jeudi 3 avril 2014

> Yves Chaland, les Cauchemars du Jeune Albert…

Je viens de récupérer un exemplaire du portfolio de Chaland, Cauchemars.
Cela me fait plaisir de pouvoir le présenter à la librairie…
Ce portfolio fait partie de mes préférés dans ce domaine de l'édition : certainement l'un des quatre, cinq parmi ceux que j'aime le plus… voire celui que j'aime le plus !
Vous voulez connaître les autres ? Non ?…
Tant pis, j'en indique quelques uns tout de même (plus que cinq d'ailleurs)  !…
Dans le désordre, Defective Stories de Charles Burns ; Die Mauer de Enki Bilal ; Citroën et la BD par différents auteurs dont Chaland, Mœbius, Forest, Juillard, Gillon, Clerc… ; Chantal Thomass des Dupuy-Berberian ; La cité feu de Mœbius & Darrow ; Les yeux d'Alla de Rabaté ; Un, deux, trois de Jean-Claude Götting ; Farewell Ladies de Hugo Pratt ; Enfin de Joost Swarte ; L'Express de Schuiten et Renard ; Parapsychologie de Mœbius…

Cauchemars est le second portfolio réalisé par Chaland (je ne tiens pas compte du portfolio  Les exploits du géant, collector et objet publicitaire conçu dans un autre esprit, comparativement à des portfolios pensés pour l'édition) et il est tout simplement magnifique.
Comme toujours chez Chaland, que ce fût pour ses estampes ou pour son précédent portfolio F-52, celui-ci est réalisé avec beaucoup de finesse et d'intelligence


Chaland, portfolio Cauchemars - Couverture
Reliure pleine toile avec marquage au fer
L'Atelier (Paris) , 1986

Ce portfolio a été édité en 1986 par L'Atelier.
Atelier de sérigraphie qui imprimait aussi bien pour d'autres éditeurs (Central Union ; Reporter ; Décalage ; Alain Beaulet ; Stardom ; Le 9ème Monde…) que pour ses propres productions (L'Atelier ; l'A.P.P.A.R. ; L'Atelier Médicis ; L'Atelier Eric Seydoux…) faisant certainement parti des meilleurs Ateliers d'Arts européens…
D'un format carré 25,5 x 25,5 cm, il prend place dans la CollectionCarré créée par L'Atelier !
À la suite du portfolio Escales de Loustal (1986) et avant les portfolios Je me souviens de Floc'h (1987), et Nocturnes de Mattotti (1989) qui constituera le dernier angle de cette collection, Cauchemars est composé de six planches entièrement imprimées en sérigraphie 6 passages couleurs sur un papier Vélin d'Arches 270 grammes, ainsi que de deux planches imprimées en noir seul, sur un papier offset gris 250 grammes qui font office de planche titre et de planche de justificatif de tirage.

Ces six planches couleurs nous présentent les cauchemars du Jeune Albert, qui, malgré son âme pure et droite le jour, peut-être envahit par un subconscient plus complexe pendant son sommeil…
Grâces aux pigments des encres de sérigraphie, ces six planches éclatent et rayonnent de mille feux…Présentées dans un emboîtage entièrement toilé bleu marine, avec marquage au 1er plat,  le tirage total de ce portfolio est de 850 exemplaires, dont 800 exemplaires commercialisés, signés par Yves Chaland et numérotés en chiffres arabes, et L exemplaires hors-commerces, réservés à l'auteur et à l'éditeur, signés par Yves Chaland et numérotés en chiffres romains…
Voilà pour la présentation : place aux images…


Chaland, portfolio Cauchemars - Planche titre
L'Atelier (Paris) , 1986

Chaland, portfolio Cauchemars - Planche 1
L'Atelier (Paris) , 1986

Géométrie : l'attaque des équerres et des compas.
Il ne manque que le rapporteur : éléments indispensables à l'élève
qui risquait gros à les oublier ; s'en sert-on encore après sa scolarité ?…

Chaland, portfolio Cauchemars - Planche 2
L'Atelier (Paris) , 1986

Sciences naturelles : l'écorché,  amusante inversion entre la planche
anatomique qui représente un homme habillé en costume et, surtout,  ce que
les élèves ont accroché sur les porte-manteaux au fond de la la salle de la classe…

Chaland, portfolio Cauchemars - Planche 3
L'Atelier (Paris) , 1986

Musique : servir d'amuse-bouche pour la surprise-party…

Chaland, portfolio Cauchemars - Planche 4
L'Atelier (Paris) , 1986

Sport : la dislocation de l'esprit dans l'effort musculaire…

Chaland, portfolio Cauchemars - Planche 5
L'Atelier (Paris) , 1986

Histoire : le curé vient-il sauver ce pauvre Albert de son court-bouillon ?

Chaland, portfolio Cauchemars - Planche 6
L'Atelier (Paris) , 1986

Géographie : le ciel tombe sur la tête et le sol se dérobe sous les roues
du vélo du Jeune Albert : une façon d'étudier les couches sédimentaires…

Chaland, portfolio Cauchemars - Planche justificatif de tirage
L'Atelier (Paris) , 1986

Après avoir admiré les magnifiques planches de ce portfolios, qui prend toute sa force en voyant réellement les planches imprimées en sérigraphie, il faut surtout revenir et s'attarder sur les deux planches en noir seul : les deux planches titre et de justificatif de tirage.
C'est aussi dans ces deux planches que résident la finesse et l'intelligence de Chaland : qu'elles soient en une seule couleur sur papier gris les rend plus discrètes : on a vraiment l'impression que ce ne sont que deux planches destinées à encadrer le principal, les six planches couleurs constituant la matière principale de ce portfolio.
Certes.
Mais plus que cela.
Ces deux planches plus que toutes autres présentent véritablement les Cauchemars du Jeune Albert

Ce sont ces fameuses dernières minutes de sommeil, si courantes, précédant l'éveil,  pendant lesquelles notre subconscient se précipite, s'emballe, et submerge notre esprit de rêves et d'images toutes plus complexes et surréalistes les unes que les autres.
Des séquences très courtes, que l'on pense plus longues que le temps qui s'est réellement écoulé, qui se bousculent dans notre esprit, très souvent pendant ces quelques minutes où l'on a prolongé le sommeil après la première sonnerie du réveil-matin mécanique…
Le réveil en gros plan sur la première planche indique l'heure et l'heure prévue du réveil du Jeune Albert
La dernière planche, en-deçà du texte de justificatif de tirage et de la signature de l'artiste, qui ont leur importance évidemment (!!) mais focalisent l'attention du collectionneur, nous montre un Jeune Albert encore en pyjama dans son lit quasiment sens dessus-dessous : il est en retard, bien sûr !
Tout le monde remarque que l'on aperçoit à travers la fenêtre un autre élève, protégé de la pluie sous sa capeline, qui, lui, est déjà sur le chemin de l'école…

Bravo l'Artiste !

