairie Super Héros — le dessin en version au trait sur la gauche du visuel ci-dessous)…

Serge Clerc, Journey into Mystery
Essai de mise en couleurs avec films sur photocopie pour un projet de sérigraphie
pour les Éditions Le 9ème Monde, 1999

Il est vrai que ce dessin de Clerc me fait maintenant plus penser à une aventure de Scoubidou qu'à ce que j'attends ou idéalise de Phil Perfect !
Par correction, j'ai acheté le dessin original à Serge Clerc, le temps de trouver un autre vaillant sérigraphe, mais entre temps, un autre dessin m'amusait davantage, tant qu'à rester dans l'hommage appuyé.
C'est avec celui-ci que j'ai édité une estampe en sérigraphie (avec un autre atelier de sérigraphie) de Serge Clerc en hommage à Chaland et à Freddy Lombard

Serge Clerc, la Kharman Ghia d'après Yves Chaland — 11/1999
Dessin original, version au trait — Encre de Chine + gouache sur papier
Éditions Le 9ème Monde, 1999

Serge Clerc, Freddy Lombard La Kharman Ghia
Sérigraphie 7 couleurs - 111 ex. n°/signés
Éditions Le 9ème Monde,  2005

Il y a aussi cet autre dessin de Serge Clerc que j'avais déjà montré : crypte, lampe, squelette : tout y est !
En tout cas, on peut parler de communion graphique, si ce n'est d'esprit…

Serge Clerc, Les aventures de jacques Legall
Le secret des Templiers
Dessin original — Encres de couleurs sur papier

Revenons à l'Art du découpage dans l'œuvre graphique de Chaland, car à faire des digressions sur Clerc, je vais finir par ne plus trop l'être…
En 1983, Chaland avait déjà réalisé pour les éditions Déesse un très beau dessin pour un portfolio collectif : WFCBA (World Famous Comic Book Artists).
Le crime de la rue Morgue, dans sa version au trait est la planche 12 de ce portfolio collectif : hommage évident à la nouvelle d' E.A. Poe, Double assassinat dans la rue Morgue, considérée comme la pierre fondatrice du roman policier en tant que genre littéraire.
Ce portfolio existe sous deux versions : l'une signée à 100 exemplaires sur "beau papier" et la plus courante tirée à 1500 exemplaires sans les précieux grigris des artiste…

Yves Chaland, Crime dans la rue Morgue
100 ex. n°/signés in Portfolio WFCBA
Éditions Déesse, 1983

Yves Chaland, Crime dans la rue Morgue
1500 ex. numérotés in portfolio WFCBA
Éditions Déesse, 1983

Il peut paraître surprenant de trouver ce dessin de Chaland au beau milieu d'un grand nombre de dessinateurs très majoritairement nord-américains.
Non pas parce qu'il était un dessinateur français, puisque ni Denis Sire, ni Gillon, ni Caza, ni Jean-Claude Gal — ses confrères présents eux-aussi dans ce portfolio — ne détonnent dans cet ensemble…
C'est surtout que le style de Chaland est unique et complètement marginal dès le premier regard posé sur ce portfolio.
Revenons sur le dessin en lui-même : nous découvrons une très belle scène de crime, avec morceaux de cadavres éparpillés un peu partout dans la pièce : l'Art du découpage de Chaland se révèle dans toute sa splendeur !
On glisse vers le démembrement bien assumé !
Il est à noter que dans cette seule image, Chaland s'amuse à nous donner la résolution de l'énigme qui a tant intrigué les lecteurs de cette nouvelle de Poe : effectivement on aperçoit la main du singe qui s'échappe par la fenêtre.
C'est un spoiler (terme à la mode) et je le précise après : je pars du principe que tout le monde a lu EA Poe et l'a étudié comme il est de coutume au collège.
Ce dessin est considérablement modifié en 1986 pour donner l'une des toutes premières estampes de l'éditeur belge Champaka (Bruxelles)…
Le couple entrant dans la pièce est très différent, tant au niveau des traits (visages) que de leur attitude : la "pose" est plus naturelle.
Sans oublier leur reflet dans le miroir…
L'Art du découpage de Chaland est peut-être un peu moins fort dans cette version couleurs que dans la première au trait, mais il n'en est pas moins très présent !!!


