samedi 5 novembre 2016

> Les pin-ups du week-end… par Ashley Wood

La pin-up sont les pin-ups et sont venues à trois pour ce week-end de novembre qui pourrait être couvert…
Attention, car elles risquent de vous allumer si vous continuez à adopter cette attitude !?…
Les applaudissements ne sont là que pour dissimuler leur impatience… 

On a mission from God… pas de temps à perdre avec des loustics hérétiques !

Hell Spawn par Ashley Wood
Techniques mixtes sur papier ; 2000





Valéry Ponzone


vendredi 4 novembre 2016

> Moebius fait courir Tintin dans le Desert B…

Toujours cette fichue période d'exposition Hergé au Grand Palais qui fait voir des Tintin partout…
Un dessin de plus de la célèbre houpette par Moebius : une estampe superbement imprimée en sérigraphie : certainement par Yves Amateis si l'on se réfère à ses fameux dégradés présents partout même quand ce n'est plus tendance depuis des années…
Des estampes de Moebius, j'en ai quelques unes, et s'il y en a bien une que j'ai vite revendue, c'est bien celle-ci…
La réalisation en sérigraphie dissimule trop un dessin qui n'est qu'un petite dédicace, certes amusante, mais vraiment anecdotique pour l'éditer avec cette qualité d'impression…
Pour ne pas dire sans grand intérêt…
L'édition de ce crobard en sérigraphie me fait penser à tous ces caches misères que l'on fait maintenant en rénovation ? !

De toute façon quand t'es dans le Désert (B) depuis trop longtemps…tu t'demandes à qui ça sert… 
Na na nanère… Les yeux bandés !

Moebius, Tintin et Milou dans le désert
Sérigraphie couleurs — 120 ex. numéroté & signés par l'artiste





Valéry Ponzone


jeudi 3 novembre 2016

> Monsieur Jacques Tardi attend son train…

Voici mon dessin préféré de Tardi…
Tout simplement !…

France Rail vu par Tardi
Lithographie éditée par France Rail en 1983

En version originale et pas dans la version plus courante, rééditée juste après en quadrichromie,  et que certains n'hésitent pas à faire passer pour une sérigraphie, peut-être juste parce que ce tirage est signé ou par ignorance !?…
Il faudra un jour que j'aborde ce sujet : tous ces vendeurs d'images présentées "en sérigraphie" ou "lithographie", et qui ne sont en fait que des tirages en offset…
Mais, ceci sera une autre histoire, comme aimait à le dire ce très cher Rudyard…

Je fais le malin, mais je ne sais même pas si ce visuel est celui de la version en litho ou celle en quadri ???…
Étonnant, non ?






Valéry Ponzone

mercredi 2 novembre 2016

> Ted Benoit dans les Inrocks 12-10-2016…

Un ami m'avait envoyé une copie de l'article des Inrocks
Reprenons… sous le lavabo se trouve l'emporte-pièce :

Ted Benoit — Les Inrocks 12-10-2016 que je peux agrandir en cliquant sur l'image !
"Ray Banana, ce détective décontracté (…)  Ce roman noir (Berceuse électrique) se déroule dans une Amérique rétrofuturiste, que Ted Benoit peuple de bâtiment modernistes et de voitures aux lignes racées. Il n'oublie pas pour autant de maltraiter les canons de la ligne claire, en utilisant notamment des trames grises - inimaginable chez Hergé."

Ray Banana n'est pas détective. 
Il est bien "dilettante sans raison sociale avouée", pour citer Gérard Lenne, mais a priori pas détective, sinon il nous aurait-déjà été présenté ainsi…
Quant à maltraiter les canons de la ligne claire, il est … clair que Ted Benoit a été l'un de ses plus fidèles pratiquants !
Mais, surtout, surtout, Berceuse électrique n'a jamais été un album fait avec des trames !
Si je ne me trompe pas, la première version était agrémenté de gris faits au lavis, qui sont d'ailleurs très différents entre l'édition courante sur papier offset (qui boit un peu les encres = gris plus foncés / plus denses) et l'édition de luxe toilée sur un papier couché — je crois que c'était un Globe quelque chose non ? — dans laquelle ils sont plus "lisibles"…
Il a fallu attendre la très laide réédition de 2002 dans cette hideuse collection casterman classiques, pour qu'une nouvelle mise en "couleurs de gris" soit réalisée par Madeleine de Mille (Casterman avait dû perdre les films d'impression d'époque ?) avec 3 nuances différentes de gris (plus froid / plus chaud), mais toujours pas de trames…
Je me demande même si ce retirage n'a pas été fait en quadrichromie (gris chaud avec du jaune etc.) ? 
Ceci n'explique pourtant pas le travail de sabotage très méticuleux de l'éditeur opéré sur cette réédition — limite scandaleuse — alors que cette nouvelle mise en couleurs était très intéressante !…