Les rêves sont particulièrement présents des les histoires de Chaland, que ce soit Freddy Lombard (cf le décrochage narratif qui fait glisser le récit pendent les Guerres Puniques et le siège de Carthage dans La comète de Carthage) ou Adolphus Claar (qui se réveille alors que tout se dérègle en oubliant qui il est).
Dans les pages du Jeune Albert, le rêve représente autre chose, et permet, un peu comme dans ce portfolio, à Albert d'accéder à un autre monde : un autre espace-temps.
Cela est particulièrement évident dans la dernière histoire, longue celle-ci, de la première édition du Jeune Albert : Vengeance.
Seule succession de demie-planches constituant une histoire longue de 8 demie-planches au total cette histoire est, forcément, à part dans le recueil des planches du Jeune Albert publiées par Métal Hurlant en 1985.
Albert a commencé par se prendre une sévère correction et ne pense qu'à échafauder des plans afin d'assouvir sa vengeance et éliminer cette rancœur qui le tenaille…


Vengeance, in Le Jeune Albert - planche 1
© Les Humanoïdes Associés, & Chaland, 1985

Vengeance, in Le Jeune Albert - planche 2
© Les Humanoïdes Associés, & Chaland, 1985

Vengeance, in Le Jeune Albert - planche 3
© Les Humanoïdes Associés, & Chaland, 1985

Vengeance, in Le Jeune Albert - planche 4
© Les Humanoïdes Associés, & Chaland, 1985

Vengeance, in Le Jeune Albert - planche 5
© Les Humanoïdes Associés, & Chaland, 1985

Vengeance, in Le Jeune Albert - planche 6
© Les Humanoïdes Associés, & Chaland, 1985

Vengeance, in Le Jeune Albert - planche 7
© Les Humanoïdes Associés, & Chaland, 1985

Vengeance, in Le Jeune Albert - planche 8
© Les Humanoïdes Associés, & Chaland, 1985
Ce qui est particulièrement intéressant est l'apparition de Ubu en planche 2, dès le premier rêve du Jeune Albert.
C'est Ubu qui le conseille et lui recommande de se venger de l'humiliation subie, ou le simoun se lèvera et (le Jeune Albert) pourrira desséché dans ce désert de sable
Du rêve on passe au monde créé par Alfred Jarry : la pataphysique entre dans les pages les plus surréalistes du Jeune Albert, tout en étant les plus humaines : qu'y-a-t-il de plus ancré au tréfonds de l'âme humaine que la vengeance ?

Un Ubu, qui donne cela en version bichromie :

Ubu - Vengeance, in Le Jeune Albert - planche 2
Le Jeune Albert + Les horreurs de la Guerre + Absences
Tirage de Luxe 1000 exemplaires numérotés
© Champaka, & Chaland, 1991

Des Cauchemars on passe aux rêves du Jeune Albert et au monde de Ubu.
Sans être fidèle à celui dessiné par Alfred Jarry lui-même :

Alfred Jarry, Ubu Roi

L'inspiration graphique de Chaland est plutôt celle d'une peinture de Max Ernst :

Max Ernst, Ubu Roi
Huile sur toile ; Format 100 x 81 cm
Collection Musée Georges Pompidou

Reprise pour la couverture d'un des nombreux livres de Ubu Roi, celui de la Collection Folio :

Alfred Jarry, Ubu Roi
Folio Classique, Éditions Gallimard

MàJ Juin 2015 : Et comme je suis partisan de l'Éducation des Masses laborieuses et exploitées par des rythmes de travail infernaux, j'ai profité d'un visite au Musée Pompidou, que je préfère appeler Beaubourg (même si ma grand-mère allait au cinéma avec Georges et Léopold) avec ma petiote, pour prendre une photo du véritable tableau de Max !
Avec son cadre c'est plus mis en valeur : et même avec mon Iphone, le rendu est meilleur que le visuel récupéré plus haut sur la toile !!??…


Max Ernst, Ubu Roi
Huile sur toile ; Format 100 x 81 cm
Collection Musée Georges Pompidou

À la fin de cette histoire de Vengeance, le serviteur onirique du Jeune Albert se prénomme Max.
En référence certainement avec Max Ernst dont Chaland s'inspire pour son propre Ubu dessiné ?…

Une parenthèse à propos de l'avant-dernière case dans laquelle on voit le Jeune Albert et Max, son serviteur : cette image m'a toujours fait penser à la dernière page de Ma vie de Floc'h éditée dans la même collection chez Les Humanoïdes Associés : désert, dunes, colonnes antiques en ruine, le vent se lève à l'arrière-plan…
L'association d'idée par excellence. L'association visuelle plutôt.
Même collection que Le Jeune Albert chez le même éditeur.
(Chaland a fait le portrait de Floc'h pour le 4e plat de cette première édition de Ma vie, et cette dernière page.)
La boucle et la parenthèse se referment…

Floc'h,  Ma vie - page 45
© Les Humanoïdes Associés, 1985
Vengeance, in Le Jeune Albert - planche 8
© Les Humanoïdes Associés, & Chaland, 1985


Ubu représenté par Chaland dans les pages du Jeune Albert…

En avril 1990, Yves Boniface, co-créateur de la librairie Super Héros à Paris organise l'Exposition Coloniale 1990 de Chaland dans les murs de sa librairie (il la quittera un peu plus tard pour se consacrer à Reporter, la Galerie Médicis, et L'Atelier Médicis).
Séance de dédicace organisée, notamment pour la publication de l'édition de luxe de Cœur d'acier par les éditions Champaka.
J'ai acheté deux dessins lors de cette exposition, pas assez d'argent pour m'offrir une planche originale et celles qui m'auraient plu ont été déjà réservées… et de toute façon pas assez d'argent.
Elles étaient pourtant proposées à 3800 FF de jadis de mémoire…
J'entends déjà le refrain classique de certains pseudos collectionneurs, prophètes à rebours : "si j'avais su, j'aurais tout acheté !…"(sic).
Oui, bien entendu.
Ils n'achètent jamais rien, mais auraient toujours tout acheté 20 ans après aux prix de 20 ans avant, ou 20 ans avant en connaissait les prix pratiqués 20 ans après pour rester dans un raisonnement en forme d'anneau de Möbius !

Comme je suis là un peu avant l'heure d'arrivée de Chaland, pouvant attendre avant mais pas pendant pour cause d'entraînement sportif à assurer, je discute au fond de la librairie, comme souvent, avec Yves Boniface.
N'en déplaise à certains, plutôt imbus d'eux-mêmes, c'est l'avantage de l'échange avec un interlocuteur, libraire en l'occurrence, qui permet d'apprendre et savoir un peu plus de choses sur la bande dessinée…
Il me présente un projet futur pour lequel il prend déjà des réservations : cela signifie la certitude du projet.
Un livre qui sera intégralement réalisé en sérigraphie, comportant de nombreuses estampes avec de nombreux passages couleurs, 8/12 de mémoire, et imprimé par L'Atelier.
Façon livre d'artiste, en édition très limitée…

Ubu Roi par Yves Chaland.

