mercredi 12 février 2014

> Confusion…

Entendu dans la boutique Nespresso® du quartier de la Madeleine, à Paris, de la bouche d'un employé alliant patience et compétence, juste après le passage d'un client très certainement tout droit sorti de la cuisse de Jupiter (fort probablement) :

"Certaines personnes confondent pouvoir d'achat et savoir-vivre !…"

Terriblement vrai !!!…



mardi 11 février 2014

> Alan MOORE+O'NEILL dans la LETTRE DE CARTHAGE #5 - MARS 2000

J'ai retrouvé les maquettes de la Lettre de Carthage : ce fût la newsletter (comme on dit en bon français) d'informations de la libraire de son ouverture en 1997 à 2003 de mémoire.
Douze numéros, chacun envoyé à plusieurs centaines d'exemplaires pour informer des expositions, signatures ou nouveautés et surtout sorties de ce que j'ai édité au fil des années (portfolios, livres ; estampes ; affiches ; tirages de luxe ; collectors etc.) sans oublier certains ouvrages que j'ai distribués (j'aurais mieux fait de m'en abstenir !)…

Quelques rares textes furent écrits par d'autres personnes par amitié: les meilleurs, comparativement aux machins-trucs que je rédigeais à la va-vite pour juste présenter les choses (il fallait toujours tout faire en même temps)…

Voici le texte écrit par un ami pour présente Alan MOORE et Dave O'NEILL lors de la sortie des comics de The League of Extraordinary  Gentlemen :

LETTRE DE CARTHAGE #5
MARS 2000

"Après V pour Vendetta, après les Watchmen et autre From Hell, Alan MOORE revient avec une des séries les plus intrigantes de ces dernières années : suspense, humour et Intelligence [Service of course !] sont au rendez-vous des Aventures hors du commun de cette League of Extraordinary Gentlemen




Reconnaissons tout de suite que le principe de cette nouvelle série scénarisée par l’hirsute barde anglais est plutôt jouissif : prenez des personnages de fiction du 19ème siècle, rassemblez-les pour de nouvelles aventures apocryphes, et servez bien frais. Tout cela n’est pas original [voir les romans de P.J. Farmer liant The Shadow, James Bond, Tarzan…], mais l’utilisation qu’en fait Moore est tellement jubilatoire que l’on peut l’imaginer ricanant dans sa barbe lors de l’élaboration de l’intrigue. Dans un monde où les rapports de force sont subtilement différents du nôtre, l’arrière-plan politique de l’intrigue - qui fait de cette histoire une amusante uchronie - s’efface devant les exploits dignes des penny dreadfuls de cette Ligue des Extraordinaires Gentlemen. En voici les membres : Mr. Alan Quatermain, bien connu pour son incursion dans les mines du Roi Salomon ; le capitaine Nemo, que l’on ne présente plus ; Mr. Hawley Griffin, inventeur d’un sérum d’invisibilité ; le docteur Henry Jekyll - et bien sûr son alter ego - ; et enfin une certaine Miss Wilhelmina Murray, plus connue sous le nom de Mme Mina Harker, qui sait résister aux hommes, même quand ils ont les dents longues. Une bande d’aventuriers décatis [Quatermain est accro à l’opium], d’assassins en fuite [ni Hyde, ni Griffin ne sont des parangons de vertu], de femmes à la morale douteuse [ça ne se fait pas de fuir avec un étranger, même si c’est un comte]. Tout ce beau monde est rassemblé par un agent britannique [au service d’un certain “M”…], car dix ans après les exploits si bien médiatisés de l’Éventreur, l’Empire sur lequel le soleil ne se couche jamais se retrouve menacé par un ennemi aux yeux bridés, le Péril Jaune incarné…j’ai nommé le diabolique Fu Manchu. Celui-ci a dérobé un échantillon de cavorite [relisez Les Premiers Hommes dans la Lune], ce qui pourrait lui permettre de prendre le contrôle des airs - il n’y avait guère que Robur et quelques autres pour savoir maîtriser le plus lourd que l’air, à l’époque. Mais ce n’est que le début d’une histoire qui ménagera quelques surprises au lecteur le plus blasé.
Au-delà de l’amusement procuré par ce gloubi-boulga fictionnel, on peut remarquer que MOORE et O’NEILL jouent sur de nombreux stéréotypes des histoires de l’époque : la place des femmes dans la société, le racisme anti-asiatiques, le colonialisme. Contrairement à ce qui se passe dans l’œuvre précédente de Moore, le très sérieux From Hell, ces thèmes on ne peut plus réalistes ne constituent pas l’intérêt principal de la série, mais pour le lecteur enclin au second degré, ils ajoutent au plaisir simple mais réel d’une intrigue bien ficelée.Comme à l’habitude, Moore s’est adjoint un dessinateur de premier plan, bien que peu reconnu, son compatriote Kevin O’NEILL. Celui-ci n’est connu en France que pour son travail sur la série Marshall Law, dont la première histoire fut jadis publiée par les éditions Zenda. Son dessin était alors tout d’exagération : des visages déformés par la haine, des corps sous stéroïdes, des bastons comme on n’en avait plus vues depuis Jack Kirby, tout cela seyait parfaitement à ce qui se présentait comme une satire cruelle et assassine du principe même des super-héros, vache à lait de la bande dessinée anglo-saxonne.
Pour The League, O’NEILL s’est assagi. Une composition très régulière, des corps bien proportionnés, des  visages plutôt réalistes, et des décors…ah, des décors à faire pâlir d’envie Tim Burton.
Dans le droit fil des ambiances steam-punk développées  depuis plusieurs années en science-fiction, voici que s’offre à nos yeux ébahis un Londres unissant la désolation d’un quartier de Limehouse malheureusement à peine exagérée et la démesure de monuments titanesques à la gloire de l’Empire, enchevêtrements de métal à côté desquels les pyramides d’Égypte passeront pour d’aimables jeux de Lego™. Le vaisseau de Nemo est lui aussi un bijou : sorte de calamar géant en acier trempé [“trempé”, le Nautilus : humour !], sa décoration intérieure ferait penser à de l’art déco version hindoue. En effet, loin du James Mason de la version Disney™, Nemo est ici dépeint comme un Hindou de haute caste - en accord avec les livres de Jules Verne - , un personnage désabusé que l’asservissement de son pays par les anglais a rendu quelque peu misanthrope, et qui pourtant accepte de servir l’Empire. Mais il n’est pas homme à se laisser longtemps abuser… Il est en fait l’exact opposé de Quatermain, qui reste manifestement fidèle à son image d’aventurier colonialiste. Griffin et Hyde, eux, ne sont là que pour gagner le pardon pour leurs crimes. Quant à Wilhelmina Murray, il s’agit probablement du personnage le plus intéressant. O’NEILL la dessine comme une jeune femme de belle allure qui, revenue de sa macabre aventure, a une fois pour toutes décidé qu’il n’y avait aucune raison qu’elle se soumette aux diktats de la moitié masculine de l’humanité. Ce qui nous donne de savoureux échanges entre cette divorcée anti- conformiste et les incurables machos que sont Quatermain et Nemo.
Une caractéristique secondaire de cette série est la volonté de Moore d’utiliser autant que possible des personnages déjà existants dans la fiction du 19ème siècle. Le lecteur va donc être entraîné dans une aventure où il pourra rencontrer au coin d’une rue des personnages comme Auguste Dupin [La Lettre Volée, ça vous dit quelque chose ?), un rescapé de Moby Dick…j’en passe et des moins connus.
Le moindre personnage, même de second plan - voire d’arrière-plan - est tiré d’un livre ou d’un autre. On peut donc se livrer à un divertissant jeu de piste,d’intérêt limité il est vrai pour le lecteur français, puisqu’une grande partie de ces personnages proviennent d’ouvrages anglo-saxons, le plus souvent de littérature populaire. Mais on trouve déjà sur la Toile des sites consacrés à cet exercice.
Cette série a provoqué aux États-Unis un tel engouement qu’une deuxième histoire est déjà annoncée, alors même que la première tarde à se terminer, puisque la cinquième partie accuse un retard d’environ un an et devrait paraître fin avril 2000. Moore a d’ailleurs fait part de son envie de développer toute une gamme d’histoires utilisant des personnages de fiction : dans une scène révélatrice, Murray contemple un tableau montrant des personnages du 18ème siècle, comme Gulliver Nul doute que si le public continue à être au rendez-vous, ce filon à la fois d’un grand potentiel commercial mais aussi tellement distrayant sera exploité au mieux par Moore, qui revient donc sur le devant de la scène grand public grâce à cette série et prouve une fois de plus la diversité de son talent. On peut affirmer sans grand risque que The League of Extraordinary Gentlemen satisfera aussi bien les lecteurs à la recherche d’un divertissement de qualité que ceux, plus rares, à l’attente de la prochaine grande œuvre de Moore, qui sera probablement liée à la  magie, un domaine pour lequel celui-ci montre un intérêt croissant. Ne craignez rien. Si Watchmen / Les Gardiens vous a fait oublier vos préjugés vis-à-vis des super-héros, Alan Moore réussira bien à vous faire oublier David Copperfield..."