Quant à écrire que ces trames serait inimaginables chez Hergé, je ne sais que penser de cette affirmation aussi péremptoire que fausse !
À moins que ceci ne soit le fruit de mon "inimagination" :

Hergé, Tintin, Le Lotus Bleu
Page 20 "avé des trames peuchère !"
© Éditions Casterman + Moulinsart

Mais ces "petits points noirs, serait-ce de la trame ou du caviar ?
Je pencherais plutôt pour de la trame…
Hé oui !…
À l'époque Hergé devait indiquer les zones à tramer, avec pourcentage de ladite trame, qui devait être faite par l'imprimeur en "trames mécaniques"…
Pas la suite bon nombre d'auteurs, héritiers d'Hergé et fidèles métronomes de la ligne claire ont utilisé des trames manuelles (remerciement chaleureux à Letraset et, dans une moindre mesure, à Mecanorma, sans oublier Decadry pour les moins fortunés!…).

Je résume : 
- Ted Benoit n'a pas utilisé de trames dans Berceuse électrique, version originale ou édition actuelle remise en "couleurs de gris" ;
- Ray Banana n'est pas détective ;
- Hergé utilisait bien des trames dans les premières versions de Tintin en noir et banc.

Voici un très bon exemple d'utilisation de la trame (des trames) par Ted Benoit pour sa version de l'affiche de Casablanca qui lui avait été commandée à l'occasion d'une ressortie du film…
[Désolé pour la zone rectangulaire en haut sur Ingrid, mais c'est le reflet de la vitre du cadre].

Casablanca, Affiche de film par Ted Benoit
"avé la trame peuchère !"
Warner Bros Années 80

Rétablissons une autre Vérité Historique® : la ressemblance avec Clark Gable est trop prévisible : la véritable référence graphique de Ray Banana se trouve plutôt chez Willem avec son fameux Fred Fallo !
Moustache, lunettes noires, tout y est…

Fred Fallo à la plage par Willem

Fred Fallo, Art Moderne par Willem

Il est amusant de constater que cette histoire de Fred Fallo s'intitule Art Moderne : puisqu'un autre membre de la confrérie de la ligne claire a aussi fait une histoire de Fred Fallo — sur scénario de Willem — Esclaves de la seringue, repris dans un des plus beaux livres (le plus beau ?) édité par Les Humanoïdes Associés : L'Art Moderne !…
Son auteur n'est autre que celui à qui l'on prête la création du terme Ligne Claire : Joost Swarte.

Swarte, L'art moderne
Edition originale reliée + dos toilé
Éditions Les Humanoïdes Associés, 1980

Fred Fallo, Esclaves de la seringue par Swarte + Willem

Ray Banana dans son fauteuil in Les magiciens d'eau
Tirage en sérigraphie Exposition L'affaire Ted Benoit

Ray Banana dans son fauteuil in Les magiciens d'eau
Tirage en sérigraphie Exposition L'affaire Ted Benoit

Fred Fallo dans son fauteuil in Esclaves de la seringue par Swarte + Willem

La boucle est bouclée…
Willem… Fred Fallo… Art Moderne… Ted Benoit… Ray Banana… Joost Swarte… Fred Fallo… L'art moderne… Berceuse électrique… Ted Benoit… Ted Benoit… Ted Benoit…
La berceuse électrique commence vraiment à faire son effet : il est temps d'aller se coucher !…




Valéry Ponzone




samedi 29 octobre 2016

> La pin-up du week-end… par Stan & Vince

Tsk Tsk par Stan & Vince
Encre de Chine et feutres sur papier ; 1999

Un dessin de Stan & Vince, fait en 1999, pour mon anniversaire…
Un bon prétexte pour renouer avec la tradition des Pin-Up du week-end !!!
Un bien beau cadeau : merci au duo de choc !




Valéry Ponzone




PS /  Message personnel :
Reviens Belinda, reviens… Je regrette trop que tu sois partie… Penses à tous les bons moments que l'on a passés ensemble… Reviens Belindaaaaaaaaaa !… Aaaaaaaaaaaargh !!!… Ta longue chevelure rousse me manque tant !!!…

vendredi 28 octobre 2016

> Blueberry dégaine des numérotations différentes… chez Swof

Alors ça pour une surprise !
Une nouvelle énigme des numéros qui va certainement nous révéler où se situait vraiment l'Atlantide et pourquoi diantre les Atlantes ont garé leur vaisseaux spatiaux pyramidaux au bord du Nil, il y a quelques milliers d'années ???

