samedi 8 octobre 2016

> Tintin dans la rue par Serge Clerc alors que Monsieur Hergé s'expose !

Le Tintin du week-end…
Avec la multiplication de toutes ces ventes aux enchères et cette concurrence impitoyable entre tous ces vendeurs d'originaux, il va falloir attraper le tintin qui fera cher !

Serge Clerc, Tintin à Drouot, Hommage
d'après Georges Rémi, 1995
Dessin Original —Encre de Chine sur papier+ crayon papier

"Nous sommes faits comme des rats mon vieux Milou !… Ils vont nous attraper avec leur grand filet et nous exposer aux regards concupiscents du grand public et, pire, des tintinophiles idolâtres !!!"


Exposition Hergé au Grand Palais du 28 septembre 2016 au 15 janvier 2017…

Ça me semble très attrayant cette grande exposition consacrée à Hergé !…
Ah, ça ils vont en vendre de la carte postale, du magnet et du gadget à l'occasion de cette exposition !
Il est dommage que l'affiche ne soit pas à la hauteur de l'œuvre d'Hergé…
Quand il y a une exposition au Grand Palais sur Klimt (avec panneau : "ici vous en avez pour 3 h d'attente dans la file") ou Walt Disney, on choisit une belle toile ou un beau dessin d'accroche : la photo d'Hergé et ce montage avec ce petit bout de Tintin au lieu de mettre un super beau dessin, voire le dessin d'Hergé à sa table à dessin est un choix graphique plus que discutable… D'autant plus que des supers beaux dessins d'Hergé, ce n'est pas ce qu'il manque !!!!
L'avantage notamment des dessinateurs de Bande Dessinée, des peintres ou des photographes est d'avoir à sa disposition une incroyable quantité d'œuvres et de visuels tous plus forts les uns que les autres!!!
La typo choisie pour HERGÉ dans le style accrochage lumineux n'est pas du meilleur effet non plus…

Hergé Grand Palais Exposition 2016—2017

L'affiche de l'exposition (entrée gratuite) au Centre Pompidou en 2006 était vraiment une très belle affiche, avec la fusée à damiers qui décolle et se détache sur le fond noir du ciel étoilé : on se rend facilement compte qu'il suffit d'un très beau dessin pour faire une très belle affiche d'exposition, et accrocher le regard du public !

Le visuel de Tintin à droite sur cette affiche est un auto-recyclage retouché et nettoyé de sa fenêtre (Mon Dieu ! Quelle hérésie !!) d'une vignette de Tintin déjà utilisée par Moulinsart pour une couverture de livre édité par eux-mêmes en 2003, avec reprise dans une série de marque-pages promotionnels pour ledit livre, sans grand intérêt…

Berenboom, Drôles de plumes
11 nouvelles de Tintin au pays du Roi des belges
© Éditions Moulinsart, 2003

Drôles de plumes  Marque-page promotionnel
Recto (à gauche) + verso (à droite)
© Éditions Moulinsart, 2003

Comme nous l'a appris Lavoisier (ou Anaxagore : comme vous préférez) : rien ne se perd

On discerne la couverture de L'affaire Tournesol sur la photo d'Hergé de cette affiche du Grand Palais : qui est mon Tintin préféré !
Prendre cette couverture avec son éclaté et évider sa partie centrale pour y coller cette photo, ou une autre photo, mieux encore,  un beau dessin, aurait pu donner quelque chose de différent !…

Je suis allé sur internet et j'ai trouvé quelques images de très mauvaises qualités, puisqu'en très basses définitions et je me suis amusé à faire quelque chose à partir de la couverture de L'affaire Tournesol
Ce qui m'a pris le plus de temps ?  Trouver le crobard — une dédicace,  que j'ai positionné sur le visage du buste de Tintin — de pas trop mauvaise qualité, et plus encore, de trouver les logos des mécènes sponsors de l'exposition : je ne les pas tous mis, parce qu'à ça devient vite ennuyeux…
En gros, je suis allé chercher ce que tout le monde peut trouver sur internet, et j'ai rassemblé le machin en kit à la suédoise : et comme avec eux, ça ne prend que quelques minutes à monter…
J'imagine ce qu'un vrai graphiste aurait pu faire avec des images de meilleures qualités, et, surtout des idées de… graphiste  !
Allez, brisons le miroir.
Moi aussi, je peux faire mon affiche d'exposition bien naze !