F. Peneaud

> MOORE & O’NEILL, The League of Extraordinary Gentlemen
[Ed. America’s Best Comics]



La Lettre de Carthage n°5 - mars 2000
Couverture Al Séverin

lundi 10 février 2014

> Kyle BAKER dans la LETTRE DE CARTHAGE #4 - FÉVRIER 2000

J'ai retrouvé les maquettes de la Lettre de Carthage : ce fût la newsletter (comme on dit en bon français) d'informations de la libraire de son ouverture en 1997 à 2003 de mémoire.
Douze numéros, chacun envoyé à plusieurs centaines d'exemplaires pour informer des expositions, signatures ou nouveautés et surtout sorties de ce que j'ai édité au fil des années (portfolios, livres ; estampes ; affiches ; tirages de luxe ; collectors etc.) sans oublier certains ouvrages que j'ai distribués (j'aurais mieux fait de m'en abstenir !)…

Quelques rares textes furent écrits par d'autres personnes par amitié : les meilleurs, comparativement aux machins-trucs que je rédigeais à la va-vite pour juste présenter les choses (il fallait toujours tout faire en même temps)…

Voici le texte écrit par un ami pour présente Kyle Baker lors de la sortie en français de Pourquoi je déteste Saturne (Éditons Delcourt) :

LETTRE DE CARTHAGE #4
FÉVRIER 2000

"D’abord, c’est  plein d’hydrogène. Ensuite, c’est froid et beaucoup trop loin pour y passer un week-end en amoureux. Mais Anne a de toutes autres raisons pour détester Saturne.