L'avantage d'avoir vu passer beaucoup de choses sous les yeux et d'être un peu attentif : voilà une petite image éditée par la revue fanzine suisse Swof en 1997, avec le célèbre Blueberry de Giraud, mis en couleurs sur ordinateur je pense. 
Qu'elle n'est pas ma surprise de constater des numérotations différentes sur plusieurs exemplaires !

Une partie du tirage est justifiée sur 199 exemplaires et l'autre sur 200 exemplaires…
Qui résoudra ce mystère ?
Je ne me résoudre à penser qu'il aurait pu y avoir une double numérotation ? 
Si on ne pouvait même plus compter sur la probité suisse, où irait-on ???…
Mystère et boule de gomme !

Giraud, Blueberry Hands up !
Offset couleurs — 199 ex. numéroté & signés par l'artiste
Éditions Swof — 1997

Giraud, Blueberry Hands up !
Offset couleurs — 200 ex. numéroté & signés par l'artiste
Éditions Swof — 1997

Même dans la numérotation des exemplaires hors-commerce il y a un truc étrange puisque sur seulement 20 exemplaires, je remarque que l'écriture n'est pas la même…
Cela est un détail puisque c'est surtout le fait d'avoir des exemplaires sur 199 et sur 200 exemplaires qui me trouble davantage…
J'imagine le casse-tête pour celui ou celle qui fera un catalogue raisonné sur Giraud un jour prochain.

Giraud, Blueberry Hands up !
Offset couleurs — Ex. HC numéroté & signés par l'artiste
Éditions Swof — 1997

Giraud, Blueberry Hands up !
Offset couleurs — Ex. HC numéroté & signés par l'artiste
Éditions Swof — 1997




Valéry Ponzone

mardi 25 octobre 2016

> Librairie Coconuts à Périgueux… souvenirs

Ce n'est pas moi qui ai écrit cette fois-ci…  mais un invité.
Cela faisait longtemps que je pensais à tous ces libraires que j'ai connus ou dont j'ai entendu parler, que ce fut dans la presse spécialisée qui — jadis — relayait les productions, animations des uns et des autres, où qu'ils se trouvent dans l'espace francophone du 9ème art, ou par d'autres canaux…
Si l'un d'entre vous a aussi envie de se coller à l'exercice, ce sera avec plaisir que je le ferai partager par ce blog : nous avons connu un grand nombre de librairies marquantes avec suffisamment de personnalité, d'intérêt ou de caractère pour en parler… et partager !


Rien ne meurt en nous de ce que nous avons aimé.  Même quand l’on n’y prend pas garde, tout nous revient toujours par la bande – et, souvent, par la bande dessinée. Parce qu’elle est d’abord un lieu par où nos regards se fixèrent un jour : un grenier à la campagne, une bibliothèque, plus souvent une librairie, quelquefois surgie de nulle part, perdue dans une petite ville, comme à l’écart du (grand) monde. Ainsi Coconuts, Périgueux, aujourd’hui disparue.
Hommage en guise d’inventaire par Redstarpx.


Une librairie, c’est ce qui reste quand on a tout oublié. Étrangement, c’est souvent quand elle a disparu que l’on se rend compte à quel point elle nous aura marqué, et combien elle nous manque. Comme si quelque chose s’était joué là qui nous aura révélé non pas qui nous étions, peut-être même pas ce que nous allions devenir ou gagner, mais bien ce que nous allions définitivement perdre. Gagner, perdre, l’un n’ira jamais sans l’autre : la librairie, c’est d’abord une chambre noire, un temps anté-mémoriel – celle des vies qu’on s’invente, que l’on arrache à la morosité (la province, l’adolescence, la gangue du quotidien) ; c’est aussi le manque et le désir anticipé, un peu trouble, de ce manque : la conscience malaisée que tout aura bientôt une fin, que l’on devra nécessairement rétrocéder quelque chose de ce privilège insensé qu’elle nous aura offert : l’espoir d’apercevoir l’abîme – un monde de mystère et de désir, impossible à concevoir tout à fait.

