jeudi 6 octobre 2016

> Gil Jourdan et les Grands Maîtres de la peinture…

C'est tout minot qui j'ai découvert Gil Jourdan grâce au beau Journal de Spirou et à une sacrée jaunisse*…
En effet, vers 9 ans j'ai dû rester en convalescence chez mes grands-parents pour ce machin là, auquel on donne un nom plus blouse blanche de nos jours…
Je lisais et relisais des bandes dessinées, jusqu'à ce que ce mon grand-père décide de descendre des combles de belles caisses en bois avec des journaux papier à l'intérieur pour emballer et en protéger le contenu.
Le trésor absolu : toutes les bandes dessinées des années 50 de mon père : des Spirou et Fantasio couverts avec du beau papier rouge pour les protéger, avec leur dos carrés oranges, des Tintin, Blake et Mortimer, Lucky Luke, L'Épervier, Gil Jourdan (…) et surtout, surtout, tous ses journaux de Spirou et Tintin des mêmes années 50…
C'est ainsi que j'ai pu lire — en parallèle — les mêmes journaux des années 70 (sans parler de tous les autres : Pif Gadget ; Mickey et les dérivés en poche ou autres formats etc.) et ceux des années 50 ou les livres de Bande Dessinée de mon père des séries qui en sortaient.
Incroyable.
L'une de mes claques fut vraiment Gil Jourdan par Maurice Tillieux, qui débute donc en 1956 il y a 60 ans comme tout le petit monde de la Bande Dessinée va le faire remarquer un peu partout (même ceux qui viennent de le découvrir via les dernières belles éditions intégrales de la Collection Patrimoine de Dupuis : ils font toujours plus de zèle…).
Je sais bien que je suis en léger décalage, mais j'ai dû rechercher dans mes anciens Journal de Spirou, et ce n'est pas une mince affaire !
Gil Jourdan tranchait par le ton et la dynamique des histoires. Les deux étant liés, puisque le ton fondé dès le début sur des réparties et des dialogues percutants et cinglants ne pouvait que servir la dynamique de l'intrigue… renforcée par la force des dialogues et des éclats de rire de Libellule à ses propres blagues vaseuses, ou surtout tirées par les cheveux (c'est un paradoxe quand on voit son crâne sous son chapeau !)…

Tillieux, Gil Jourdan, Popaïne et vieux tableaux (My name is Gil…)
Bandeau annonce —  Le Journal de Spirou numéro 1008 du 8 août 1957
© Dupuis + Tillieux
Cela explique les raisons pour lesquelles mon œil s'est habitué à ces trames anciennes et ces papiers jaunis, certainement remplis de bois par déduction postérieures…
Mes madeleines ne sont pas De Mille, mais bien sur ces tirages et éditions anciennes : plus proches des Mille et une Nuits… que j'ai dû passer à les lire et les relire depuis cette descente des combles et ces découvertes…

Mon père n'avait pas vraiment vu d'un très bon œil que j'ai accès à toutes ses Bandes Dessinées si jeune, il craignait que je n'y fasse pas assez attention : alors, que c'est totalement le contraire qui a dû se produire, je pense que mon côté maniaco-dépressif de collectionneur de base remonte à cette époque…

J'ai prolongée la collection paternelle, et, pour rester sur Tillieux, j'ai par la suite recherché le maximum de choses le concernant…
 
Cela fait maintenant longtemps que j'avais relevé ce genre de détail amusant : dans Popaïne et vieux tableaux — la suite de Libellule s'évade — deuxième aventure de Gil Jourdan, Palankine invite son sbire Malabarte à "une réception en l'honneur de son nouveau Rubens"…

Tillieux, Gil Jourdan, Popaïne et vieux tableaux
in Le Journal de Spirou numéro 994 du 2 mai 1957
© Dupuis + Tillieux

Palankine a les moyens de son bon goût… Et on ne sait que fort bien comment il arrive à ses fins !
Un peu plus tard dans l'histoire, on retrouve Gil Jourdan, Libellule et Queue de Cerise cherchant une solution pour entrer dans la propriété de Palankine : c'est Libellule qui trouve une ouverture dans 'son' journal : "la collection Palankine s'enrichit d'un nouveau Rembrandt (…) Une réception au cours de laquelle on accrochera à la cimaise le nouveau Rembrandt qu'il vient d'acquérir.
Hum, hum, hum !!!???
Un petit souci ou Palankine se serait fait rouler en quelques pages ?… Une substitution de toiles ?…
Non, pas lui : ce n'est pas possible !
Que Tillieux se trompe en passant de l'un à l'autre est d'autant plus amusant quand on connait un peu la relation entre les deux Grands Maîtres !… 

Bon !  À 60 ans, il serait peut-être temps de se faire un petit lifting et nettoyer ce genre d'aspérités dans l'histoire non ? 
En tout cas cela reste amusant, même si très anecdotique.

Tillieux, Gil Jourdan, Popaïne et vieux tableaux
 in Le Journal de Spirou numéro 1007 du 1er août 1957
© Dupuis + Tillieux

Soixante ans, disais-je : Gil Jourdan a été publié pour la première fois dans Le Journal de Spirou numéro 962 daté du 20 septembre 1956, dont voici l'accroche en couverture…
Vous remarquerez que Le Gorille (qui a bonne mine, comme nous l'apprend André Franquin) est plus qu'heureux de cette arrivée dans les pages de son journal et qu'il le démontre à sa façon au marsupilami — toujours très stoïque — qui se trouve face à lui !
Bom ! Bom!  Bom !!!