Sous une couverture décevante - l’originale était bien plus originale - voici enfin traduit un des albums U.S. les plus amusants de ces dernières années. Kyle  BAKER n’en était pas à son coup d’essai avec cette comédie de moeurs : un premier album solo paru en 1988 et disponible actuellement chez  Marlowe and  Company, The Cowboy Wally Show, confirmait le talent d’humoriste apparu en 1987 dans ses dessins  pour la série de DC Comics The Shadow, un bijou d’humour très noir, ou même l’adaptation en B.D. de films comme Howard The Duck - une daube totale,  il faut bien le reconnaître. Cowboy Wally racontait  la carrière d’un animateur-acteur de la télé américaine, producteur de séries à côté desquelles Hélène et les garçons pourrait passer pour un chef-d’oeuvre comme Twin Peaks.
Avec un noir et blanc très sobre et une science consommée des expressions faciales,  BAKER livrait une satire de la télé populaire, lui qui écrit pour elle depuis longtemps.
Déjà présente dans cet album, l’utilisation de dessins à mi-chemin entre l’illustration et la B.D. accompagnés de texte situé sous ou à côté des cases va caractériser les œuvres suivantes de BAKER. Celui-ci puise donc depuis ses débuts aux sources de la  bande dessinée, avant l’utilisation des bulles, pour créer des oeuvres pourtant très ancrées dans leur époque. Son art consommé du rythme, qui doit beaucoup au  slapstick des débuts du cinéma au plan narratif, mais qui est aussi en évidence dans les chutes de ses blagues hilarantes, n’est égalé que par sa maîtrise de la complémentarité texte-image.Pour reprendre la classification établie par Scott Mac Cloud dans L’Art Invisible, BAKER utilise à merveille certaines combinaisons entre le mot et le dessin : le type “additif” où texte et image font passer le même sen, ici amplifié, et le type ‘interdépendant”, où une synergie, une création de sens, se produit entre le texte et l’image. Quand cette virtuosité est mise au service d’un humour où figurent en bonne place des jeux de mots bien tirés par les cheveux [bon courahe au traducteur !], le résultat atteint des sommets de folie douce
En 1999 est paru chez DC Comics / Vertigo son troisième album, You Are Here, dans des couleurs par ordinateurs genre cellulo. Un trait qui oscille entre les bébêtes à la Disney et le gore à la De Palma, un méchant qui ressemble à Mitchum dans La Nuit Du Chasseur, un homme qui voit son passé lui revenir en pleine figure, tout cela crée une atmosphère plus âpre que celle de Cowboy Wally, atmosphère que l’on retrouve dans son dernier album en date, paru pour la fin de l’année chez  DC, I Die at Midnight.
Le 31 décembre 1999, un homme largué par sa copine décide de se suicider en avalant des  médicaments, mais ladite copine surgit bien inopportunément, décidée, elle,
à faire la paix. S’ensuit une course contre la montre en 64 pages dans un New- York  prêt au passage à l’an 2000. Une course-poursuite pour récupérer un remède aux médicaments absorbés, mais aussi contre un gros bras cinglé et violent épris
de la copine en question. Un réveillon pas comme les autres... Ces deux derniers albums, à l’humour toujours présent mais où les personnages sont confrontés à des psychopathes réellement malfaisants, annoncent peut-être une évolution chez le comique léger que fut jusqu’à présent BAKER.
Léger, mais dangereux : il a récemment provoqué la destruction du tirage d’un comic. Il y dessinait une courte histoire humoristique où l’on découvrait les déboires de la baby-sitter de Superman bébé. Une ambiance à la Tex Avery qui a terrifié l’éditeur DC Comics quand ils ont découvert le super-bébé grésillant joyeusement dans un four
à micro-ondes. De peur qu’un parent imbécile n’essaie la même chose avec son gosse et les poursuive en justice, ils ont fait pilonner ce comic. De la naissance d’un collector
de Kyle BAKER...
Entre Cowboy Wally et You Are Here se situe donc Pourquoi je Déteste Saturne,  paru en 1990 chez DC. Le noir et blanc est là rehaussé de l’utilisation élégante
d’une couleur de fond, choix délibéré de la part de  Baker puisque des projets comme Justice Inc. [une mini-série dérivée de The Shadow] ou l’adaptation B.D.
de De l’Autre Côté du Miroir, pour le défunt éditeur First Comics, avaient montré son art de la couleur.
Le point fort du dessin de BAKER, ces contorsions faciales en phase parfaite avec un texte soigné aux petits oignons, est lui aussi à l’honneur. Le personnage principal de cette histoire est une jeune femme nommée Anne, dont la soeur légèrement fêlée est poursuivie par son ex, un jaloux dangereux...et prétend venir de Saturne.
Vive la famille ! 
Anne est une femme moderne : elle écrit une chronique pour un magazine branchouillard, se débrouille très, très bien sans les mecs, si, si, s’habille en noir et passe beaucoup de temps à discuter de sexe avec son meilleur copain, Ricky. Une new-yorkaise des
années 80, quoi. Qui va traverser les U.S.A. à la recherche de sa soeur quand l’ex vient la menacer. De quoi effectivement détester Saturne ! 
Tout cela est aussi bavard et amusant qu’un bon  épisode  de sitcom, les  considérations loufoques sur les hommes, les femmes et tout le tintouin succédant aux calembours et vacheries. Même lors des apparitions de l’ex qui se fait de plus en plus pressant,
le ton reste léger et hystérique. Comment échapper à un type assez riche pour faire condamner un immeuble, se demande Anne. Heureusement pour elle, on apprend
à se servir des armes lourdes, sur Saturne..."

F. Peneaud


La Lettre de Carthage n°4 - février 2000
Couverture Pascal Rabaté


dimanche 9 février 2014

> RICCI dans la LETTRE DE CARTHAGE #2 - MAI 1999

J'ai retrouvé les maquettes de la Lettre de Carthage : ce fût la newsletter (comme on dit en bon français) d'informations de la libraire de son ouverture en 1997 à 2003 de mémoire.
Douze numéros, chacun envoyé à plusieurs centaines d'exemplaires pour informer des expositions, signatures ou nouveautés et surtout sorties de ce que j'ai édité au fil des années (portfolios, livres ; estampes ; affiches ; tirages de luxe ; collectors etc.) sans oublier certains ouvrages que j'ai distribués (j'aurais mieux fait de m'en abstenir !)…

Quelques rares textes furent écrits par d'autres personnes par amitié : les meilleurs, comparativement aux machins-trucs que je rédigeais à la va-vite pour juste présenter les choses (il fallait toujours tout faire en même temps)…

Voici le texte écrit par un ami pour présenter Stefano Ricci, lors de l'exposition montée au mois de mai 1999 à la librairie-galerie La comète de Carthage :