Ouvrir un livre , c’est ainsi entrer en autarcie : c’est d’abord un retranchement, mais sous la forme d’une opération double : additionner, soustraire. Ajouter une couche de vérité à une autre, évacuer le réel pour mieux se dérober : vivre l’aventure, effectuer l’inventaire de soi-même, dans le fracas des mots et des images qu’ils convoquent. Opérer ce retrait dans la bande dessinée, c’est faire l’expérience de l’impureté : accepter ce qui aura toujours été perçu comme une manière un peu déceptive, un en-deçà au carrefour des autres arts (littérature, cinéma, théâtre, architecture, pantomime, etc), dépourvu de langage articulé, à jamais prisonnier du babil propre à l’enfance. Ce fut peut-être la raison première à cette idée somme toute étrange : aller nous enfermer un jour dans ce qui nous semblait l’endroit le plus intimidant qu’il nous ait été donné de fréquenter – ce quelque part où personne jamais ne nous aurait conduit. Aller vers l’impur ; entrer dans des cases et découvrir l’ailleurs. Comme fermer les volets et laisser l’extérieur continuer de s’agiter : être enfin libre. Libre de mettre tout le reste à distance, pour relier un point à un autre, pour commencer à développer une perspective. Là se trouvait l’échappée : à nous l’infinité du monde ; aux autres la société, ce vain théâtre.

Banalité que tout cela ? Mythologie de faible amplitude ? Pour nous ce fut considérable : c‘est notre enfance qui se sera jouée là, et l’on sait bien que l’enfance est toujours plus forte que les mythes – ils sont désespérément universels, alors qu’elle est fondamentalement unique. Ce qui nous a unis, ce fut d’abord ceci : une petite boutique (était-elle si petite ? Pour nous, elle fut parfois comme un refuge, ou un jeu de piste – être là, tracer des cercles autour d’autres exilés volontaires, les renifler autant qu’on renifle les livres), un type arrivé là très jeune (la vingtaine), presque dans un désert.

Voilà : Henry S., Coconuts, « librairie de bande dessinée » installée depuis 1983 à Périgueux,  petite ville du sud-ouest de la France. 

 
Librairie Coconuts — Périgueux
Publicité in L'année de la BD 1984-1985


Le type avait dix ans de plus que nous, et c’était un gouffre qui aurait dû être insurmontable. Des collégiens ou des lycéens qui s’encanaillent en séchant les cours et viennent flairer l’endroit, dont le propriétaire est déjà un adulte, avec des responsabilités : vendre, acheter, faire sa marge puis payer ses charges, calculer. Ce qui nous fit adopter d’abord Henry et Coconuts, ça n’est peut-être même pas l’exotisme un peu bancal du nom, ni cette idée saugrenue que nous pouvions nous aussi être regardés comme des adultes. C’est sans doute la conscience claire, immédiate, qu’avec lui il n’y aurait jamais de calcul, justement. Pas besoin d’opération, même élémentaire : il flairait tout de suite le nouvel arrivant, savait instantanément à qui il avait affaire, et puis, presque toujours, il lui donnait une chance. Une chance d’aller chercher ce qui était évidemment fait pour lui, qui l’attendait là, dans les rayons, et n’attendait que lui. Une chance de lui donner cette liberté-là, bien souvent totalement inédite.

Pour moi, comme pour quelques autres, ce livre premier fut Le Cimetière des Eléphants de Chaland, Collection Eldorado, début 86. Tout est ancré dans ma mémoire : trois personnages sur la couverture, en tenue d’expédition, échappés du cadre répondant au titre, avec cette ombre noire qui guette et que seule la fille semble avoir aperçue ; la fille, ou plutôt la jeune femme – présence inédite par son réalisme, comme débarquée d’un film noir des années 1940 : arrondi parfait du visage, tâches de rousseur de l’enfance sous une frange impeccable, formes souples se détachant sur une taille de guêpe, bouche très exactement dessinée dans le prolongement du geste effectué par le bras, corsage entr’ouvert, ceinture du holster dont un cran est négligemment défait - une créature tombée de la planète Mars !

L’érotisme qui soudain débarque dans le dessin, comme nécessairement à l’écart des deux autres personnages (des siamois, ou des reflets inversés). Qui est cette fille ? Et puis : « Les aventures de Freddy Lombard », avec ce lettrage plus tard reconnaissable entre mille. Les aventures ? Quelles aventures ? Où ? Quand ? Combien ? Ouverture du livre (comme on dit à l’opéra : « Ouverture » … un opéra de papier ? Sans doute, mais ça, je n’en comprendrais la portée que bien plus tard). Une double page d’objets fétiches (ça tombait bien), comme chez Hergé, comme chez Hitchcock dans le clip promotionnel de Psychose : « regardez bien cet objet, il aura une importance capitale dans notre histoire ! ». Tout l’attirail de l’aventurier, et aussi, bien sûr, des livres : un magazine pulp, une encyclopédie. Et puis la page suivante : un fétiche de Tintin (c’est toujours comme ça que je le perçois : je n’avais jamais encore rencontré Freddy Lombard), criblé de projectiles, ou percé de clous ; plus loin, une liste, à rendre fou : j’entrais par effraction dans un monde déjà solide, avec une œuvre en train de se poursuivre ! Il n’y avait plus qu’à se jeter dans cette jungle, remonter le fleuve, quitte à s’y perdre !