La fourchette de prix était déjà fixée et permettait à Yves Boniface de noter les réservation et tester les afficionados de Chaland, et le potentiel du projet en cours.
Je réserve avec enthousiasme, mon nom est mis sur son fameux cahier de réservation à la suite d'autres personnes : je n'étais pas du tout le premier, un ou deux nom devaient déjà être présent dans ce cahier.

Je parlais d'association d'idées, d'associations visuelles.
Le fait est que lorsque Yves Boniface me présenta ce projet d'édition, je visualisais de suite en juxtaposition ce que Chaland avait fait avec Ubu dans les pages du Jeune Albert et ce portfolio Cauchemars édité et imprimé par L'Atelier…

Enfant, je rêvais souvent de titres de bande dessinée que l'on ne trouvait pas ou plus en librairie…
Comme un trésor plus important que tout, à devoir ramener de mes rêves vers le monde réel.
Parfois, j'aimerais m'endormir et, comme le Jeune Albert, discuter avec Ubu
Qu'au fil de l'échange Ubu me dévoile — enfin — ce livre mystérieux, ce beau projet qui aurait dû prendre vie sous le pinceau d'Yves Chaland…
Et, peut-être, pouvoir ramener avec moi quelques unes de ces images, tout comme enfant je pensais ramener dans la réalité ces bandes dessinées oniriques.

Mais Chaland s'en est allé, peut-être rejoindre Ubu et converser avec lui ?
Comme le Jeune Albert s'enfonçant dans le désert pour trouver on ne sait quelle Illumination, je ne peux qu'imaginer ce qui aurait pu être…

Ubu Roi par Yves Chaland.
Cela me fait encore et toujours rêver !

Le Jeune Albert + Les horreurs de la Guerre + Absences
Tirage de Luxe 1000 exemplaires numérotés
© Champaka, & Chaland, 1990

Chaland est né le 3 avril 1957.
Je vous le dis, il est toujours vivant.
Tant que nous nous intéresserons à son œuvre, à ses histoires, à ses livres, à ses dessins, à son univers, il sera vivant…
Tant que des regards s'émerveilleront à découvrir ce qu'il a pu créer, il restera vivant.
Tant que tout ce qu'il a fait restera vivant en nous…




Valéry Ponzone


vendredi 14 mars 2014

> Moebius, Chronique de l'Humanoïde Dissocié

Quand Métal Hurlant et Les Humanoides Associés se sont créés, Mœbius était l'un
des principaux humanoides associés de la nouvelle structure éditoriale.

Les Humanoïdes Associés
Logo (qui m'a toujours subjugué) par Moebius

Le tout premier livre édité sous ce label fut Le bandard fou, réédition du titre publié initialement
aux éditions du Fromage et rapidement épuisé.

Moebius, Le bandard fou - Edition Originale
Les Humanoïdes Associés, 1974

Mœbius étant plus présent que Druillet dans les pages de la revue Métal Hurlant (Druillet s'en détacha plus rapidement), chaque nouvelle histoire du Seigneur de l'Anneau© dans les pages de Métal était un événement.
Tout ce que Mœbius a fait de majeur sous ce nom a été édité par Les Humanoïdes Associés : de Arzach au Major fatal (dont la phénoménale histoire Le garage hermétique de Jerry Cornélius) en passant par des histoires majeures comme The Long Tomorrow, Escale sur Pharagonescia, sans oublier Les yeux du chat, Tueur de monde et la série John Difool


Moebius, Arzach - Edition Originale
Les Humanoïdes Associés, 1976

Moebius, Les yeux du chat - Edition Originale
Les Humanoïdes Associés, 1978


Moebius, Major fatal - Edition Originale
Les Humanoïdes Associés, 1979

Moebius, Tueur de monde - Edition Originale
Les Humanoïdes Associés, 1979

À cette époque Les Humanoïdes éditaient Mœbius : créaient les livres de Mœbius…
Il y eut à un moment une bascule assez étonnante; vers la fin des années 80 quand Les Humanoïdes Associés décidèrent de rééditer Mœbius dans la collection Pied Jaloux, en multipliant les petits pains et scindant certains livres comme Major Fatal qui se retrouva partagé en deux livres : Le garage hermétique et Les vacances du Major.

Moebius, Le garage hermétique 
Collection Pied Jaloux - Les Humanoïdes Associés, 1988

Moebius, Les vacances du Major
Collection Pied Jaloux - Les Humanoïdes Associés, 1990

Et, surtout, de rééditer Mœbius tel que les américains l'avaient édité aux USA.
Les histoires originellement en noir & blanc avaient été mises en couleurs pour le public américain (potentiel) et éditées sous le label Epic en 1987.
Un peu comme les films noir & blanc que le public américain serait soi-disant peu enclin à regarder parce qu'en noir & blanc et pas en couleurs (on se demande comment sont Sin City, Bone ou Calvin et Hobbes ?)…

Ce sont ces versions que Les Humanoïdes Associés choisirent de rééditer.
Cela impliquait tout simplement que les Humanoïdes rééditaient Mœbius tel que les américains l'avaient décidé (comment ? je me répète ?) !

Le plus symptomatique, est le simple fait que les deux livres d'illustration succédant aux fameux Mœbius par Mœbius - 30x30 Collection Folles Images, ou des titres présents dans la Collection Mœbius Oeuvres Complètes (la fameuse collection orangée ou saumon suivant l'angle et la position du soleil) furent des versions françaises de livres américains (il existe aussi des versions allemande, italienne…) : Chaos et Metallic Memories devinrent Chaos et Chroniques métalliques en 1991 et, ce, jusqu'aux éditions actuelles formatées dans un format classique BD dans la collection Mœbius Classique (fond blanc).

D'un livre d'images global potentiellement éditable ou originel, on passe au Chaos avec ces éditions, comme on multiplie les petits pains…

Moebius, Chaos - Edition Originale US
EPIC, 1991

Moebius, Chaos - Edition Originale française
Les Humamoïdes Associés, 1991

Moebius, Chaos
Les Humamoïdes Associés, 2011

Moebius, Metallic Memories - Edition Originale US
EPIC, 1991

Moebius, Chroniques métallique - Edition Originale française
Les Humamoïdes Associés, 1991

Moebius, Chroniques métalliques
Les Humamoïdes Associés, 2011


Cette nouvelle et plutôt laide collection Mœbius USA (avec "graphisme" à la bannière étoilé : je n'ai pas compté s'il y bien les 50 étoiles ?) éditée courant 2012 est assez étonnante : en doublon avec la collection Moebius Classique (fond blanc) qui présente l'édition noir & blanc du Garage hermétique, cette édition reprend encore les versions couleurs américaines.