LETTRE DE CARTHAGE #2
MAI 1999

"Il serait facile et futile à la fois, de tenir un discours élogieux, rempli de multiples superlatifs, sur Stefano RICCI. Ce jeune artiste d’origine italienne présente un style graphique tout à fait particulier ; à la lisière de la bande dessinée contemporaine, son dessin s’apparente à la peinture, et, il est fort aisé de regarder ses ouvrages d’un point de vue purement pictural.
Sans doute nous pose-t-il de manière aiguë le problème de la reconnaissance de la bande dessinée comme expression artistique à part entière; le “neuvième art” jouit encore d’une réputation peu propice et possède, encore et toujours, de nombreux détracteurs. Si RICCI permet d’ouvrir un peu plus l’accès à la “BD”,  en nous offrant une nouvelle voie à explorer, nous ne pourrons nous en plaindre. Il eût été évidemment souhaitable que ce moyen d’expression, composante culturelle indéniable, soit reconnu auparavant, mais soyons assurés que les personnes frileuses à l’égard de la bande dessinée, seront de plus en plus acculés dans leur étroitesse d’esprit grâce à des ouvrages tels que Tufo, ou bien encore Anita.
Tufo, d’après un scénario de Philippe de Pierpont, met en scène la confrontation de l’Homme face  à l’art, mettant en scène une cantatrice déchue qui va mener jusqu’à son terme sa quête de l’infini. La mort devient un acte libérateur, seul rempart face à l’absurdité de la vie. L’unique issue, l’unique finalité prend la forme de cette symbiose entre le corps humain et l’œuvre engendrée. Le dessin, aux contours incertains, est la sublimation de cette conception, à la fois aride par sa dureté, et fertile par l’infini qu’elle engendre; l’utilisation de panels de gris accentue lui aussi l’étroite relation qui se crée entre le dessin et la vie: les cases se fondent entre elles et se dilatent jusqu’à nous, jusqu’au présent intemporel de notre lecture…
Anita, d’après un scénario de Gabriella Giandelli, marque déjà une rupture: l’apparition de la couleur en est l’élément le plus apparent, mais nous ne saurions réduire cette évolution vers une certaine “maturité artistique”, à ce simple fait. Le dessin semble s’étendre; les cases s’agrandissent au point de former dans la plupart des cas sinon des diptyques [du moins des images se répondant les unes aux autres par une recherche de la complémentarité]dans l’utilisation des couleurs, voire des tableaux, renforcés par un lien textuel.
Mais ne nous y trompons pas, il s’agit bel et bien de bande dessinée. L’effet rendu, et sans doute escompté, est une contemplation de chacune des cases/pages; le rythme semble se ralentir inexorablement jusqu’à saisir l’instant dans sa nudité la plus crue. Nous ne pouvons ne pas penser alors à certaines œuvres cinématographiques, où l’image se déconnecte d’un récit linéaire au point de devenir langueur… De la même manière, Stefano RICCI saisit un portrait d’Anita d’une justesse et d’une précision quasi diabolique. Elle-même photographie les déchets de notre société par le biais des restes alimentaires, laissés négligemment ou consciencieusement dans nos assiettes. Si Bukowski le faisait de manière beaucoup plus scatologique, ces deux artistes ne semblent finalement pas si éloignés l’un de l’autre dans leur démarche: ne cherchent -ils pas à cerner ainsi une intimité que nous ne considérons généralement qu’avec indifférence, voire dégoût ? Les couleurs, notamment les rouges vibrants, accentuent la profondeur de l’album: elles sont le reflet des charbons ardents que nous inflige le dessinateur.
Le choix fixé par Stefano Ricci d’utiliser dorénavant le titre générique de Dépôt Noir pour ses recueils de dessins et travaux illustratratifs ne surprendra donc personne. Le lecteur y trouvera à chaque fois quelques facettes de la large palette graphique dont il dispose. De nombreuses césures apparaissent dans le dessin, et le texte en profite parfois pour s’enrouler dans certaines de ses illustrations…
Le portfolio qui paraîtra aux Éditions Le 9ème Monde dans le courant du mois de juin ne pourra donc être que fort prometteur au regard de ce qui a déjà été réalisé.
L’exposition qui se déroulera à partir du 10 juin, et ce, jusqu’au 31 juillet 1999 à la librairie-galerie La comète de Carthage, réunira plusieurs planches originales d’Anita, mais également les dessins originaux de Dépôt Noir, le portfolio conçu spécialement à cette occasion, sans oublier certains des dessins extraits du livre publié au début de cette année par les Éditions Fréon…
Cette exposition nous permettra de constater à quel point le dessin de Ricci est dense et torturé. Le pastel est littéralement écrasé contre la feuille; le papier gratté jusqu’à la dernière fibre et de cette matière quasiment informe surgit la magie de la vie : que la lumière soit ! "

V. Lefieux

lundi 3 février 2014

> François AVRIL… de Carthage

Un très sympathique client est passé la semaine dernière et m'annonce "me connaître, sans encore me connaître puisqu'il a la librairie encadrée sous les yeux en permanence chez lui" : grâce à un dessin de François AVRIL qu'il a acheté récemment lors d'une vente aux enchères…
Il me propose gentiment de m'envoyer un visuel par la toile : aussitôt proposé, aussitôt reçu.
Un très beau dessin avec la particularité, à l'arrière-plan, de voir la librairie s'appeler effectivement  "… de Carthage"…

© Avril
Collection privée

samedi 1 février 2014

> Made in…

Pour le clin d'œil : retrouvé en feuilletant un ancien numéro de Métal Hurlant…
On oublie parfois que la Hollande n'est pas que la patrie de la Klare Lijn (1) !

Heu… Le clin d'œil est à droite…enfin… si je puis m'exprimer ainsi…

Page 1, sommaire et publicité in Metal Hurlant n° 36
© Chaland pour Eldorado, 1978


(1) "La ligne claire désigne une manière de dessiner qui implique les principes suivants : les surfaces sont délimitées par une ligne d'épaisseur constante avec des contours francs, elles sont mises en couleurs par aplats, sans ombrages ni hachures."
Joost Swarte
(citation affichée dans le cadre de l'Exposition Hommage à Tchang ; Musée Hergé, Louvain-la-Neuve - Belgique ; 2009)

vendredi 31 janvier 2014

> Charles BURNS : couleurs or not couleurs ?…

Quand ToXic était présenté  par son excellent éditeur français, à sa sortie en 2010, on pouvait lire sur son blog :
"Explorant dans ce dyptique sa fascination pour Hergé et William Burroughs, Charles Burns, pour sa première bande dessinée en couleurs (…)"

Cela m'avait fait un peu tiquer…

Lorsque le deuxième volume La Ruche est sorti, rebelote : 
"Cet automne, nous sommes fiers de vous présenter La Ruche, le deuxième opus de cette série en couleur (Toxic étant le tout premier livre en couleur de Charles Burns) (…)

Le fait est que cette précision fut souvent reprise dans différent supports, comme ici :
"Or là, justement, dans ce challenge de l’immatérialité à dessiner, Burns trouve matière à sa plus belle idée : l’invitation de la couleur. Par delà les enjeux décoratifs ou l’hommage à Tintin, la couleur apparait, pour la première fois chez ce génie du noir et blanc, pour incarner une valeur : celle du temps disparu de l’amnésie."

ou
"Toxic est le premier livre en couleurs de Burns, qui nous avait jusqu'alors habitués à un dessin en noir et blanc qui faisait ressortir la précision de son trait et la finesse de ses hachures, instaurant un contraste entre la douceur de son expression graphique et la morbidité fascinante de ses bandes dessinées. "

Jusqu'à la fiche Wikipedia de Charles Burns (on peut se demander qui l'a rédigée ?) : 
"En novembre 2010, Charles Burns débute une nouvelle saga de trois opus dont le premier intitulé Toxic fait d'explicites références aux Aventures de Tintin d'Hergé. Dans cet ouvrage, le premier de Burns en couleurs, il multiplie les aller-retour du rêve à la réalité."

et une chronique dans Les Inrocks (déjà vue) : 


Les Inrockuptibles #779 - 11/2010

C'était amusant et cela implique que j'ai une bibliothèque spatio-temporelle qui ferait des aller-retours entre des mondes parallèles…

Si tel n'est pas le cas, des années après, un mystère me hante encore et toujours…
Je me demande encore comment sont ces livres de Charles Burns


Burns Big Baby - Blood Club
1000 ex. numérotés et signés ; relié
(édition US)
Kitchen Sink 1992


Burns Big Baby - Blood Club
Broché (édition US)
Kitchen Sink 1992

Burns Big Baby - Blood Club
Page 3  (édition US)
Kitchen Sink 1992

Burns Big Baby - Blood Club
Collection Himalaya (édition française)
Loempia 1995

Burns Big Baby - Blood Club
Page 13 (édition française)
Loempia 1995


Burns Big Baby La malédiction de l'homme-taupe
Relié (édition française)
Magic Strip 1991

Burns Big Baby La malédiction de l'homme-taupe
Page 15 (édition française)
Magic Strip 1991

Mes yeux sont-ils des kaleïdoscopes ou les pages de ces deux histoires de bande dessinée sont bien en couleurs ?