Sourire du libraire, qui devait déjà se dire : « ça y est, encore un ! ». Extase du lecteur, venant de poser le pied sur un continent à ses yeux encore vierge, mais où tout le précédait. Et puis voracité à rattraper le temps perdu, et découverte que d’autres étaient déjà passés par là, ou en étaient au même point que nous : ceux-là aussi resteraient pour la vie.  

Très vite se forma donc une communauté de gamins qui ne seraient plus jamais seuls, ou comprirent la richesse d’avoir été seuls jusque-là. Puis l’on s’aperçut que les âges de ces gamins variaient grandement ; certains avaient parfois dix ans de plus que le maître des lieux – mais lui avait dix ans d’avance sur tout le monde. Nous étions au milieu d’une page à construire, lui était déjà en train de rassembler les planches pour mieux les disperser : peut-être savait-il que le temps lui était compté, peut-être avait-il décidé de n’être lui-même qu’en sursis (la librairie allait durer dix ans à peine).

C’est sans doute par là que naquirent deux phénomènes contigus : la permanence du rire (prendre les choses au tragique, certes, mais jamais au sérieux), et la toute puissance de l’instinct. Henry était un libraire incapable a priori (le simulait-il ?) de lire plus de trois pages d’un livre non dessiné : il s’ennuyait très vite, ça le mettait presque en colère, il ne comprenait pas ou ne voulait pas comprendre. Écrire sans dessiner, c’était faire montre d’un sérieux insupportable, c’était être réduit à l’impuissance : démontrer, expliquer, développer, là où deux cases en disaient toujours plus que tout. Il avait une méfiance quasi pathologique pour tout ce qui ressemblait vaguement à une forme d’intellectualisme. Le remède : un rire « hénaurme » à la Cravan (qu’il n’avait sans doute jamais lu), une mise en question permanente de soi, de ses propres limites, un rire de barbare, après lequel rien ne repoussait complètement : ni lui, ni les autres, ni aucune contingence de quelque ordre que ce fut. 

Henry ne perdait pas de temps à faire preuve d’humour, il avait bien mieux à faire à renverser le monde. Ainsi, cette manie étrange du surnom : par cet adoubement, ce nouveau baptème, il conférait au nouvel adopté comme un surcroit d’existence : l’heureux élu intégrait illico cette société secrète - la bande dessinée -, et devenait un personnage. Tête Plate, M. de Pojo, Moustache et Trottinette, l’Homme-Mouche, et tant d’autres encore : qui a jamais su quels étaient leurs patronymes officiels ?  Quelle importance, au fond ? Pour chacun, cette idiotie salutaire avait valeur d’ascèse : tremblant d’envie et d’effroi mélangés, il s’agissait alors d’être digne de cette sur-réalité tombée de nulle part. Un doigt sur la tête, nous dansions cette gigue effrénée, comme Georges Rémi s’effaçant devant Tintin.

Librairie Coconuts — Périgueux
Carte de visite

Comment s’en étonner : nos lectures finirent par déteindre sur nous, contaminant notre langage, le rythme de nos phrases, leur scansion, jusque dans certaines postures ou grimaces. Henry était le Jarry marionnettiste du Théâtre de l’Oeuvre, et nous les palotins de ce souriant Père Ubu ! Nous nous mîmes dès lors à parler couramment le Chaland, buvant des cocktails russes comme chez Serge Clerc, rêvant de femmes dessinées par Götting ou Avril.

La vie devenait une gigantesque bande dessinée en train de se construire : comme fabriqués en direct, nous nous roulions avec volupté dans les herbes folles de la fantaisie. Cette confusion des genres agissait comme un baume, d’abord piquant, puis chauffant même un peu trop (où fixer la limite ?) ; une forme d’émollience s’installait, et rien ne pouvait plus nous atteindre, jamais. L’ancien monde perdu dans son reflet, les mots devenus étrangers à eux-mêmes, nous commencions de tourner comme dans un kaléidoscope, à toute vitesse, les repères envolés, et la raison avec. C’est à partir de ce moment-là que l’on devient mûr pour faire les plus grosses bêtises.