Yves Chaland, Crime dans la rue Morgue
Sérigraphie couleurs - 110 ex. n°/signés
Éditions Champaka, 1986

L'année suivante paraît le numéro 2 de la revue belge Ice Crim's, qui mélangeait polar version BD et vice versa.
Je vous épargne le trop lourdingue Lycée de Versailles… Ah ? Ben non, en fait…
Nous sommes en avril 1984 et l'Art du découpage de Chaland vire au dépeçage dans ce dessin qui pourrait être un hommage à Jack The Ripper, s'il était passé sur Bruxelles un siècle plus tard.
En tout cas c'est une scène de type "pas de quartier", même si, a priori, la victime se retrouve en plusieurs quartiers…
Remarquez que dans cette version la victime est une femme : découpée en morceaux, mais il s'agit bien d'une femme, on voit le petit nœud papillon caractéristique dans ses cheveux…

Yves Chaland, Ice Crim's Numéro 2 - Avril 1984
Dessin de couverture inédit

Ce dessin est repris en sérigraphie toujours en cette belle année 1986 (décidément, c'est dément !) par la Librairie Heroes, à Lille. Hé oui ! Il y avait une librairie spécialisée en Bande Dessinée à Lille dans ces années là, et qui se permettait d'éditer de bien belles choses !
Cette estampe est très souvent répertoriée avec le titre Ice Crim's, ce qui peut laisser penser que la revue l'avait éditée : tel ne fut donc pas le cas.
Cette version est totalement modifiée : de l'attitude, au positionnement de Bob Fish et Albert (ou Al Memory ?) jusqu'au cadavre que Chaland transforme en… homme !
Dans cette nouvelle version de 1986, le jeune Albert ne donne pas l'impression d'être bancal et prêt à basculer vers l'avant…
Le principe de la chaussure est toujours présent, et l'heure du crime peut être déterminé grâce au bracelet montre qu'Albert tient dans la main. Enfin, sur le bras de la victime qu'Albert tient dans la main !
Ce qui n'est pas des plus pratiques pour lire l'heure…
L'arme du crime apparaît et a été abandonnée sur place, entre les morceaux épars.

Yves Chaland, Albert et Bob Fish
Sérigraphie 3 passages couleurs - 150 ex. n°/signés
Librairie Heroes, 1986

Il existe bien un tirage au trait de la première version — celle de la couverture de la revue Ice Crim's — qui aurait été édité pour le Festival de Bande Dessinée d'Anvers en 1985…
À ce jour, c'est bien l'une des rares choses de Chaland que je n'ai pas dans ma collection : je suis preneur si quelqu'un en possède une oubliée dans un carton à dessin / une farde !!!…
Proposition sérieuse. Même si abimée…

Yves Chaland, Albert et Bob Fish
Affiche Festival d'Anvers - 100 ex. numérotés
Éditions Antwerps Stripfestival, 1985

Là encore, le livre Chaland paru chez Champaka Brussels en 1995 nous livre une autre vision en trichromie de ce dessin, alors que l'estampe elle-même est en 3 passages couleurs : je me demande pourquoi ne pas avoir conservé le même rendu ?