Je n'ai pas numérisé toutes les éditions : il faut savoir que Big Baby Curse of The Molemen a une édition US originelle, celle française de Magic Strip est à l'identique (une très beau livre d'ailleurs !), et que Big Baby Blood Club en version française Loempia / Himalaya (qui avait racheté Magic Strip si je ne me trompe pas ?) a également une version luxe : le comix est présenté dans une emboîtage entièrement toilé noir et accompagné d'une estampe en sérigraphie couleurs numérotée et signée par Burns (un très beau tirage d'ailleurs)…

Et toutes ces éditions sont bien avec des pages intérieures en… couleurs !
Tout simplement.
Après El Borbah édité en 1985 par Les Humanoides Associés (évidemment, ce furent les premiers à publier Burns en français, dans les pages de Métal Hurlant, puis dans la Collection Pied Jaloux), puis la réédition complète sous le titre Defective Stories en 1989 chez Albin Michel, tous deux en noir et blanc, ces deux titres de Big Baby ont été les suivants à être publiés en français… et en couleurs.

That's all (in full-colors) folks !!!

jeudi 30 janvier 2014

> Fabrice TARRIN, c'est le schtroumpf…schtroumpf… schtroumpf…

S'il y a bien un dessinateur qui s'amuse comme un petit schtroumpf avec ses re-visitations de classiques de l'école franco-belge; c'est Fabrice TARRIN !…

Deux exemples de ses hommages à ses références graphiques, parmi d'autres : une manière pour lui de faire ses gammes ou de s'essayer à différentes techniques, avec souvent un regard décalé et amusant du dessinateur à l'œil pétillant et malicieux…

"Espiègle Tarrin !…"

© Tarrin ; Franquin ; Peyo etc.
© Tarrin ; Franquin etc.

dimanche 26 janvier 2014

> Propaganda…

Le mois dernier en tout début d'après-midi un des nombreux groupes de touristes qui sillonnent le quartier s'arrête comme souvent devant la librairie…
Pour un fois je suis au rez-de-chaussée et entend un peu le laïus adressé au groupe de seniors qui découvrent le quartier avec un guide.
Cela arrive souvent, les groupes sillonnent les petites rues de et vont jusqu'au au fond de l'impasse située en face, dans laquelle aurait sévi une célèbre empoisonneuses au XVIIe siècle…
Qu'elle n'est pas ma surprise d'entendre prononcer le nom de La comète de Carthage !?…
Alors que le groupe commence à démarrer, je traverse la librairie (c'est rapide) et avise le dernier mâle solitaire resté à l'arrière du troupeau et lui demande, intrigué, à quoi il se réfère pour avoir entendu ainsi le nom de ma librairie…
Très gentiment, il me propose d'aller chercher la photocopie du texte qu'utilise leur guide…

Voici le livre, que j'ai payé au prix public de vente plutôt que le commander et bénéficier de la remise d'usage : Balades et petits histoires parisiennes (Marjolaine Koch  ; Hachette 2012), et l'extrait.

C'est la gloire. Les affaires reprennent :
"Une librairie de bandes dessinées, La comète de Carthage est d'ailleurs un excellent repaire" du Quartier Latin !…

Pas contre il est absolument faux de considérer que la mairie fait quoi que ce soit pour préserver cette spécialité historique du quartier : en l'occurrence la concentration de librairies et éditeurs dans la Quartier Latin !
La mairie n'a en tout cas jamais rien fait pour le repaire (sic) que je serais d'après l'auteure de ce guide !
Dommage…


vendredi 24 janvier 2014

> Mickey… M-I-C-K-E-Y : la madeleine, c'est Donald !

Je me suis finalement décidé à rechercher ce fameux premier numéro du Journal de Mickey que j'ai lu enfant…
Si j'ai conservé quasiment toutes les revues et bandes dessinées qui m'ont été offertes depuis mon enfance, incluant celles de mon père dont les journaux de Spirou ou Tintin décennie 50 du XXe siècle, quelques petites choses sont passées  à travers les mailles du filet : en particulier mes journaux de Mickey ou Pif Gadget, mes Pif Poche et autres poches, Alan Ford du grand Magnus (forcément) etc.
J'avais toujours conservé dans un petit coin de ma mémoire le visuel de la couverture de ce fameux premier numéro de Mickey : il ne doit pas y en avoir tant que cela avec Popop et Donald en dominante rouge ?…
Comme il m'arrive parfois de le me réveiller tôt la nuit, une de celles-ci m'a permis de faire quelques recoupements rapides entre la couverture que j'avais en mémoire, les dates possibles… : en particulier grâce à cet extraordinaire site BD OUBLIÉES et divers autres sites…

Je l'ai trouvé (relativement cher) sur un site internet sur lequel je ne vais jamais, c'est donc un ami qui l'a commandé pour moi.
Je ne sais plus trop quel librairie vendrait des numéros de magazines BD hors Spirou et Tintin (et au numéro ce doit être de plus en plus rare : et plus aléatoire encore de tomber sur le numéro que l'on recherche ) ?
Ce genre de libraires vendent sur la toile, qui se tisse et encercle de plus en plus les librairies physiques ayant encore pignon sur rue…
Mon ami me l'a apporté vite : état pas terrible, prix élevé pour ce type de numéro mais le fait d'avoir "à nouveau" ce fameux premier numéro de Mickey qui est en fait la première bande dessinée que j'ai lue n'a pas de prix…

Le Journal de Mickey #978 du 14 mars 1971

La fameuse madeleine(1) fonctionne bien en général.
Mais peut aussi nous ramener à la réalité !
Et le souvenir emplit de nostalgie est souvent inversement proportionnel à la qualité réelle du contenu que l'on vaillamment cherché et fini par trouver…
Cela se vérifie : j'ai bouclé une faille spatio-temporelle (dans la mesure où j'ai failli : à ne pas savoir conserver ce numéro, que j'ai peut-être prêté et qui ne m'a jamais été rendu d'ailleurs : un grand classique), mais il n'est pas toujours bon d'être un looper.