La bande dessinée cessait tout à coup d’être du papier ordinaire, même de luxe : elle devenait un palimpseste sur lequel nos vies s’imprimaient. Parfois, cela tenait plutôt du papier tue-mouches : on ne savait plus vraiment distinguer le réel de la légende. Telle cette anecdote de l’inauguration de la boutique avec le ban et l’arrière-ban des édiles locaux – Henry prétendait ceci : avoir annoncé la venue d’Hergé, et tout le monde avait suivi (était-ce quelque temps avant sa disparition ? Était-il même déjà mort ? Anecdote impossible à vérifier, mais là n’est pas la question : nous étions chez John Ford - print the legend !  - et peu nous importait). Tout était envisageable : chaque jour apportait son lot d’histoires invraisemblables, que nous nous empressions de croire, forcément.

L’intuition d’Henry fut le miracle qui permit tout ceci, au moins autant qu’il fut une source permanente d’interrogation : comment ce type, résolument fermé à toute théorisation esthétique, sortait-il de son chapeau, avec une sûreté de goût confondante, des auteurs ayant de telles affinités électives ? Chaland, Clerc, Götting, Avril, donc - mais aussi Floc’h, Benoit, Loustal, Swarte ou Ever Meulen, tant d’autres encore, parfois totalement inconnus. Pourquoi sauvait-il d’instinct Léon La Terreur ou Maurice le Cowboy, au nom de ce principe par lui jamais formulé : l’absence de toute vulgarité ? Où dénichait-t-il les productions encore embryonnaires de l’Association ou Cornélius ? D’où surgissait Glen Baxter, pour qui n’avait jamais entendu parler d’Edward Lear ? Par quelle étrange clairvoyance de sa part repartions-nous avec, calés sous un bras, Martiny & Petit-Roulet, sous l’autre Willem ou Schlingo ? Par quel tour de passe-passe nous conduisait-il de Martin Veyron à Herriman, ou de Moebius à Mattoti ?

Généreux concours de circonstances, alors ? Décalage dans les générations ou l’expérience ? Soyons plutôt persuadés de ceci : un bon libraire est celui qui sait : c’est un mystère qu’il nous faut savoir apprécier. On appelle cela un métier : une inspiration doublée d’une aspiration. Un bon libraire sait en effet qu’il y a toujours deux poids, deux mesures ; qu’un kilo de plumes est parfois plus lourd qu’un kilo de plomb ; que l’on ne traite jamais deux histoires de la même façon ; et qu’un passant dans la librairie, quand bien même passerait-il tous les jours, c’est toujours un scénario différent, un instant à recommencer. C’est sans doute pourquoi l’on y revient forcément un jour, même quand l’on n’en revient toujours pas. 



Redstarpx, été 2016

dimanche 23 octobre 2016

> Puisque l'on parle des ploucs par Vuillemin…

"Un trésor de Culture qu'il faut absolument Préserver : les Ploucs"

Pfffft !…
Ce dessin date de je ne sais combien de décennies ?…
Mais Vuillemin savait déjà  cette époque ce qui importerait au niveau électoral,  pour le siècle futur !?…

Philippe Vuillemin — Les Ploucs
Dessin original — Encre sur calque + gouache







Valéry Ponzone

samedi 22 octobre 2016

> Avril en 9 gravures sur Pigalle et Montmartre pour méditer…

Depuis toujours, je me suis intéressé à Avril…

François Avril — Au café
Gravure — 10 exemplaires numérotés & signés par l'artiste
Éditée par l'artiste — Années 90

François Avril — Au café
Gravure — 13 ex.exemplaires numérotés & signés par l'artiste
Éditée par l'artiste — Années 90

François Avril — La rue
Gravure — 12 exemplaires numérotés & signés par l'artiste
Éditée par l'artiste — Années 90

François Avril — La foule
Gravure — 12 exemplaires numérotés & signés par l'artiste
Éditée par l'artiste— Années 90

François Avril — Cabaret
Gravure — 8 exemplaires numérotés & signés par l'artiste
Éditée par l'artiste — Années 90

François Avril — Le Balto
Gravure — 8 exemplaires numérotés & signés par l'artiste
Éditée par l'artiste — Années 90

François Avril — Rue de Rochechouart
Gravure — 8 exemplaires numérotés & signés par l'artiste
Éditée par l'artiste — Années 90

François Avril — Le Général Lafayette
Gravure — 11 exemplaires numérotés & signés par l'artiste
Éditée et mise en couleurs à la main par l'artiste  — Années 90

François Avril — Montmartre
Gravure — 12 exemplaires numérotés & signés par l'artiste
Éditée et mise en couleurs à la main par l'artiste  — Années 90