Yves Chaland, Albert et Bob Fish
Version trichromie in Chaland
Éditions Champaka Brussels, 1995

Je reviens sur l'arme du crime : ce gros couteaux de cuisine rappelle forcément quelque chose isn't it ?
Pas à vous ? Voyons, un tout petit effort…
J'en ai parlé ici

Yves Chaland, Portfolio F-52
999 ex. n°/signés entièrement imprimé en sérigraphie
Éditions Déesse, 1986

Yves Chaland, Portfolio F-52
Planche numéro 4 : le couteau de cuisine a disparu…
Éditions Déesse, 1986

Yves Chaland, Portfolio F-52
Planche numéro 4 : le découpage est terminé…
Éditions Déesse, 1986

Hé oui, c'est presque le même type de couteau de cuisine !
Et ce portfolio a aussi édité en… 1986.
Là aussi, le mari trompé ou en voie de l'être va régler leur affaire à sa femme et à son amant pendant cette croisière dans le supersonique F-52 et découper tout ce joli monde en petits morceaux, façon puzzle…
Encore l'Art du découpage de Chaland dans ce portfolio !

C'était déjà un couteau de cuisine qui servit à Linda pour découper son morantin capturé par Bob Fish après une poursuite hollywoodienne sur les toits des immeubles bruxellois…
Quel meilleur outil pour réaliser un bon découpage à la Chaland ?

Yves Chaland, Bob Fish
Planche numéro 28 : Linda aime le lard morantin…
Éditions Les Humanoïdes Associés, 1981

Yves Chaland, Bob Fish Detectief
Planche numéro 28 : Linda aime le lard morantin… claché en bon bruxellois
Éditions Magic Strip, 1982

C'est vraiment en cette année 1986 que Chaland excella dans l'Art du découpage !
Qui se poursuivra jusqu'à 1988 avec l'une des images parmi les plus belles et intelligentes qu'il ait réalisée : Drame dans l'atelier.

Yves Chaland, Drame dans l'atelier
Sérigraphie couleurs — 110 ex. n°/signés
Éditions Champaka, 1988

La composition de cette image est une merveille absolue : gamme limitée des couleurs pour la scène de l'atelier, avec une dominante de blanc, qui tourne autour de la toile centrale, bien plus chargée au niveau des couleurs afin de renforcer le contraste entre les scènes dans la scène…
Mais, mais ?… Ne serait-ce pas là cette fameuse mise en abyme ?
J'ai pour habitude de dire que Chaland ne faisait jamais une image ou un portfolio (suite d'images) au hasard, ou pour le seul plaisir de faire une "belle image".
Qu'il allait toujours plus loin, cherchant toujours à raconter quelque chose, le plus souvent en décalage avec ce que l'on pouvait/pensait y voir de prime abord.
Dans celle-ci, tout est simple et évident. L'histoire se distingue par sa composition circulaire — voire en spirale — tournant autour de la peinture, et une inversion complète des relations entre les protagonistes, entre ce qui est présenté dans la toile peinte et le drame de l'atelier en lui-même, ou, quand la réalité de l'atelier dépasse la fiction de la toile peinte…
Les deux étant pourtant une fiction graphique du seul jeune Yves Chaland.
Il faut d'ailleurs voir le tirage en lui-même pour davantage saisir l'intelligence de ce dessin jusqu'à son principe d'impression : en effet, la toile, en plus de sa gamme couleurs différente de celle de l'atelier qui lui sert de cadre — dont les verts et gris-verts qui ne sont présents que dans cette toile — comporte un passage supplémentaire vernis qui donne une surbrillance à ce seul endroit du tirage et la fait ressortir de son cadre qui lui est imprimé avec des encres mates classiques…
Dans ce dessin, Chaland ne se contente pas de raconter une histoire, il va bien au-delà et raconte des histoires, ou permet à notre imagination de partir dans des directions multiples.
J'ai acheté cette estampe chez la Bulle Noire à Aix-en-Provence, dans les 750 FF de jadis.
La profusion d'exemplaires qui sont proposés à la vente un peu partout depuis plus de 25 ans ne cesse de m'intriguer : combien de centaines d'exemplaires ont-ils été vraiment imprimés ?
Cela a commencé dès le début des années 90, le premier à m'avoir proposé des exemplaires signés (sur la gauche d'ailleurs), sans numérotation fut le libraire de Chic Bull. cette image ainsi que quelques autres estampes de Le Gall, La jonque ou Yslaire, Les amants, toutes éditées par Champaka.
La version officielle était qu'il s'agissait des exemplaires du sérigraphe… Par la suite, je n'ai cessé d'en voir vendue ici ou là en permanence : par des libraires, des soldeurs belges, sur des salons, dans des ventes aux enchères et sur internet…
Certaines non signées, d'autres signées avec parfois des signatures surprenantes, d'autres encore signées et marquées HC ou EA, mais certainement pas par Chaland (un "confrère" belge se vantait de le faire lui-même si la nécessité se présentait).
La disponibilité de cette image si longtemps après sa sortie ne cesse de m'étonner, car il faut bien les avoir tirées en conséquence.
Il y a par contre de légères variations au niveau des couleurs de la toile centrale sur ces exemplaires, les gris-verts sont plus gris, moins chauds.
Peut-être y-a-t-il eu une grande quantité de "passes" afin d'arriver à se caler sur les bonnes teintes à l'époque ? Mais je ne sais pas pour quelle raison Chaland aurait également signé ces "passes" ?
Cela est une énigme…