(fausse) Hergé Grand Palais Exposition 2016—2017
mon affiche pour m'amuser ©Me, myself and I - 2016
© Éditions Moulinsart (au cas où ?!!)

Une petite question piège maintenant : mais d'où vient la vignette mise en avant dans l'affiche (la vraie !) de cette exposition au Grand Palais ?
Pas du tout de L'affaire Tournesol, comme la photo pourrait le laisser croire, mais du Sceptre d'Ottokar, huitième aventure de Tintin et Milou : de la page 37 exactement, en bas à droite…

Hergé, Tintin, Le sceptre d'Ottokar
Édition originale 19??
© Éditions Casterman + Moulinsart

Hergé, Tintin, Le sceptre d'Ottokar
Page 37 — Case en bas à droite
© Éditions Casterman + Moulinsart

Hergé, Tintin, Le sceptre d'Ottokar
4e plat
© Éditions Casterman + Moulinsart

Comme je sais que vous aimez jouer avec Tintin, je vous laisse me dire de quelle édition il s'agit précisément ?
Le premier gagnera une surprise ???… Mystère ???

Pour l'anecdote, dans la première version en noir & blanc parue, cette case est en page 63 et se trouve en haut à droite (pagination réduite lors du passage en 64 pages pour les versions couleurs postérieures, avec passage de 3 en 4 bandes).

Hergé, Tintin, Le sceptre d'Ottokar
Page 63 — Case en haut à droite
© Éditions Casterman + Moulinsart

Hergé, Tintin, Le sceptre d'Ottokar
Édition originale noir&banc A7 + 4 hors-textes couleurs
© Éditions Casterman + Moulinsart


Cet album doit avoir un intérêt graphique qui m'échappe, puisque c'est une autre case de la page 44 qui a servi au siècle dernier à l'affiche de l'exposition Tout Hergé qui s'est déroulée à Welkenraedt — en Belgique — en 1991…

Hergé, Tintin, Le sceptre d'Ottokar
Page 44— Case en bas à gauche
© Éditions Casterman + Moulinsart

Tout Hergé Welkenraedt Exposition 1991

Voir des originaux d'Hergé,  a toujours quelque chose d'extraordinaire pour les yeux !

J'étais allé voir celle de 1991 et c'était grandiose… Un espace gigantesque, beaucoup de choses et beaucoup de monde. Des gamins qui couraient partout… dans tous les sens, et ambiance très familiale.

C'est cette ambiance que j'avais retrouvée dans le très beau Musée Hergé à Louvain-la-Neuve (en Belgique) ou nous sommes allés en hiver 2009 : là aussi, beaucoup de familles et ça change des expositions de Bande Dessinée pour les grands couillons que nous sommes devenus…
Bon, je parle pour moi !

Musée Hergé Louvain-la Neuve
Billet d'entrée 2009

Musée Hergé Louvain-la Neuve
Billet d'entrée 2009

Idem pour celle de Pompidou, avec des planches historiques comme la 1ère des Soviets, voire celle de ce qui aurait dû être Tintin et le thermozéro (qui n'est pas une histoire où Tintin perd son thermos de café dans le tram !), et évidemment l'intégralité du Lotus Bleu exposée dans sa version longue noir & blanc, dans un espace dédié au sous-sol !
Il y avait aussi toutes ces correspondances avec papier à en-tête d'Hergé, avec ses éditeurs et surtout son futur nouvel éditeur, Casterman : très instructif et très touchant…

Alors, oui, une exposition sur Hergé ne se rate pas !