Valéry Ponzone

vendredi 21 octobre 2016

> Librairie à Versailles… et quelques autres

Cela m'avait bien fait rire le jour où je suis passé devant cette librairie de Versailles, non pas qu'elle soit fermée — toute librairie qui ferme est d'une tristesse infinie — mais ce que le libraire avait fait poser sur la vitrine avant de partir était terriblement fort…
Genre règlement de compte à OK Corral, non ? 
J'avais profité d'un autre passage dans cette rue pour prendre une photo, avant que ça ne disparaisse.
Ou quand l'ironie est vraiment bien tournée, sachant que la plupart des moralistes qui nous cernent ne saisissent rien à tout cela à force de ne faire travailler que la partie primaire de leur cortex…

"Nous vous remercions de la chaleureuse contribution à la fermeture de votre librairie. Cassandre"

Librairie Lettres à Cassandre
29 rue du Maréchal Foch — 78000 Versailles

Librairie Lettres à Cassandre
29 rue du Maréchal Foch — 78000 Versailles

J'ai lu en 2015, quatre pages de format A4 apposées sur la vitrine d'un tapissier-décorateur au 88 de la rue Lemercier (Paris, 17e arrdst), qui y étaient encore en été 2016.
Quatre pages très explicites : l'artisan y expliquait les diverses raisons de sa fermeture…
Un témoignage incroyable et poignant : éducatif pour ceux qui aiment tant le formatage sociétal…
Des librairies qui ferment dans le Quartier Latin à  Paris il y en a eu quelques unes… que je prenais en photo à l'occasion.

Librairie Les imprévus (Ex. Librairie MR)
Rue des Écoles — 75005 Paris
Spécialisée dans l'occasion / SP rachetés aux journalistes

Librairie Lipsy
Rue des Écoles — 75005 Paris
Spécialisée dans la psychanalyse

Librairie Lipsy
Rue des Écoles — 75005 Paris
Libraire d'éditeur — Spécialisée dans la cuisine
Librairie Dédale  — Rue des Écoles — 75005 Paris
Libraire généraliste > Celle ou Delanoë et la SEMAEST sont venus  présenter
 leur plan Vital Quartier pour sauver les librairies du Quartier Latin : ironique non ?


Librairie Le Temps Retrouvé
Rue Saint-Jacques — 75005 Paris
Libraire soldeur de livres d'arts ; architectures ; design etc.

Librairie Mona Lisait
Rue Danton — 75006 Paris
Libraire soldeur de livres d'arts; architectures ; design etc.

Librairie Mona Lisait
Rue Danton — 75006 Paris
Libraire soldeur de livres d'arts; architectures ; design etc.





Valéry Ponzone

jeudi 20 octobre 2016

> Victor Levallois rencontre Tintin à Berlin en 1952 par Stanislas…

Encore du Tintin ?…
Allons-y, puisque nous restons dans la semaine de quelques hommages au célèbre personnage à la houppe : en voici un par Stanislas.
Voici un beau dessin de Stanislas qui créait une rencontre inédite entre son personnage fétiche Victor Levallois et Tintin, les Dupondt et Milou à Berlin en pleine Guerre Froide
Brrrrrrrrrr…
L'action se passe juste avant Objectif Lune : mais que donc Tintin allait-il faire à Berlin cette année là juste avant de partir pour la Lune ?…

Il faut toujours contextualiser les choses : à l'époque de ce dessin, Stanislas n'avait pas encore projeté de se lancer dans Les aventures d'Hergé avec Fromental et Bocquet sous l'impulsion éditoriale de Yves Boniface from Reporter !…

Stanislas, Victor Levallois, Berlin, Juin 1952
Dessin original
Encre de Chine sur papier — XXe siècle

Ce dessin avait été imprimé en cette fin de XXe siècle en sérigraphie, pour un tirage de qualité, même s'il est collector, plutôt moyenne…
Un aussi beau dessin de Stanislas aurait mérité d'être vraiment mieux imprimé…

Stanislas, Victor Levallois, Berlin, Juin 1952
Sérigraphie couleurs — 180 ex. numéroté & signés
Éditions Sans Intérêt — XXe siècle

Il y aura plein de Tintin par Stanislas à la suite des Aventures d'Hergé justement : le truc malin qui aura permis de s'amuser !…