Je me rends compte que ces estampes publiées en 1986 sont quasiment toutes des versions modifiées d'anciens dessins.
Une autre image a été éditée en sérigraphie cette même année, et si elle n'a rien à voir avec cette "étude" (biaisée, je l'avoue) de l'Art du découpage dans l'œuvre graphique de Chaland, il est amusant de constater que pour celle-ci aussi il s'agit d'une version remaniée d'un dessin publicitaire pour Letraset (pour un nouveau procédé de mise en couleurs que l'avènement de Photoshop® balayerait) : ce dessin était repris dans des revues spécialisées dans les arts graphiques ou la publicité (BàT par exemple), et, a également été imprimé sous forme d'affiche par Letraset.
À cette époque bénie de la publicité en bande dessinée, il suffisait de les appeler et demander gentiment pour recevoir ce tirage…

Yves Chaland, Le carrefour
Dessin publicitaire pour Letrachrome
Letraset, 1986

Les modifications entre les deux versions sont importantes : la principale étant que la conductrice brune devient blonde… 
Pour le reste, à vous de jouer au jeu de je-ne-sais-combien-d'erreurs.

Yves Chaland, Le carrefour
Sérigraphie couleurs — 190 ex. n°/signés
Éditions Anagraphis, 1986

Même si ce dessin n'est pas un découpage à la Chaland au sens strict du terme, au même niveau que les précédentes estampes et/ou images, il n'en est pas si éloigné : l'homme à la canne, qui gît dans une mare de sang sous le panneau de sens interdit, a quelque peu été découpé sur les clous !
Voici peut-être l'affiche scolaire Rossignol qui a servi d'inspiration à Yves Chaland pour ce dessin du Carrefour ?
Que nous retrouvons bien, même en passant d'un cadre champêtre et rural à une bonne ambiance urbaine. Le policier qui se dirige (passage à deux policiers dans l'estampe) vers les voitures accidentées, la composition avec l'accident centré dans le dessin, la fourgonnette blanche à l'arrière-plan, l'arbre au tout premier plan ne sont que quelques principes repris par Chaland pour sa propre version de accident au carrefour.
Peut-être est-il parti de l'idée que le temps a passé et que le carrefour de campagne est devenu celui d'une ville moderne avec — fort heureusement — son hôpital idéalement situé !?…

Affiche scolaire Rossignol Le carrefour

Cette autre affiche scolaire reste dans la même idée de l'accident survenu au carrefour, principalement avec la voiture sport qui a renversé sur le côté la plus petite des deux (une 2CV peut-être ?), telle qu'on la retrouve dans le dessin de Chaland avec le mastard qui s'extirpe de sa toute petite voiture… renversée sur le côté…