Moebius, Le garage hermétique Classique
Les Humanoïdes Associés, 2011

Moebius, Les vacances du Major Classique
Les Humanoïdes Associés, 2011


Moebius, Le garage hermétique USA
Les Humanoïdes Associés, 2012

Moebius, Les vacances du Major USA
Les Humanoïdes Associés, 2012
En couleurs mais en présentant cela de façon assez étrange : au 4e plat des livres il est écrit que "Les Humanoïdes Associés sont revenus à la forme originelle de l'œuvre de Mœbius" (sic), tout en précisant plus haut que "pour le marché américain, toutes les planches originellement en noir et blanc sont colorisées et publiées peu après en France." (sic)
Il faudrait savoir ce qui est ou non originel (sic) et montrer un peu plus de cohérence : l'œuvre originelle de Mœbius est-elle en noir et blanc ou en couleurs ?
De toute façon c'est un peu plus compliqué que cela, Major Grubert…
La plupart effectivement, mais certaines, plus rares sont parues en couleurs directes…

Moebius, Escale sur Pharagonescia USA
4e plat - Les Humanoïdes Associés, 2012


Ne parlons pas de l'impact d'une histoire aussi forte que Cauchemar blanc : parue à l'origine en noir &blanc, et l'une des rarissime histoire de bande dessinée française politiquement très engagée à une époque où la société française était bien moins centriste que maintenant.
La retrouver dans cette version en couleurs est vraiment… nul.
La couleur casse complètement l'intérêt et la force de ce court récit et c'est bien dommage…
Et me pousse plutôt à plonger la tête dans le sac (ah ! ah ! humour !) qu'à la relire sous cette forme avariée
J'allais oublier de rappeler que le court-métrage de cinéma de Mathieu Kassowitz adapté de cette histoire de Mœbius est lui aussi en noir & blanc et certainement pas en couleurs !

Moebius, Cauchemar blanc - Edition Originale
Les Humanoïdes Associés, 1977

Moebius, Cauchemar blanc - Page 1
Les Humanoïdes Associés, 1977


Pour prendre un exemple précis, j'ai toujours été surpris de constater que Les Humanoïdes Associés préfèrent éditer une version mise en couleurs pour le marché américain d'une histoire comme Escale sur Pharagonescia, alors que celle-ci avait été publiée en couleurs (directes) dans les pages de Métal Hurlant : une mise en couleurs réalisées par Mandryka (à ce sujet : une édition allemande reprend en livre cette seule histoire avec cette mise en couleurs originelle made in Métal Hurlant !) qui plus est, un auteur réellement important dans l'histoire de l'émancipation de la bande dessinée française à partir des années 70…

Métal Hurlant n° 47 - janvier 1980 - couverture

Escale sur Pharagonescia, pl. 11 in Metal Hurlant n° 47
Couleurs de Mandryka

Moebius, Escale sur Pharagonescia USA
Pl. 11 - Les Humanoïdes Associés, 2012

Escale sur Pharagonescia, pl. 11 in Metal Hurlant n° 47
Couleurs de Mandryka

Moebius, Escale sur Pharagonescia USA
Pl. 18 - Les Humanoïdes Associés, 2012


Von Mœbius, Zwischenlandung auf Pharagonescia
Couverture édition allemande
Volksverlag, 1981


Personnellement je préfère nettement les couleurs originelles de Mandryka à la mise en couleurs made in USA que nous inflige avec mauvais goût ou paresse éditoriale Les Humanoïdes Associés à chaque fois qu'ils trouvent un prétexte pour recaser cette/ces version(s) couleur(s)…
Je crois me souvenir que cette histoire a aussi été publiée en noir & blanc originellement dans La déviation (Les Humanoïdes Associés, 1980) ?
Je n'ai pas mes livres sous les yeux : pas la possibilité de vérifier au moment de rédiger ces misérables lignes…

Moebius, La déviation - Edition Originale
Les Humanoïdes Associés, 1980


J'ai l'impression, à tort ou à raison, que Les Humanoïdes Associés sont passés à cette époque peu à peu à la remorque des éditions/versions américaines…
Oubliant même d'aller puiser dans leur propre vivier : en particulier la revue Métal Hurlant
Même pour éditer leur propre livres d'illustrations de Mœbius, voire LE livre d'illustration sur Mœbius que l'on attend toujours et encore. Pourtant, Les Humanoïdes Associés pourraient farfouiller dans ces pages et y dénicher quelques petites merveilles de l'espace, des dessins encore oubliés au fin fond des pages de Métal Hurlant !

Aussi étonnant en 2010, avec ce volumineux ouvrages de plusieurs centaines de pages :  Mœbius Oeuvres - Les Années Métal Hurlant (à noter que le titre est très proche de celui d'un livre de Chaland édité par Champaka en 1997 : même principe de compilation d'histoires courtes de Chaland dans sa période Métal Hurlant) avec ce livre présenté comme : "L'intégrale des bandes dessinées de Mœbius parues pendant sa période Métal Hurlant."
Mensonge volontaire, marketing ou simple ignorance ?
Certaines histoires venaient d'autres supports, comme La déviation parue dans Pilote en janvier 1973 (période antérieure à la création de Métal Hurlant) ou Barbe-Rouge et le cerveau pirate et, surtout, certaines petites choses ont été oubliées…
C'est toujours la même chose : c'est encore la presque intégrale qui nous fût proposée…

J'en suis toujours à me demander pourquoi Tueur de monde n'est toujours pas réédité : il s'agit pourtant là d'une des plus belles et plus poétiques des histoires de Mœbius !?…
Sous des faux airs, à sa sortie de livre collector rapide à lire, il s'agit là l'une des histoires majeures de Mœbius, quoi qu'on en pense !
Et ce récit aurait bien pris sa place dans cette fameuse (fausse) intégrale…


Moebius Œuvres, Les années métal Hurlant
Les Humanoïdes Associés, 2010

Chaland, Les années Métal
Champaka, 1997

Pour revenir vers cette très laide collection Mœbius USA éditée courant 2012, le gag est de lire l'accroche marketing du 4e plat, de ce qui fut le premier livre édité par Les Humanoïdes Associés : Le bandard fou.