Je suis heureux d'avoir trouvé ce numéro, surtout dans le prolongement immédiat du moment où je me suis décidé à en chercher les références : une quête trop longue engendre trop d'attente, trop souvent très décevante au moment où l'on trouve l'objet de sa quête.
Ce n'est pas le Graal tout de même…
D'ailleurs je me demande si la quête en elle-même n'est pas plus importante que l'objet de celle-ci : elle nous porte et nous oriente.
Pour revenir à ce numéro 978  du Journal de Mickey : objectivement, pour ce qui est du contenu, donc des histoires de bande dessinée à l'intérieur, ce ne sont pas vraiment des chef-d'œuvres !

Heureusement que je suis passé à Spirou, Tintin, Pif gadget tout en lisant aussi Le Journal de Mickey… cela permettait de ré-équilibrer mes lectures de bandes dessinées et d'ouvrir le champ de vision…

Cela dit, l'univers des canards : Donald, ses neveux et Picsou et les autres, est celui qui m'a toujours énormément plu.
Donald est mon personnage préféré dans l'univers disneyen : le seul personnage complexe et véritablement "humain"…
Tout ce qui fait l'Humain est concentré en lui : il n'est pas habité par cette espèces de niaiserie du héros parfait que sont devenus trop de personnages de bande dessinée au fil du temps, Mickey en particulier : avec ce côté trop fortiche, trop parfait qui correspond à cette idée trop répandue de nos jours finalement du politiquement correct, est assommant.
Trop fade. Voire fadasse.
Donald a vraiment du caractère et, parfois, sale caractère (en passant : la meilleure collection éditée par Glénat dans les années 80, qui n'a pas marché, comme par hasard) : c'est en cela qu'il est intéressant car réellement humain.
Il vit. Il respire. Très, trop fort parfois car il fulmine. Il enrage. Il n'aime pas l'injustice qui l'entoure. Il s'emporte mais finit toujours par retrouver son calme. Il perd parfois, a priori, mais il gagne plus en retour au final…
Certes Donald a des aspérités, mais Donald c'est la Vie.

Tout simplement.
Dans ce qu'elle doit/devrait être : avec des hauts et des bas. Du mouvement et du rythme.

Donald est finalement, véritablement, indéniablement gentil. Il suffit de lire au-delà de la surface et du vernis de  Mickey pour s'en rendre compte.
Naïf car il croit encore et toujours en lui, en Picsou, en tant de choses, et peut-être en sa chance, son destin qui ne sont pas si souvent présents…
Il porte des rêves et des espoirs, le principal étant l'amour de Daisy.
Il voudrait avoir de l'argent, mais pas comme Picsou pour le stocker et en amasser toujours plus, mais pour le dépenser et faire plaisir autour de lui, réaliser des choses, les matérialiser. Ce qui est le plus important car faire est toujours plus important que parler des choses que l'on va faire et que l'on ne fait jamais.
Donald est un Utopiste.

Mickey est bien trop gentil, trop lisse, il ne fait jamais de vagues : le héros trop parfait (là où Donald est perfectible).
C'est inquiètant. Voire suspect.
Le monde de Disney est devenu trop moralisateur (soit-dit en passant, j'en connais pas mal d'autres dans la bande dessinée qui le sont) : glissant vers la formule de Jean Yanne sans le fond ou le décalage :  Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil
Un univers bien plus manichéen que celui des canards.

Un monde en voie de pasteurisation, et que cela prenne, tout au moins en France, serait vraiment paradoxal…

Alors, oui, vive Donald Duck, et toute sa famille de canards qui ne sont pas boiteux du tout !

Que les électrons libres continuent à remuer un peu partout tels ces haricots sauteurs qu'offrait un ancien numéro de Pif Gadget !!!…

Pop… pop… pop… Popop !!!



L'œuf du mystère, planche originale
© Ted Benoit


(1) «Et tout d'un coup le souvenir m'est apparu. Ce goût, c'était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l'heure de la messe), quand j'allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m'offrait après l'avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m'avait rien rappelé avant que je n'y eusse goûté... Mais, quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur goutelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir.»
Marcel Proust, Du côté de chez Swann À la recherche du temps perdu 1

mercredi 22 janvier 2014

> Yves Chaland et Luc Cornillon c'est Captivant !

Captivant est sorti sous forme de livre en 1979 : comme le recueil d'une revue illustrée sortie des archives personnelles des deux auteurs, Yves Chaland et Luc Cornillon…
Il est amusant de constater différentes versions et quelques modifications entre les diverses publications et éditions de certaines histoires : tant au niveau du choix de mise en couleurs et/ou valeurs de couleurs, que dans la forme. 
Prenons une histoire de Noël 1954 réalisée par le seul Chaland : Le Noël de Lucia.
Paradoxe spatio-temporel, la première publication de cette histoire de trois pages,  à laquelle se greffe une fiche bricolage de bas de page, se fait dans le numéro 36 de la revue mensuelle Metal Hurlant du 1er décembre 1978, dont voici la couverture :

Métal Hurlant n° 36 - décembre 1978 - couverture

Cette première version a une mise en couleurs très différente de celle à laquelle les lecteurs du livre ont pu être habitués...
Le graphisme du titre Le noël de Lucia pourrait laisser à penser que Chaland avait vu le travail de Swarte sur les titres de certaines de ses histoires de Jopo de Pojo ?…

Le Noël de Lucia, pl. 1 in Metal Hurlant n° 36
Le Noël de Lucia, pl. 2 in Metal Hurlant n° 36
Le Noël de Lucia, pl. 3 in Metal Hurlant n° 36

Une trèszoulie mise en couleurs avec, justement, plein de couleurs. 
L'histoire complète court sur trois pages, et, la fin de l'histoire en elle-même est sur un strip en haut de la page ; le bas de la page étant occupé par un fiche bricolage pour construire sa propre crèche électrique de Noël…
La petite chose à remarquer dès à présent est la petite scène de cul (c'est le Noël de Lucia !) en haut à gauche, avec sa mise en couleurs toute en chaleur, heu… pardon, couleurs chaude : c'est la passion !…