Tillieux, Gil Jourdan, Libellule s'évade — Annonce
  Le Journal de Spirou numéro 962 du 20 septembre 1956
© Dupuis + Tillieux

Tillieux, Gil Jourdan, Libellule s'évade — Planche 1
  in Le Journal de Spirou numéro 962 du 20 septembre 1956
© Dupuis + Tillieux

Les deux planches suivantes ont été pré-publiées en niveaux de gris : contrainte technique due à la pagination du Journal de Spirou : mais c'est toujours étonnant de le découvrir ainsi n'est-ce pas ?
Si un jour on veut sortir une édition fac-similé de la publication dans Le Journal de Spirou, comme cela semble être la mode sur certaines séries classiques, ce sera assez surprenant pour le lecteur !
On dirait un album des Pieds Nickelés

Tillieux, Gil Jourdan, Libellule s'évade — Planche 2
in Le Journal de Spirou numéro 962 du 20 septembre 1956
© Dupuis + Tillieux

Tillieux, Gil Jourdan, Libellule s'évade — Planche 3
in Le Journal de Spirou numéro 962 du 20 septembre 1956
© Dupuis + Tillieux

Tillieux, Gil Jourdan, Libellule s'évade — Planche 4
in Le Journal de Spirou numéro 962 du 20 septembre 1956
© Dupuis + Tillieux

Voici la version actuelle des couleurs de la première planche de Gil Jourdan, Libellule s'évade : quelques différences significatives entre les couleurs dans Le Journal de Spirou et cette version !
Ne serait-ce que la porte de la prison : bien verte dans Le Journal de Spirou : et quand le bois est trop vert, il y a de fortes chances que les prisonniers puissent s'échapper plus facilement n'est-ce pas ?…


Tillieux, Gil Jourdan, Libellule s'évade — Planche 1
Gil Jourdan — L'intégrale 1 — Version couleurs différentes
© Dupuis + Tillieux,  2009

Tillieux, Gil Jourdan, Gil Jourdan — L'intégrale 1
Couverture
© Dupuis + Tillieux,  2009
Pour certains le meilleur des Gil Jourdan serait le troisième :  La voiture Immergée paru en 1958 dans Le Journal de Spirou, du numéro 1067 au numéro 1089.
Ce n'est certainement pas la séquence la plus fascinante ou la plus inquiétante que je vais relever ici, mais un simple détail sur le temps qui passe.
Pas celui des cerises, même si la scène se passe à Montmartre (Paris, 18ème ardst), et plus précisément dans la rue des Abbesses. Que voici dessinée par Maurice Tillieux, pour un rendez-vous nocturne des plus dangereux donné à Gil Jourdan flanqué de Libellule dans un immeuble délabré de cette rue centrale de la Butte Montmartre…
Le 22 rue des Abbesses vu par Tillieux : comme nous l'apprend Libellule dans la page précédente, "c'est la rue où il y a ces immeubles à appartements expropriés par la SNCF. Un bel endroit pour se faire couper la gorge !".
Voilà qui rendrait nostalgique tous les parisiens qui aimeraient tant trouver un appartement dans cette rue, dans ce quartier plutôt très chic et qui n'a plus rien à voir avec un coupe-gorge depuis quelques décennies…

Tillieux, Gil Jourdan, La voiture immergée — Planche 6
in Le Journal de Spirou numéro 1069 du 9 octobre 1958
© Dupuis + Tillieux
Voici le 22 rue des Abbesses quand on tape sur le site des Gogols® que nous devenons jour après jour grâce à internet…
Rien à voir. Je pense que Tillieux a dessiné son Montmartre à sa façon.
Le 22 est la porte bleue, à gauche de l'agence LCL.
Le store rouge est une boulangerie avec terrasse : pas terrible.
Je crois qu'avant c'était un troquet, un bistrot comme il en restait encore sur la Butte Montmartre jusqu'à ce que les années 2000 ne les transforment en cafés parisiens pour touristes, hipsters et les nouveaux habitants de la Butte, bien  moins lumpenprolétariat qu'auparavant !
Je me demande si le café que la boulangerie aurait remplacé, n'était pas le repaire de Mezzo, Max (celui de Spoty : le génie underground de Métal Hurlant) et toute la clique ?
Peut-être Tillieux a-t-il pris une autre portion de la rue pour faire son immeuble délabré ?
Jadis, il y avait un ancien hôtel de passes (rendez-vous galants ?) un peu plus loin dans la rue, en allant vers la rue Lepic : Le Pompée !!!
Et comme le rendez-vous fixé à Gil Jourdan au téléphone est donné dans la chambre numéro 7 ?…

22 rue des Abbesses — 75018 PARIS © Google Street View 2016

Tillieux, Gil Jourdan, La voiture immergée
Édition originale 1960 — Couverture
Collection Yves Chaland © Dupuis + Tillieux

Si j'aime énormément La voiture immergée, je lui préfère davantage Libellule s'évade et Popaïne et vieux tableaux, ou Les moines rouges : celui-ci fait partie des livres de Bande Dessinée qui appartenaient à mon père, et, donc, des tous premiers Gil Jourdan que j'ai lu tout jaune… comme une madeleine bien dorée !
J'étais d'ailleurs parti en vacances aux Sables-d'Olonne avec oncle et tante et dans mes bagages Les moines rouges et Le gant à 3 doigts que le relisais sans cesse !…

Cela me fait penser au menu de demain : il serait intéressant de faire de la soupe de melon pour commencer, puis du melon en plat principal, et peut-être du melon pour le désert dessert !
Une bonne tranche de… rire.




Valéry Ponzone


* Ça devient grave : ce n'était pas une jaunisse mais une rougeole… Se tromper à ce point de couleur!… Rouge de confusion ou de honte plutôt !…