Affiche scolaire Hacehtte OGE L'accident

Il est certain que dessiner un carrefour est un vieux truc de mise en forme graphique…
Que François Avril a réutilisé pour cette estampe que j'ai éditée en 1998, lors d'une exposition consacrée à Dupuy & Berberian encore en couple.
Début 1998 je téléphone à François Avril et lui propose de faire une image en hommage à Monsieur Jean, pour l'exposition que je vais monter très vite pour la sortie du quatrième Monsieur Jean…
Une surprise : comme je lui avais déjà demandé cela pour l'exposition L'affaire Ted Benoit que j'avais organisée en 1996, bingo, — sans son bongo — je lui demande la même chose.
Sa réponse est tout de suite enthousiaste : "Mais, mais… pourquoi moi ?… Je vais réfléchir…".
Sa réflexion est terriblement productive : Avril fera le dessinateur et le concepteur DA.
Il me propose en retour de faire une image à quatre, par cette idée du carrefour en passant d'un dessinateur à l'autre, tel certains dessins en… cadavres exquis !
Ah ! ah ! On y revient !!!…

Avril + Clerc + Loustal + Stanislas, Monsieurs Jean
Sérigraphie 7 couleurs — 250 ex. n°/signés
Éditions Le 9ème Monde, 1998

Il arrivait parfois à Chaland de puiser l'inspiration dans d'anciens documents (cf le portfolio F-52 et Science et Vie) ou dans ces anciennes affiches qui ornaient les murs des classes des écoles ante soixante-huit.
Nous restons dans le domaine de l'automobile avec cet autre dessin réalisé pour une autre carte scolaire : Le salon de l'automobile 1960.

Affiche scolaire Rossignol Le salon de l'automobile 1960

Peut-être cette autre affiche scolaire inspira-t-elle Chaland pour, cette estampe réalisée en 1987 pour les éditions Carton : Le salon de l'auto 1955, Présentation de la DS19 au Président René Coty ?
Un retour en arrière permet à Chaland de choisir un autre Président, celui-là même qui est si important pour OSS 117 : il y a de grande chance que celui présent dans l'affiche scolaire soit l'illustre Charles de Gaulles, qui était Président de la République avant de se réincarner sous des formes diverses comme des avenues ou un porte-avions trop court, comme la plupart des lits dans lesquels il devait dormir…

Yves Chaland, Salon de l'auto
Sérigraphie couleurs — 200 ex. n°/signés
Éditions Carton, 1987

La DS avait déjà été mise en avant par Chaland dans cette couverture dessinée pour un livre : catalogue d'exposition : Plein gaz, paru en 1984 aux éditions Blitz.

Yves Chaland, Plein gaz
Couverture originale pour la catalogue
Éditions Blitz, 1984

Cette couverture a été reprise en sérigraphie la même année chez Anagraphis : c'était déjà une version remaniée avec quelques changements.
Apparition d'un dirigeable dans le ciel, la typo Plein gaz modifiée et devient plus encore une véritable enseigne de station-service, et, surtout, l'autre voiture de l'autre côté des pompes à essence qui est différente…

Yves Chaland, Plein gaz
Sérigraphie couleurs — 180 ex. n°/signés
Éditions Anagraphis, 1984

Puisque je suis passé aux voitures chez Chaland, autant en profiter pour mettre en avant celle créée en 1984 pour le portfolio collectif édité par Citroën, sur la traction avant, tant ce dessin est beau et très drôle, et sa version remaniée pour Anagraphis en 1990 !