Cette autre très belle estampe, imprimée en sérigraphie par L'Atelier Éric Seydoux a été éditée lors de l'exposition organisée par Reporter à la Galerie Médicis (c'était blanc bonnet et bonnet blanc ou schtroumpfs verts et verts schtroumpfs, pour faire esprit Bande Dessinée, ou juste le plaisir d'écrire "schtroumpfs" sans vérifier que je ne me trompe pas !??).
Un très beau travail d'impression !…
Il faut noter le truc malin dont je parlais, comme dans cette estampe : dessiner un représentation de cette fameuse pièce de théâtre [Tintin en Inde] Le mystère du diamant bleu, avec Hergé et ce qui me semble être plutôt EP Jacobs tout heureux de l'accueil du public à la pièce…
"Ce qui me semble" car la pièce a été écrite par/avec Jacques Van Melkebeke, dit le proscrit ou celui dont on doit taire le nom… parce qu'il aurait été collabo option vert-de-gris… et je ne pense que ce soit lui avec Hergé ?…
Comme l'Histoire officielle de la Bande Dessinée nous apprend que Hergé et Jacobs se serait rencontré lors d'une représentation de cette pièce…
Ce serait amusant de publier cette pièce de théâtre (ou peut-être est-ce interdit ?) ou d'en faire au moins quelque chose, même s'il semble d'après le peu d'éléments connus du tapuscrit, que certaines petites choses auraient pu servir d'inspiration dans des histoires postérieures de Tintin ?…

Stanislas, Les aventures d'Hergé, Le mystère du diamant bleu
Sérigraphie couleurs — 1850 ex. numéroté & signés
Éditions Reporter — 1999

Plein de collectors de tous types furent aussi produits pour la sortie de ces Aventures d'Hergé :  les principaux furent la (longue) série d'ex-libris pour promouvoir l'album édité par Reporter…
Tout commença avec les deux vraies-fausses boîtes de vraies-fausses figurines — ça va devenir aussi compliqué que d'anciennes histoires de passeport — que j'ai éditées en 1999…

Stanislas,  Ex-libris pour Les aventures d'Hergé
Boîtes pour les figurines Numéros 1 + 2
Librairie-Galerie La comète de Carthage, Paris — 1999

La Maison de Valéry ® ne reculant devant aucun sacrifice, j'offrais 2 exemplaires de ce tirage !…
Un premier numéroté et signé par Stanislas, et un second non signé : celui-ci pouvait servir à vraiment s'amuser et à vraiment monter les deux boîtes pour occuper un dimanche grisâtre d'automne avec ses enfants : ce qui à cette époque reculée, changeait de tout ce temps passé devant un écran d'ordinateur, n'est-il pas ?…
Aaaah !… Se mettre plein de colle sur les doigts pour avoir le plaisir de voir ces boites montées et posées sur l'étagère du salon ou dans le buffet de famille… 

Voici les autres… si je n'en oublie pas que je ne connaîtrais pas ?…

Stanislas,  Ex-libris pour Les aventures d'Hergé
Boîte pour la figurine Numéro 3
Librairie Super Héros, Paris — 1999

Stanislas,  Ex-libris pour Les aventures d'Hergé
Boîte pour la figurine Numéro 4
Librairie Sans Titre, Bruxelles — 1999

Stanislas,  Ex-libris pour Les aventures d'Hergé
Boîte pour la figurine Numéro 5
Librairie Sans Titre, Bruxelles — 1999

Stanislas,  Ex-libris pour Les aventures d'Hergé
Boîte pour la figurine Numéro 6
Librairie Ty Bull, Rennes — 1999

Stanislas,  Ex-libris pour Les aventures d'Hergé
Boîte pour la figurine Numéro 7
Librairie Ici Même, Rennes — 1999

Stanislas,  Ex-libris pour Les aventures d'Hergé
Boîte pour la figurine Numéro 8
Librairie Azimuts, Montpellier — 1999

Stanislas,  Ex-libris pour Les aventures d'Hergé
Boîte pour la figurine Numéro 9
Librairie Oscar Hibou, Bordeaux — 1999

Stanislas,  Ex-libris pour Les aventures d'Hergé
Boîte pour la figurine Numéro 10
Galerie Médicis, Paris — 1999

Stanislas,  Ex-libris pour Les aventures d'Hergé
Boîte pour la figurine Numéro 11
Galerie Médicis, Paris — 1999

Stanislas,  Ex-libris pour Les aventures d'Hergé
Boîte pour la figurine Numéro 10
Het Besloten, Leuven — 1999

Un petit jeu pour les vrais nostalgiques ?…
Si je ne me trompe pas, il ne resterait que quatre librairies sur toutes celles qui avaient participé plus qu'activement à la mise en avant et à la réussite des Aventures d'Hergé version Reporter ?…





Valéry Ponzone