Moebius, Le bandard fou USA
Les Humanoïdes Associés, 2012

Moebius, Le bandard fou USA
4e plat - Les Humanoïdes Associés, 2012

En effet, il est présenté comme "greffé" dans cette collection, avec mise en couleurs spéciale parce que seul titre non édité par les américains à l'époque…
Sous entendu, les américains seraient trop puritains (c'est un scoop ?)  pour lire cette histoire délirante ou si cul avec ce type en érection roccosifredienne pendant quasiment tout le livre, "cette histoire jugée trop licencieuse pour le marché américain très surveillé" (sic) : Code Hays encore actif ? Pas encore la NSA ? Mais, alors,  qui ???…
Sauf, que oui, ben non…
Epic, label de Marvel n'a peut-être pas édité cette histoire trop osée pour eux, et ne l'a pas donc pas colorisée comme on dit, mais oui, mais bon il est absolument faux de dire qu'il n'y a pas eu d'édition américaine du Bandard fou : Dark Horse Comics l'avait bien édité en 1990 sous le titre The Horny Goof…
Ce titre portant le numéro 0, certainement pour entrer dans la numérotation des autres livres de Mœbius parus chez Epic, la maquette étant proche de celle d'Epic

Du 1er livre édité par Les Humanoïdes Associés en 1974 au volume 0 publié par les américains en 1990 : cela est très binaire finalement !…

Moebius, The Horny Goof
Dark Horse Comics, 1990

Autant arrêter là, avant de passer dans la terrible dimension bitmap du monde de l'esprit de Grubert : originellement en noir & blanc faut-il encore le préciser…

dimanche 16 février 2014

> Une autre (petite) histoire de foot… 

Un moyen de relever le niveau moyen de la création en bande dessinée avec cette vie de Didier Drogba en bande dessinée, présentée sur le site de France24.
C'est la conclusion de l'article qui est intéressante : en effet, c'est Didier Drogba ou tout au moins son éditeur que les grands éditeurs de bandes dessinées devraient engager pour diriger leurs catalogues.
Il semble être aussi bon pour marquer des buts (et il est très très fort dans cet exercice : rien à dire à ce sujet) que pour faire de l'édition.
Passons sur la côté "ce qui rentrera dans ma poche gauche ira dans celle de droite" (l'argent gagné sera versé à sa propre Fondation : même si celle-ci doit être une bonne Fondation, il est tellement plus facile d'être philanthrope avec sa propre fondation, n'est-il pas ?) : le plus fascinant est le fait de savoir à l'avance que sa vie en bande dessinée va faire des bénéfices !…
Trop grand. Trop fort.
Ce que je vois plutôt comme un bide annoncé en terme d'édition devrait faire des bénéfices…
Cela est garanti.

Incroyable. je me suis usé la santé et parfois mon capital passion à éditer des portfolios, estampes, tirages de luxes et/ou limités, livres et bandes dessinées (…) depuis 1988 si je me réfère au tout premier portfolio que j'ai édité… pour ne jamais rien gagner ni faire aucun bénéfices… voire ne perdre que de l'argent et de l'énergie.
Ni même acquérir le prestige de l'uniforme.
C'est cela que j'aurais dû faire plutôt qu'éditer des quasi premières bandes dessinées de certains auteurs : la vie en BD (pas en bande dessinée mais bien en BD) de stars du sport.

Ce qui est le plus incroyable dans cet article est le fait que le lien que la journaliste a créé dans le corps de son article sur le titre du tome 1 de ce merveilleux album de BD (il y en aurait plusieurs) est un lien qui nous amène directement sur la référence de la BD en vente sur le site… fnac.com !
Incroyable.
France24 chaîne et site internet d'information à vocation internationale (dont la référence à sa création était plutôt la BBC qu'une chaîne commerciale lambda), de service public qui plus est,  se permet dans les articles de certains de ses journalistes du site internet de proposer des liens commerciaux vers la Fnac !
Dans le corps de l'article, pas en publicité ou bannière présentes à côté de l'article : mais bel et bien dans le corps de l'article, donc par choix de la journaliste qui passe là pour un pur camelot ou rabatteur.
Cela m'étonnerait énormément que ce soit conforme au code de déontologie du journalisme !???…
D'ailleurs, l'intégralité des liens de l'article servent une promotion outrancière de ce livre, dont ne doivent bénéficier que très peu de réelles bandes dessinées créatives sur France24 : lien avec le profil Facebook de la BD (BD Officiel / Facebook), lien sur le site du livre lui-même avec Orange mis en avant un peu partout comme partenaire de cette BD, lien pour la Fondation Didier Drogba, liens sur ses clubs (Chelsea ; Galatasaray… mais pas Marseille ???) etc.
Cet article de France24 ressemble finalement plus à un publireportage qu'à un article de journaliste : même s'il est évident que ce n'est pas le genre d'article qui permet d'obtenir le Prix Albert Londres ou le Pulitzer, j'ai plus l'impression d'un travail de journaliste complètement hors-jeu…

Comme je l'ai dit, je pense que beaucoup d'autres bandes dessinées et auteurs auraient mérité ou apprécié qu'on leur fasse autant de promotion (gracieuse ?) même si j'ai plus l'impression qu'il s'agit là de servir la soupe
Pas besoin de faire une bonne bande dessinée de création ou de genre, c'est ce genre là qui attire les sponsors tels Orange ou… France24.

Fin des prolongations.
Séance de tirs au but.


Une BD qui sent le chef-d'œuvre absolu…
voire le Fauve d'Or à Angoulême ?

mercredi 12 février 2014

> Confusion…

Entendu dans la boutique Nespresso® du quartier de la Madeleine, à Paris, de la bouche d'un employé alliant patience et compétence, juste après le passage d'un client très certainement tout droit sorti de la cuisse de Jupiter (fort probablement) :

"Certaines personnes confondent pouvoir d'achat et savoir-vivre !…"

Terriblement vrai !!!…



mardi 11 février 2014

> Alan MOORE+O'NEILL dans la LETTRE DE CARTHAGE #5 - MARS 2000

J'ai retrouvé les maquettes de la Lettre de Carthage : ce fût la newsletter (comme on dit en bon français) d'informations de la libraire de son ouverture en 1997 à 2003 de mémoire.
Douze numéros, chacun envoyé à plusieurs centaines d'exemplaires pour informer des expositions, signatures ou nouveautés et surtout sorties de ce que j'ai édité au fil des années (portfolios, livres ; estampes ; affiches ; tirages de luxe ; collectors etc.) sans oublier certains ouvrages que j'ai distribués (j'aurais mieux fait de m'en abstenir !)…

Quelques rares textes furent écrits par d'autres personnes par amitié: les meilleurs, comparativement aux machins-trucs que je rédigeais à la va-vite pour juste présenter les choses (il fallait toujours tout faire en même temps)…

Voici le texte écrit par un ami pour présente Alan MOORE et Dave O'NEILL lors de la sortie des comics de The League of Extraordinary  Gentlemen :

LETTRE DE CARTHAGE #5
MARS 2000

"Après V pour Vendetta, après les Watchmen et autre From Hell, Alan MOORE revient avec une des séries les plus intrigantes de ces dernières années : suspense, humour et Intelligence [Service of course !] sont au rendez-vous des Aventures hors du commun de cette League of Extraordinary Gentlemen