Yves Chaland, La traction avant Citroën — L'accident
Sérigraphie couleurs — 650 ex. n°/signés
Éditions Citroën, 1984

Yves Chaland, La traction avant Citroën — L'accident
Sérigraphie couleurs — 200 ex. n°/signés
Éditions Anagraphis, 1990

Il y a un point important dans ces différentes images et leur passage de versions imprimées pour des livres, portfolios ou publicités (…) à leur ré-utilisation sous forme d'estampe en sérigraphie. Outre le vieux principe de Lavoisier, j'en ai déjà parlé au sujet des pirogues ici.
Il est évident que Chaland connaissait les fondamentaux des tirages en impression d'art : les dessins sous leurs premières versions sont signés comme il est d'usage, mais les signatures sont supprimées dans les versions sérigraphiées. Sachant que ces tirages allaient être signés par sa petite mimine…
Le b-a-ba !



Rédigeant ces quelques lignes (complètement décalées et hors-sujet mon pôvr'ami !!!) sur l'Art du découpage chez Chaland, je constate avec surprise (damned !) à quel point la Mort est très présente dans ces estampes et l'œuvre de Chaland.
Un aspect rarissime dans la bande dessinée franco-belge, et, surtout dans le domaine des affiches et estampes, destinées — il ne faut pas l'oublier — à être accrochées sur les murs de leurs heureux propriétaires !…
Plus encore, dans cette fameuse forme graphique dite de la "ligne claire" ou de l' "École de Marcinelle, Charleroi ou je-ne-sais-quelle-autre-cité-Belge" !
Me rendre compte de cela brutalement  me pousse à me tourner vivement vers les livres de Chaland : là encore on retrouve cet aspect quasiment dans toutes ses histoires, avec plus ou moins de force, mais quasiment toujours omniprésente…

Yves Chaland, Bob Fish — 1ère histoire
Planche 32 — L'horrible vérité… exécution…
Éditions Les Humanoïdes Associés, 1981

Yves Chaland, Bob Fish — 2e histoire
Planche 9 — La chauve-souris est maladroite et, bam,bam…
Éditions Les Humanoïdes Associés, 1981

Yves Chaland, Freddy Lombard, Le cimetière des éléphants
1ère histoire — Planche 22 — Infarctus…
Éditions Les Humanoïdes Associés, 1984

Yves Chaland, Freddy Lombard, Le cimetière des éléphants
2e histoire — Planche 13 — Massacré…
Éditions Les Humanoïdes Associés, 1984

Yves Chaland, Freddy Lombard, La comète de Carthage
Planche 03 — Noyée…
Éditions Les Humanoïdes Associés, 1986

Yves Chaland, Le Jeune Albert
L'oncle Rémi— Case 05 — Extrême onction
Éditions Les Humanoïdes Associés, 1985

Yves Chaland, Freddy Lombard, F-52
Planche 40 — Case 03 : L'agonie
Éditions Les Humanoïdes Associés, 1989

Yves Chaland, Freddy Lombard, F-52
Planche 45 — La chute vers l'Enfer
Éditions Les Humanoïdes Associés, 1989

Ce peut-être aussi pour une couverture de livre : Chaland ne peut s'empêcher de faire rendre l'âme au pauvre type qui passait sous la panneau publicitaire !
On nous a assez prévenu des méfaits du tabac, des cigarettes voire de leurs cendres assassines : en voici un nouveau témoignage poignant !


Alain Lachartre, Objectif pub
Couverture de Floc'h + Chaland
Éditions Robert Laffont + Magic Strip ;1986

Tout cela étant dit, s'il y a bien un dernier dessin dans lequel Chaland révèle tout l'Art de son découpage "à la Chaland", c'est bien dans celui-ci, tiré du portfolio Cauchemars (du Jeune Albert).
En lamelles le Jeune Albert…
Miam, on en mangerait du Jeune Albert !
Bien découpé sur son cure-dent !

Chaland, portfolio Cauchemars - Planche 3
L'Atelier (Paris) , 1986

J'ai fini de vous découper le cerveau en rondelles : je vous laisse tout remettre en place et vaquer à de saines occupations : lire tous ces bons livres de Bande Dessinée, par exemple…




Valéry Ponzone