Le premier livre compilant les histoires disparates publiées dans Métal Hurlant par les sieurs Chaland et Cornillon sort donc en 1979 : Captivant. 
Chez les Humanoides Associés.
Une belle couverture très intrigante et pleine de mystère n'est-elle pas ?
Un 4ème plat à damiers, plutôt option micro-damiers avec du jaune et du vert histoire de faire résonance avec la mythique Collection du Lombard...
La photo des auteurs était systématique dans la célèbre Collection Pied Jaloux des Humanoïdes Associés (je ne pense pas qu'aucune autre Maison d'Edition de bande dessinée n'ait jamais porté un nom aussi fort et conceptuel) : cela était une excellente idée, permettant tout simplement au lecteur de mettre un visage sur les auteurs dont il dévorait les livres.
Et ainsi de continuer à rêvasser  à de magnifiques aventures, dont celle lui permettant de côtoyer ces artistes aux parfums d'encens ramenés des rivages orientaux d'où ils tiraient leurs œuvres majestueuses et improbables…
Je m'égare : cela servait surtout à reconnaître lesdits auteurs quand on les attendait alors qu'ils arrivaient largement en retard aux séances de signatures organisées pour promouvoir la vente des livres…
Notons au passage je magnifique jeu de mot retenu pour cette collection. Pieds Jaloux…
Allons, quoi, c'est facile…
On dirait le titre d'une chanson de Gotainer : hé oui, Monsieur, on a des Lettres où l'on n'en a pas !…

Il est certain que Collection Pied Jacon, ça ne claque pas le même façon.
C'est un concept beaucoup plus récent utilisé en marketing pour la bande dessinée… 

Captivant - couverture
Première édition Collection Pied Jaloux 1979
Captivant - 4e plat
Edition Originale Collection Pied Jaloux 1979

Dans le livre / recueil, l'histoire de Lucia fait partie du numéro 381 de Captivant en date du 2 aôut 1954 : un numéro Spécial Noël, évidemment... 
Aux côtés d'une belle histoire de Noël, elle aussi très morale, de Cornillon, avec le grand Sam Kentucky :  qui n'a rien à envier au Red Ryder de Fred Harman, qui passaient dans les pages de Spirou…
Il est entendu que Captivant paraissait le jeudi : le passage au mercredi comme RTT pour les écolier n'est arrivé que dans les années soixante-dix (septantes) en France. 
Cet avantage social pour les scolaires vient d'ailleurs d'être raboté sérieusement depuis la rentrée scolaire 2013 : encore un acquis social qui est éliminé de l'échiquier. 
Comme il n'y a quasiment plus de revue de bande dessinée pour les enfants…
Les illustrés de bande dessinée sortaient donc tous le jour de repos des enfants : c'était une drôle de coïncidence et une sacrée chance de ne pas s'ennuyer au lieu d'aller jouer au foot ou faire ses devoirs…
C'est la TV qui a chamboulé tout ça : putain de télé…

Captivant numéro 381 - couverture
in Captivant recueil ; 1979

L'histoire de Lucia voit sa mise en couleurs modifiée pour cette publication dans ce "recueil" Captivant : on passe en bichromie et la joyeuse petite frise étoilée présente sur les pages dans Métal Hurlant a disparu…
Le papier est de type couché mat (ou satimat ? ou couché-quelque-chose : pas la peine de jouer à l'esthète sûr de tout). 

Le Noël de Lucia pl. 1
in Captivant 1ère édition ; 1979
Le Noël de Lucia pl. 2
in Captivant 1ère édition ; 1979
Le Noël de Lucia pl. 3
in Captivant 1ère édition ; 1979

La petite scène de cul (c'est toujours le Noël de Lucia !) en haut à gauche, est bien là…
Avec sa mise en couleurs à dominante rouge : les corps s'entremêlent toujours dans une pirouette kamasutresque…

Le livre est épuisé dans les années quatre-vingt et sa valeur monte… monte… monte.
Les Humanoïdes Associés ont lancé la Collection Les Yeux de la Tête (tout un programme) en 1983 avec des titres comme La nuit porte conseil de Dodo et Ben Radis avec une jaquette dite "feu de plancher"© posée sur la toile noire de cette histoire à ambiance polar, ou Ça roule de Jano, hommage au Dinky Toys…
La ré-édition de Captivant prendra sa place dans cette belle collection aux côtés d'auteurs comme Ted Benoit avec Bingo Bongo et son combo congolais (1987) ou, plus tard, son ami François Avril avec Soir de Paris (1989 ; scén. Petit-Roulet)…
Changement de programme du fait de la nouvelle collection : le collectionneur / lecteur aura droit à un livre avec un magnifique dos rouge toilé afin de mieux rappeler les livres d'antan et la percaline.
Le papier est un papier offset crème ou ivoire suivant l'angle du soleil ou l'avis de chacun : quoi qu'il en soit, le rendu des couleurs est bien différent et peut-être mieux : plus dans l'esprit des histoires…
Pour le reste c'est toujours un recueil de Captivant par Chaland ET Cornillon : depuis 2002 tout le monde sait que l'on ne change pas une équipe qui gagne !…
Le logo de la Collection apparaît au 4e plat passe bien le temps et reste plutôt pas mal maintenant que je le revois.
Apparition des fameux codes barres qui commencent à se généraliser depuis les années 80.
Les noms des auteurs sont moins affirmés et mis en avant que dans la première édition : plus discret…

Captivant - couverture
Deuxième édition ; Collection Les Yeux de Têtes 1987
Captivant - 4e plat
Deuxième édition ; Collection Les Yeux de Têtes 1987
Captivant numéro 381 - couverture
in Captivant Deuxième édition ; 1987
Captivant numéro 381 Pl. 1
in Captivant Deuxième édition ; 1987
Captivant numéro 381 Pl. 2
in Captivant Deuxième édition ; 1987
Captivant numéro 381 Pl.3
in Captivant Deuxième édition ; 1987

Mais, mais… ??…
Que se passe-t-il ?…
Nous devrions retrouver notre fameuse petite scène de cul…
Elle a disparu : tout simplement. Incroyable.
Pas au coin de ma rue, mais au coin de la page…
Disparu.
Incredible de by jove !!!
Regardez en haut, la case à gauche…
Case noire avec quelques bulles marquant l'effort du couple, ou la suggestion et l'imagination doivent prendre le pas sur la première version si explicite.
Ou alors, explication beaucoup plus rationnelle (comme quoi il faut parfois réfléchir dans la vie), il y a eut un court circuit lors de l'allumage de la fameuse crèche électrique : les plombs ont sauté entre les deux versions ?…
Il est vrai qu'à cette époque nous pouvions encore être en 110v, et le passage au 220v, ou un mauvais contact …
Que sais-je ?…
Oui : ce doit être plutôt cela la bonne explication…

Je me demande toujours s'il s'agit d'un choix artistique autrement nommé "ellipse" pour faire bien, ou alors une forme d'auto-censure ou bien encore le résultat d'un échange entre l'éditeur et l'auteur ?…
Il faudrait que je me renseigne vraiment un jour, et que j'arrête de me contenter de l'histoire de la crèche qui ferait sauter les plombs… tous les plombs.