Reconnaissons tout de suite que le principe de cette nouvelle série scénarisée par l’hirsute barde anglais est plutôt jouissif : prenez des personnages de fiction du 19ème siècle, rassemblez-les pour de nouvelles aventures apocryphes, et servez bien frais. Tout cela n’est pas original [voir les romans de P.J. Farmer liant The Shadow, James Bond, Tarzan…], mais l’utilisation qu’en fait Moore est tellement jubilatoire que l’on peut l’imaginer ricanant dans sa barbe lors de l’élaboration de l’intrigue. Dans un monde où les rapports de force sont subtilement différents du nôtre, l’arrière-plan politique de l’intrigue - qui fait de cette histoire une amusante uchronie - s’efface devant les exploits dignes des penny dreadfuls de cette Ligue des Extraordinaires Gentlemen. En voici les membres : Mr. Alan Quatermain, bien connu pour son incursion dans les mines du Roi Salomon ; le capitaine Nemo, que l’on ne présente plus ; Mr. Hawley Griffin, inventeur d’un sérum d’invisibilité ; le docteur Henry Jekyll - et bien sûr son alter ego - ; et enfin une certaine Miss Wilhelmina Murray, plus connue sous le nom de Mme Mina Harker, qui sait résister aux hommes, même quand ils ont les dents longues. Une bande d’aventuriers décatis [Quatermain est accro à l’opium], d’assassins en fuite [ni Hyde, ni Griffin ne sont des parangons de vertu], de femmes à la morale douteuse [ça ne se fait pas de fuir avec un étranger, même si c’est un comte]. Tout ce beau monde est rassemblé par un agent britannique [au service d’un certain “M”…], car dix ans après les exploits si bien médiatisés de l’Éventreur, l’Empire sur lequel le soleil ne se couche jamais se retrouve menacé par un ennemi aux yeux bridés, le Péril Jaune incarné…j’ai nommé le diabolique Fu Manchu. Celui-ci a dérobé un échantillon de cavorite [relisez Les Premiers Hommes dans la Lune], ce qui pourrait lui permettre de prendre le contrôle des airs - il n’y avait guère que Robur et quelques autres pour savoir maîtriser le plus lourd que l’air, à l’époque. Mais ce n’est que le début d’une histoire qui ménagera quelques surprises au lecteur le plus blasé.
Au-delà de l’amusement procuré par ce gloubi-boulga fictionnel, on peut remarquer que MOORE et O’NEILL jouent sur de nombreux stéréotypes des histoires de l’époque : la place des femmes dans la société, le racisme anti-asiatiques, le colonialisme. Contrairement à ce qui se passe dans l’œuvre précédente de Moore, le très sérieux From Hell, ces thèmes on ne peut plus réalistes ne constituent pas l’intérêt principal de la série, mais pour le lecteur enclin au second degré, ils ajoutent au plaisir simple mais réel d’une intrigue bien ficelée.Comme à l’habitude, Moore s’est adjoint un dessinateur de premier plan, bien que peu reconnu, son compatriote Kevin O’NEILL. Celui-ci n’est connu en France que pour son travail sur la série Marshall Law, dont la première histoire fut jadis publiée par les éditions Zenda. Son dessin était alors tout d’exagération : des visages déformés par la haine, des corps sous stéroïdes, des bastons comme on n’en avait plus vues depuis Jack Kirby, tout cela seyait parfaitement à ce qui se présentait comme une satire cruelle et assassine du principe même des super-héros, vache à lait de la bande dessinée anglo-saxonne.
Pour The League, O’NEILL s’est assagi. Une composition très régulière, des corps bien proportionnés, des  visages plutôt réalistes, et des décors…ah, des décors à faire pâlir d’envie Tim Burton.
Dans le droit fil des ambiances steam-punk développées  depuis plusieurs années en science-fiction, voici que s’offre à nos yeux ébahis un Londres unissant la désolation d’un quartier de Limehouse malheureusement à peine exagérée et la démesure de monuments titanesques à la gloire de l’Empire, enchevêtrements de métal à côté desquels les pyramides d’Égypte passeront pour d’aimables jeux de Lego™. Le vaisseau de Nemo est lui aussi un bijou : sorte de calamar géant en acier trempé [“trempé”, le Nautilus : humour !], sa décoration intérieure ferait penser à de l’art déco version hindoue. En effet, loin du James Mason de la version Disney™, Nemo est ici dépeint comme un Hindou de haute caste - en accord avec les livres de Jules Verne - , un personnage désabusé que l’asservissement de son pays par les anglais a rendu quelque peu misanthrope, et qui pourtant accepte de servir l’Empire. Mais il n’est pas homme à se laisser longtemps abuser… Il est en fait l’exact opposé de Quatermain, qui reste manifestement fidèle à son image d’aventurier colonialiste. Griffin et Hyde, eux, ne sont là que pour gagner le pardon pour leurs crimes. Quant à Wilhelmina Murray, il s’agit probablement du personnage le plus intéressant. O’NEILL la dessine comme une jeune femme de belle allure qui, revenue de sa macabre aventure, a une fois pour toutes décidé qu’il n’y avait aucune raison qu’elle se soumette aux diktats de la moitié masculine de l’humanité. Ce qui nous donne de savoureux échanges entre cette divorcée anti- conformiste et les incurables machos que sont Quatermain et Nemo.
Une caractéristique secondaire de cette série est la volonté de Moore d’utiliser autant que possible des personnages déjà existants dans la fiction du 19ème siècle. Le lecteur va donc être entraîné dans une aventure où il pourra rencontrer au coin d’une rue des personnages comme Auguste Dupin [La Lettre Volée, ça vous dit quelque chose ?), un rescapé de Moby Dick…j’en passe et des moins connus.
Le moindre personnage, même de second plan - voire d’arrière-plan - est tiré d’un livre ou d’un autre. On peut donc se livrer à un divertissant jeu de piste,d’intérêt limité il est vrai pour le lecteur français, puisqu’une grande partie de ces personnages proviennent d’ouvrages anglo-saxons, le plus souvent de littérature populaire. Mais on trouve déjà sur la Toile des sites consacrés à cet exercice.
Cette série a provoqué aux États-Unis un tel engouement qu’une deuxième histoire est déjà annoncée, alors même que la première tarde à se terminer, puisque la cinquième partie accuse un retard d’environ un an et devrait paraître fin avril 2000. Moore a d’ailleurs fait part de son envie de développer toute une gamme d’histoires utilisant des personnages de fiction : dans une scène révélatrice, Murray contemple un tableau montrant des personnages du 18ème siècle, comme Gulliver Nul doute que si le public continue à être au rendez-vous, ce filon à la fois d’un grand potentiel commercial mais aussi tellement distrayant sera exploité au mieux par Moore, qui revient donc sur le devant de la scène grand public grâce à cette série et prouve une fois de plus la diversité de son talent. On peut affirmer sans grand risque que The League of Extraordinary Gentlemen satisfera aussi bien les lecteurs à la recherche d’un divertissement de qualité que ceux, plus rares, à l’attente de la prochaine grande œuvre de Moore, qui sera probablement liée à la  magie, un domaine pour lequel celui-ci montre un intérêt croissant. Ne craignez rien. Si Watchmen / Les Gardiens vous a fait oublier vos préjugés vis-à-vis des super-héros, Alan Moore réussira bien à vous faire oublier David Copperfield..."

