jeudi 26 janvier 2017

> Corto Maltese et la Guerre d'Espagne…

Depuis fort longtemps une légende bédéphilo-urbaine court sur la mort de Corto Maltese survenue pendant la Guerre d'Espagne (1936-1939) : version répétée, modifiée, transformée, mal interprétée et propagée par tellement de lecteurs de ce monument de la Bande Dessinée mondiale…

Récemment, lisant par curiosité deux séries de BD de genre publiées chez Delcourt, dont une sur fond d'uchronie (j'adore les uchronies, a priori), je suis tombé sur deux pages dans lesquelles Corto Maltese est présent.

L'une de ces séries est dessinée par Kordey sur scénario de Pecau (il faut avoir lu Smoke de Kordey !) : Corto Maltese passe devant le peloton d'exécution, en 1937, à Barcelone…

Kordey+Pecau — Histoire Secrète tome 15
La chambre d'Ambre — Édition Delcourt, 2009

L'autre est dessinée par Calvez, toujours sur scénario de Pecau : il s'agit de l'uchronie (très décevante) dont je parlais : après que l'Allemagne ait remporté la Bataille de la Marne et sur fond de Révolution russe, dans laquelle les anarchistes français ont la part belle.
Corto Maltese est le marin qui livre des explosifs (pour les anglais !) aux français impliqués dans cette Révolution…

Calvez+Pecau — Jour J tome 04
Octobre noir — Édition Delcourt, 2010

Certains lecteurs s'appuient sur des pages de Bande Dessinée, hommages à Corto Maltese en les ayant mal lues, d'autres sur ce qu'ils pensent avoir lu / entendu ici ou là.
Cette planche de Giardino datant de 1981 situe la scène du peloton d'exécution à Malaga en février 1937 a dû beaucoup faire jouer l'imagination des uns et des autres…
Pourtant, cette page très fine et intelligente, est très elliptique puisque l'on ne voit absolument pas Corto Maltese vraiment mort, et, plus encore, ce que dit Bouche Dorée est assez explicite sur ce qui est vraiment et ce qui peut paraître réel
Mais, Corto Maltese est l'une des très rares séries qui doit vraiment faire travailler l'imagination de ses lecteurs et la faire voyager dans les limbes des fables dont il est le prolongement naturel…

Max Fridman, Hommage à Corto Maltese par Giardino
Version française publiée dans (A SUIVRE)


Max Fridman, Hommage à Corto Maltese par Giardino
Version italienne

Une lettre d'introduction à la première édition italienne de La Ballade de la Mer Salée (Une ballata del mare salato — 1967 : remarquez le sens différent entre le titre original italien et le titre français, par le changement de déterminant entre les deux) qui n'était malheureusement pas reprise ni dans la première édition française de 1975 chez Casterman, ni dans les nombreuses ré-impressions postérieures d'un titre de fonds, contredit depuis le début cette version de la mort éventuelle de Corto Maltese pendant la Guerre d'Espagne !
C'est dans cette lettre, citant elle-même une autre lettre écrite par Pandora, que l'on apprend dès le début qu'un Corto Maltese âgé se repose dans le jardin de la maison, le regard éteint, perdu au loin et peut-être plongé dans les souvenirs de tout ce qu'il a vécu durant cette vie plus que remplie, alors que son ami Tarao vient de mourir…

Hugo Pratt — Corto Maltese, Una ballata del mare salato
Version italienne

Cette lettre fut — enfin — reprise par Casterman en 1989, dans la première édition en couleurs de La ballade de la Mer Salée, reliée avec jaquette.
Il est noter qu'elle était déjà présente dans les éditions réalisées par J'ai Lu en 1986 : soit bien avant l'éditeur principal de Corto Maltese !
On la trouve enfin dans l'édition grand format noir & blanc (fac similé des originaux pour ce qui concerne le dessin en fait : le texte original étant en italien sur les originaux) éditée pour l'anniversaire — les 40 ans ! — de la première publication de Corto Maltese dans la revue italienne Sergent Kirk chez Ivaldi : cette lettre était présente en tiré à part, coincée entre les premières gardes du livre…

Cette fameuse lettre qui, si tous les lecteurs avaient pu en avoir connaissance dès la première édition de Corto Maltese en français, aurait évité toutes ces dérives de l'imagination de toutes ces générations de lecteurs… Savoir que le personnage dont on lit les histoires a vieilli tranquillement, permet d'être rassuré quant à son destin, sachant toutes les aventures incroyables qu'il traverse, et, davantage, le caractère épouvantable et les menaces répétées de Raspoutine

Par acquis de conscience j'ai envoyé un message à ce sujet à Dominique Petitfaux, qui est la référence incontournable pour tout ce qui se rapporte à Hugo Pratt…
Il a eu la gentillesse de me répondre de façon précise, et a même remis mon esprit dans la bonne direction à propos d'un aspect que je prenais un peu trop au premier degré…

« Cher Valéry,

Pour répondre à la question que tu me poses, le plus simple est que je recopie ce que j’ai écrit dans «De l’autre côté de Corto» (édition de 2012, pages 33 - 34 ) :