Mais je le dis tout net et sans détour : c'est tout simplement fou !…

Deuxième édition épuisée et surtout souvent soldée : les fameux "retours" qui repassaient en circuit solde dans les années 90.
Il faut attendre 1996 & 1997 et les éditions des différents livres de Chaland sous forme d'intégrale (quatre volumes) pour retrouver Captivant dans le tome 3 avec une chronologie étrange car Bob Memory est une histoire antérieure à Bob Fish si je ne m'abuse, comme disait ce bon vieux docteur :

Chaland, Intégrale vol. 3 - couverture (jaquette)
Les Humanoides Associés ; 1997

Les premières intégrales ont des jaquettes sur les couvertures et sont d'un format agréable : 24,5 x 30,7 cm.
Les intégrales re-sortiront en 2003, format un peu agrandi en hauteur et sans jaquette…
De légères modifications au niveau de la maquette (pas très réussie de toute façon) : on remarque de suite que Bob Fish a dû prendre un bon coup de soleil entre les deux éditions : un coup du célèbre Magenta certainement ?…
Les titres placés dans le corps de l'immeuble à gauche passent d'un bel orange complémentaire au vert à un simple blanc.
Le logo CHALAND voit apparaître un magnifique "ombré"…
Ce vert particulier et ces codes couleurs étaient souvent visibles en graphisme dans les années quatre-vingt-dix (nonantes) et viennent souvent des sites internet qui commençaient à pulluler dans ces années là : in memoriam pour les start up qui ont engouffré tant de millions des investisseurs au nez fin…
Personnellement je trouve ce choix pas terriblement bien senti : aucune ambiance polar, là où un beau bleu nuit, comme l'ancienne couverture de Bob Fish, voire un gris-bleu serait d'un bien meilleur effet…
Enfin, pour ce que j'en dis…

Chaland, Intégrale vol. 3 - couverture
Les Humanoides Associés ; 2003
(après ses vacances aux Bahamas)

Pour ce qui concerne juste Captivant dans ces intégrales, Le Noël de Lucia reprend la version des Yeux de la Tête, le papier change et on revient au bon vieux couché mat standard que tous les imprimeurs aiment tant refiler…

Captivant numéro 167 - couverture
in Chaland Intégrale vol. 3 ; 1997
Captivant numéro 381 - couverture
in Chaland Intégrale vol. 3 ; 1997


Sur ces deux couvertures de numéros de Captivant, on distingue la création d'une sorte de joli bandeaux rouge, sur la gauche,  au niveau du "dos" (comme les numéros de Captivant devraient être brochés ce serait au niveau des piques)…

Captivant numéro 381 Pl. 1
in Chaland Intégrale vol. 3 ; 1997
Captivant numéro 381 Pl. 2
in Chaland Intégrale vol. 3 ; 1997
Captivant numéro 381 Pl. 3
in Chaland Intégrale vol. 3 ; 1997

Toujours notre petite scène de cul mais la version du Noël de Lucia ne bouge pas : on garde la lumière éteinte pour la partie de jambes en l'air et Lucia et son génie / bon samaritain…
Pourtant ce n'est vraiment pas la première fois en eux deux !?…

Ce qui est amusant dans ces intégrales est le fait que l'éditeur a cru bon de créer un numéro de Captivant en plus : un moyen d'intégrer quelques histoires qui traînaient dans Métal Hurlant et qui n'avaient pas encore été publiées en livre comme Neige Rouge (in Metal Hurlant numéro 70 de décembre 1981).
L'idée eût pu être bonne mais avec plus de bon sens que de véritable réflexion : la couverture des deux éditions de 1979 & 1987 sert pour ce numéro "inédit" de Captivant : numéro 389 du 25 septembre 1954.
La véritable bonne idée eut été de le placer à la bonne place : après le numéro 387 !
Ne serait-ce que parce que cela correspond à une annonce intérieure dans ce numéro 387 : sur le personnage de scout revenant la semaine suivante, mais, surtout, parce que il est plus cohérent que Le retour de Gégène (l'histoire la plus intéressante qui restait inédite en livre) se trouve après les autres histoires de Gégène !

Captivant numéro 387 - couverture originale
Collection privée

Cela aurait fait une véritable bonne surprise aux lecteurs, nouveaux ou anciens, de Captivant : un numéro inséré sur lequel on tombe en lisant le livre…
Ooooh ! Surprise…
Quitte d'ailleurs à plus communiquer sur le fait que les Intégrales présentent du "matériel" inédit, resté soit dans les pages de Métal Hurlant soit repris dans Les années Métal édité par Champaka en 1997…
Dans la mesure où Captivant était fait par Chaland ET Cornillon, il eut été normal que ce nouveau numéro comporte un peu plus de pages de Cornillon  : il en reste quelques unes dans les pages de certains Métal Hurlant…
Plutôt que mettre cette bande détournée sur le film Furyo, chronique venant de Starfix d'ailleurs…
Il reste des strips de Roger Bonnet inédits dans des numéros de Métal Hurlant, pas tous présents dans Captivant : je me demande pourquoi ils n'ont pas trouvé leur place dans ce nouveau numéro ?


Captivant numéro 389 - couverture
in Chaland Intégrale vol. 3 ; 1997

Pour finir, deux versions d'une page annonce commerciale passée dans Métal Hurlant numéro 27 de mars 1978 et qui se retrouve en couleurs dans Captivant
Vous trouverez cette version couleurs dans l'une ou l'autre des éditions présentées et pourrez comparer par vous-même l'excellent travail de mise en couleurs qui nous laisse croire à une vraie publicité dans années 50 pour des personnages tel Jean Valhardi

Ce sera Captivant !

Jack Peterson © Chaland
in Métal Hurlant numéro 27

Jack Peterson © Chaland
Bleu pour la mise en couleurs







Valéry Ponzone



PS : Si vous voulez vraiment — mais vraiment — rigoler un bon coup, il suffit de passer ce texte en traduction offerte par Google Translate (à droite il y a un menu déroulant avec différentes langues) en Anglais for example : Yves Chaland devient Yves Barge…
Ouaips : c'est vraiment barge.
Mais c'est super drôle à lire.
Si Google Translate avait existé plus tôt, André Breton n'aurait rien créé du tout et serait resté dormir dans sa chambre d'hôtel de la Place du Panthéon !