F. Peneaud

> MOORE & O’NEILL, The League of Extraordinary Gentlemen
[Ed. America’s Best Comics]



La Lettre de Carthage n°5 - mars 2000
Couverture Al Séverin

lundi 10 février 2014

> Kyle BAKER dans la LETTRE DE CARTHAGE #4 - FÉVRIER 2000

J'ai retrouvé les maquettes de la Lettre de Carthage : ce fût la newsletter (comme on dit en bon français) d'informations de la libraire de son ouverture en 1997 à 2003 de mémoire.
Douze numéros, chacun envoyé à plusieurs centaines d'exemplaires pour informer des expositions, signatures ou nouveautés et surtout sorties de ce que j'ai édité au fil des années (portfolios, livres ; estampes ; affiches ; tirages de luxe ; collectors etc.) sans oublier certains ouvrages que j'ai distribués (j'aurais mieux fait de m'en abstenir !)…

Quelques rares textes furent écrits par d'autres personnes par amitié : les meilleurs, comparativement aux machins-trucs que je rédigeais à la va-vite pour juste présenter les choses (il fallait toujours tout faire en même temps)…

Voici le texte écrit par un ami pour présente Kyle Baker lors de la sortie en français de Pourquoi je déteste Saturne (Éditons Delcourt) :

LETTRE DE CARTHAGE #4
FÉVRIER 2000

"D’abord, c’est  plein d’hydrogène. Ensuite, c’est froid et beaucoup trop loin pour y passer un week-end en amoureux. Mais Anne a de toutes autres raisons pour détester Saturne.



Sous une couverture décevante - l’originale était bien plus originale - voici enfin traduit un des albums U.S. les plus amusants de ces dernières années. Kyle  BAKER n’en était pas à son coup d’essai avec cette comédie de moeurs : un premier album solo paru en 1988 et disponible actuellement chez  Marlowe and  Company, The Cowboy Wally Show, confirmait le talent d’humoriste apparu en 1987 dans ses dessins  pour la série de DC Comics The Shadow, un bijou d’humour très noir, ou même l’adaptation en B.D. de films comme Howard The Duck - une daube totale,  il faut bien le reconnaître. Cowboy Wally racontait  la carrière d’un animateur-acteur de la télé américaine, producteur de séries à côté desquelles Hélène et les garçons pourrait passer pour un chef-d’oeuvre comme Twin Peaks.
Avec un noir et blanc très sobre et une science consommée des expressions faciales,  BAKER livrait une satire de la télé populaire, lui qui écrit pour elle depuis longtemps.
Déjà présente dans cet album, l’utilisation de dessins à mi-chemin entre l’illustration et la B.D. accompagnés de texte situé sous ou à côté des cases va caractériser les œuvres suivantes de BAKER. Celui-ci puise donc depuis ses débuts aux sources de la  bande dessinée, avant l’utilisation des bulles, pour créer des oeuvres pourtant très ancrées dans leur époque. Son art consommé du rythme, qui doit beaucoup au  slapstick des débuts du cinéma au plan narratif, mais qui est aussi en évidence dans les chutes de ses blagues hilarantes, n’est égalé que par sa maîtrise de la complémentarité texte-image.Pour reprendre la classification établie par Scott Mac Cloud dans L’Art Invisible, BAKER utilise à merveille certaines combinaisons entre le mot et le dessin : le type “additif” où texte et image font passer le même sen, ici amplifié, et le type ‘interdépendant”, où une synergie, une création de sens, se produit entre le texte et l’image. Quand cette virtuosité est mise au service d’un humour où figurent en bonne place des jeux de mots bien tirés par les cheveux [bon courahe au traducteur !], le résultat atteint des sommets de folie douce
En 1999 est paru chez DC Comics / Vertigo son troisième album, You Are Here, dans des couleurs par ordinateurs genre cellulo. Un trait qui oscille entre les bébêtes à la Disney et le gore à la De Palma, un méchant qui ressemble à Mitchum dans La Nuit Du Chasseur, un homme qui voit son passé lui revenir en pleine figure, tout cela crée une atmosphère plus âpre que celle de Cowboy Wally, atmosphère que l’on retrouve dans son dernier album en date, paru pour la fin de l’année chez  DC, I Die at Midnight.
Le 31 décembre 1999, un homme largué par sa copine décide de se suicider en avalant des  médicaments, mais ladite copine surgit bien inopportunément, décidée, elle,
à faire la paix. S’ensuit une course contre la montre en 64 pages dans un New- York  prêt au passage à l’an 2000. Une course-poursuite pour récupérer un remède aux médicaments absorbés, mais aussi contre un gros bras cinglé et violent épris
de la copine en question. Un réveillon pas comme les autres... Ces deux derniers albums, à l’humour toujours présent mais où les personnages sont confrontés à des psychopathes réellement malfaisants, annoncent peut-être une évolution chez le comique léger que fut jusqu’à présent BAKER.
Léger, mais dangereux : il a récemment provoqué la destruction du tirage d’un comic. Il y dessinait une courte histoire humoristique où l’on découvrait les déboires de la baby-sitter de Superman bébé. Une ambiance à la Tex Avery qui a terrifié l’éditeur DC Comics quand ils ont découvert le super-bébé grésillant joyeusement dans un four
à micro-ondes. De peur qu’un parent imbécile n’essaie la même chose avec son gosse et les poursuive en justice, ils ont fait pilonner ce comic. De la naissance d’un collector
de Kyle BAKER...
Entre Cowboy Wally et You Are Here se situe donc Pourquoi je Déteste Saturne,  paru en 1990 chez DC. Le noir et blanc est là rehaussé de l’utilisation élégante
d’une couleur de fond, choix délibéré de la part de  Baker puisque des projets comme Justice Inc. [une mini-série dérivée de The Shadow] ou l’adaptation B.D.
de De l’Autre Côté du Miroir, pour le défunt éditeur First Comics, avaient montré son art de la couleur.
Le point fort du dessin de BAKER, ces contorsions faciales en phase parfaite avec un texte soigné aux petits oignons, est lui aussi à l’honneur. Le personnage principal de cette histoire est une jeune femme nommée Anne, dont la soeur légèrement fêlée est poursuivie par son ex, un jaloux dangereux...et prétend venir de Saturne.
Vive la famille ! 
Anne est une femme moderne : elle écrit une chronique pour un magazine branchouillard, se débrouille très, très bien sans les mecs, si, si, s’habille en noir et passe beaucoup de temps à discuter de sexe avec son meilleur copain, Ricky. Une new-yorkaise des
années 80, quoi. Qui va traverser les U.S.A. à la recherche de sa soeur quand l’ex vient la menacer. De quoi effectivement détester Saturne ! 
Tout cela est aussi bavard et amusant qu’un bon  épisode  de sitcom, les  considérations loufoques sur les hommes, les femmes et tout le tintouin succédant aux calembours et vacheries. Même lors des apparitions de l’ex qui se fait de plus en plus pressant,
le ton reste léger et hystérique. Comment échapper à un type assez riche pour faire condamner un immeuble, se demande Anne. Heureusement pour elle, on apprend
à se servir des armes lourdes, sur Saturne..."