En juillet 1936 commence la guerre civile espagnole (qui durera jusqu’en mai 1939). Corto s’enrôle dans les Brigades internationales ; Pratt m’a précisé qu’il avait notamment combattu en compagnie de John Cornford (fils de la poétesse anglaise Frances Crofts Cornford, elle-même petite-fille de Darwin), qui fut tué en Espagne. Tout le monde (y compris Pratt) perd ensuite la trace de Corto Maltese. Dans « Les Scorpions du désert », Cush, en janvier 1941, dit à propos de Corto Maltese : « Il paraît qu’il a disparu pendant la guerre d'Espagne »; on apprend aussi que Corto a envoyé d’Espagne à Cush un faucon, Al-Andaluz.
(…)
Hugo Pratt — Les Scorpions du désert page 97
Éditions Casterman

Hugo Pratt — Les Scorpions du désert page 108
Éditions Casterman

Le verbe « disparaître » étant ambigu, beaucoup de lecteurs, voire de critiques de bandes dessinées, ont imaginé que Corto Maltese était mort au cours de la guerre d’Espagne. Ses admirateurs et admiratrices peuvent être rassurés : il n’en est rien. Pratt me l’a confirmé, mais cela était implicite dans son introduction à « La Ballade de la mer salée » (longtemps absente, il est vrai, des albums français). Ce texte se compose d’une lettre qui cite une autre lettre (dont la date n’est malheureusemet pas précisée) écrite par Pandora. On y apprend que Corto et Tarao, âgés, sont allés vivre près de Pandora et qu’ils sont considérés par ses enfants comme des « oncles ».

Si tu te procures « De l'autre côté de Corto », tu auras encore beaucoup d’autres précisions et réflexions sur cette question. J’ai également étudié en détail cette lettre d’introduction dans le n°5 nouvelle série (janvier 2013) de « Bananas ».      
(…)
Ce que Pratt veut dire par « dernière guerre romantique », c’est que certains se sont engagés dans la guerre d’Espagne de façon romantique, pour défendre leurs idéaux, alors qu’ils auraient pu rester à l’écart, car elle ne les concernait pas directement. Ce n’est pas la guerre elle-même qui est romantique, Pratt connaissait trop la guerre pour la voir comme cela.  »
Dominique Petitfaux (janvier 2017).

Voilà une mise au clair qui a le mérite de l'être vraiment, et de savoir que tout cela est déjà présent de façon explicite dans les deux ouvrages cités par Dominique Petitfaux, que je remercie encore une fois chaleureusement pour ses réponses détaillées et précises…

Voici la lettre dont il est question, que les lecteurs francophones ont dû attendre près de 15 ans pour la découvrir : encore fallait-il racheter un livre qu'ils avaient peut être déjà en version noir et blanc, ce qui n'était pas forcément envisageable…
J'ai moi-même la première édition du livre de Petitfaux dont il est question dans sa réponse, De l'autre côté de Corto, mais je n'ai pas racheté l'édition de 2012 — même si augmentée — au prétexte qu'il faudrait tout racheter, sinon on n'en finit plus. On a tendance à considérer comme déjà dans la bibliothèque ce qui est ré-édité par l'éditeur, même si la nouvelle édition devrait logiquement remplacer l'ancienne dans ce genre de cas…
Économiquement parlant, il vaut tout de même mieux acheter d'autres nouveaux livres que x fois le même à chaque ré-édition…
Ce serait bien que Casterman mette cette lettre à disposition des lecteurs sur son site en haute définition, afin que chacun puisse l'imprimer si l'envie lui prend, et la glisser dans son ancienne édition de La ballade de la Mer Salée.
D'autres éditeurs pourraient de leur côté utiliser ce moyen vraiment interactif d'offrir des documents annexes, collectors ou simplement complémentaires aux livres qu'ils éditent : un bon moyen de donner envie aux lecteurs d'aller sur leur site et d'agrémenter leurs Bandes Dessinées…

Hugo Pratt — Corto Maltese, La ballade de la Mer Salée
Éditions Casterman couleurs — 1989


Indépendamment de cette soit-disant mort de Corto Maltese pendant la guerre d'Espagne — qui ne fut donc qu'une disparition — il est difficilement compréhensible (voire impardonnable) que Casterman ne l'ait pas incluse dès les premières éditions de La ballade de la Mer Salée, puisqu'elle était dans l'édition italienne originelle et participe grandement à la légende du personnage, présenté ici comme réel, Pratt n'étant que l'auteur ayant recueilli le récit de cette ballade !
Pratt se présentait comme ce que sont véritablement les créateurs : un passeur…

Cette légende ou une façon très agréable de brouiller les piste, de donner un parfum de réel à la fable : cela était déjà le cas dans les premiers livres en langue française de Corto Maltese édités par Publicness, avec cette introduction et la présentation des personnages de l'histoire appuyée par des photos de Hugo Pratt en leur compagnie…

Si Hugo Pratt n'était que l'auteur ayant recueilli le récit de La ballade de la Mer Salée, n'oublions pas — cela est si important et, surtout si beau et si poétique — que le narrateur de cette grande et magnifique fable est l'océan Pacifique : 
"Je suis l'océan Pacifique et je suis le plus grand de tous les océans."(…)

Ainsi commença cette aventure, un 1er novembre 1913… de qui allait devenir l'une des plus extraordinaires séries de la Bande Dessinée mondiale.



Valéry Ponzone