F. Peneaud


La Lettre de Carthage n°4 - février 2000
Couverture Pascal Rabaté


dimanche 9 février 2014

> RICCI dans la LETTRE DE CARTHAGE #2 - MAI 1999

J'ai retrouvé les maquettes de la Lettre de Carthage : ce fût la newsletter (comme on dit en bon français) d'informations de la libraire de son ouverture en 1997 à 2003 de mémoire.
Douze numéros, chacun envoyé à plusieurs centaines d'exemplaires pour informer des expositions, signatures ou nouveautés et surtout sorties de ce que j'ai édité au fil des années (portfolios, livres ; estampes ; affiches ; tirages de luxe ; collectors etc.) sans oublier certains ouvrages que j'ai distribués (j'aurais mieux fait de m'en abstenir !)…

Quelques rares textes furent écrits par d'autres personnes par amitié : les meilleurs, comparativement aux machins-trucs que je rédigeais à la va-vite pour juste présenter les choses (il fallait toujours tout faire en même temps)…

Voici le texte écrit par un ami pour présenter Stefano Ricci, lors de l'exposition montée au mois de mai 1999 à la librairie-galerie La comète de Carthage :


LETTRE DE CARTHAGE #2
MAI 1999

"Il serait facile et futile à la fois, de tenir un discours élogieux, rempli de multiples superlatifs, sur Stefano RICCI. Ce jeune artiste d’origine italienne présente un style graphique tout à fait particulier ; à la lisière de la bande dessinée contemporaine, son dessin s’apparente à la peinture, et, il est fort aisé de regarder ses ouvrages d’un point de vue purement pictural.
Sans doute nous pose-t-il de manière aiguë le problème de la reconnaissance de la bande dessinée comme expression artistique à part entière; le “neuvième art” jouit encore d’une réputation peu propice et possède, encore et toujours, de nombreux détracteurs. Si RICCI permet d’ouvrir un peu plus l’accès à la “BD”,  en nous offrant une nouvelle voie à explorer, nous ne pourrons nous en plaindre. Il eût été évidemment souhaitable que ce moyen d’expression, composante culturelle indéniable, soit reconnu auparavant, mais soyons assurés que les personnes frileuses à l’égard de la bande dessinée, seront de plus en plus acculés dans leur étroitesse d’esprit grâce à des ouvrages tels que Tufo, ou bien encore Anita.
Tufo, d’après un scénario de Philippe de Pierpont, met en scène la confrontation de l’Homme face  à l’art, mettant en scène une cantatrice déchue qui va mener jusqu’à son terme sa quête de l’infini. La mort devient un acte libérateur, seul rempart face à l’absurdité de la vie. L’unique issue, l’unique finalité prend la forme de cette symbiose entre le corps humain et l’œuvre engendrée. Le dessin, aux contours incertains, est la sublimation de cette conception, à la fois aride par sa dureté, et fertile par l’infini qu’elle engendre; l’utilisation de panels de gris accentue lui aussi l’étroite relation qui se crée entre le dessin et la vie: les cases se fondent entre elles et se dilatent jusqu’à nous, jusqu’au présent intemporel de notre lecture…
Anita, d’après un scénario de Gabriella Giandelli, marque déjà une rupture: l’apparition de la couleur en est l’élément le plus apparent, mais nous ne saurions réduire cette évolution vers une certaine “maturité artistique”, à ce simple fait. Le dessin semble s’étendre; les cases s’agrandissent au point de former dans la plupart des cas sinon des diptyques [du moins des images se répondant les unes aux autres par une recherche de la complémentarité]dans l’utilisation des couleurs, voire des tableaux, renforcés par un lien textuel.
Mais ne nous y trompons pas, il s’agit bel et bien de bande dessinée. L’effet rendu, et sans doute escompté, est une contemplation de chacune des cases/pages; le rythme semble se ralentir inexorablement jusqu’à saisir l’instant dans sa nudité la plus crue. Nous ne pouvons ne pas penser alors à certaines œuvres cinématographiques, où l’image se déconnecte d’un récit linéaire au point de devenir langueur… De la même manière, Stefano RICCI saisit un portrait d’Anita d’une justesse et d’une précision quasi diabolique. Elle-même photographie les déchets de notre société par le biais des restes alimentaires, laissés négligemment ou consciencieusement dans nos assiettes. Si Bukowski le faisait de manière beaucoup plus scatologique, ces deux artistes ne semblent finalement pas si éloignés l’un de l’autre dans leur démarche: ne cherchent -ils pas à cerner ainsi une intimité que nous ne considérons généralement qu’avec indifférence, voire dégoût ? Les couleurs, notamment les rouges vibrants, accentuent la profondeur de l’album: elles sont le reflet des charbons ardents que nous inflige le dessinateur.
Le choix fixé par Stefano Ricci d’utiliser dorénavant le titre générique de Dépôt Noir pour ses recueils de dessins et travaux illustratratifs ne surprendra donc personne. Le lecteur y trouvera à chaque fois quelques facettes de la large palette graphique dont il dispose. De nombreuses césures apparaissent dans le dessin, et le texte en profite parfois pour s’enrouler dans certaines de ses illustrations…
Le portfolio qui paraîtra aux Éditions Le 9ème Monde dans le courant du mois de juin ne pourra donc être que fort prometteur au regard de ce qui a déjà été réalisé.
L’exposition qui se déroulera à partir du 10 juin, et ce, jusqu’au 31 juillet 1999 à la librairie-galerie La comète de Carthage, réunira plusieurs planches originales d’Anita, mais également les dessins originaux de Dépôt Noir, le portfolio conçu spécialement à cette occasion, sans oublier certains des dessins extraits du livre publié au début de cette année par les Éditions Fréon…
Cette exposition nous permettra de constater à quel point le dessin de Ricci est dense et torturé. Le pastel est littéralement écrasé contre la feuille; le papier gratté jusqu’à la dernière fibre et de cette matière quasiment informe surgit la magie de la vie : que la lumière soit ! "

V. Lefieux