Valéry Ponzone

vendredi 7 octobre 2016

> Valhardi et les charmes de Bangkok…

C'est amusant de constater que certaines bandes dessinées européennes ont dû être faites avec de très anciennes encyclopédies traînant depuis des générations dans certaines familles, avec un angle de vue très ethno-centré !
Pour commencer cette Bande Dessinée de 1950 nous situe l'action au Siam (sur la carte comme dans les dialogue : "c'est beau le Siam", constate Jacques) : alors que le Siam est devenu la Thaïlande depuis 1939 !
La mise à jour a dû mettre quelques décennies pour arriver à Bruxelles ?
Ou Valhardi n'avait nison Routard, ni son Lonely Planet avec lui ? 

Très étonnant dans les pages d'un illustré pour les jeunes dont le rôle éducatif et hautement pédagogique était tellement mis en avant).

Paape+Charlier, Valhardi et Jacques…
in Le Journal de Spirou numéro 613 du 12 janvier 1950
© Dupuis + Paape&Charlier

Dès le début le ton est donné : comparer un temple bouddhiste comme le Wat Arun avec la Tour Eiffel est d'une finesse incroyable avec cette introduction "le temple Wat Aroun — temple de l'aurore — est à Bangkok ce que la Tour Eiffel est à Paris."
Il faut oser mettre sur le même plan un édifice religieux, de quelle que religion que ce soit, avec une Tour en poutrelles de fer qui n'a jamais eu aucun rôle défini hormis devenir un monument visité par les touristes, avec encore quelques antennes…
La Wat Arun serait plutôt à la Ville de Bangkok, ce qu'est la Cathédrale Nôtre-Dame à Paris.
Même en 1950 !!!

Le Temple Wat Arun © Me, myself and I

La suite est toute aussi intéressante, dans le genre éducation de nos chers enfants avides de connaissances…
Il ne faut pas s'étonner — en leur ayant mis ce genre d'idées dans la caboche — que certains aient eu tant de mal à évoluer…
"C'est-y pas malheureux de devoir obéir à une femme!" se lamente l'un des deux gangsters de l'histoire (case 3 avec flèche rouge devant)…

Paape+Charlier, Valhardi et Jacques…
in Le Journal de Spirou numéro 629 du 4 mai 1950
© Dupuis + Paape&Charlier

Renchérit par un "Ma parole, c'est une femme qui commande !" dans la 2e case du numéro sorti 2 semaines après…
Heureusement que cette femme qui commande a la répartie cinglante : "Oui, une femme qui commande! Pourquoi pas?"

Paape+Charlier, Valhardi et Jacques…
in Le Journal de Spirou numéro 631 du 18 mai 1950
© Dupuis + Paape&Charlier

Damned !
Mais ça ne s'arrête donc jamais ?…
Le lecteur moyen doit avoir 10 ans en 1950 : les déferlantes féministes des années septantes ont dû surprendre plus d'un ancien lecteur de Spirou arrivé à maturité dans cette décennie !!!
Tu parles d'une maturité !

Je vous laisse, je dois justement m'occuper de ma fille…



Valéry Ponzone



PS : Cela dit, il faut bien avouer que le dessin de Paape de cette époque est extrêmement intéressant et dynamique…
Le trait s’empâtera un peu et  se figera plus tard, malheureusement : le Eddy Paape de cette époque n'aurait pas démérité à se retrouver dans les pages du célèbre illustré Captivant, ne fut-il pas ?

jeudi 6 octobre 2016

> Gil Jourdan et les Grands Maîtres de la peinture…

C'est tout minot qui j'ai découvert Gil Jourdan grâce au beau Journal de Spirou et à une sacrée jaunisse*…
En effet, vers 9 ans j'ai dû rester en convalescence chez mes grands-parents pour ce machin là, auquel on donne un nom plus blouse blanche de nos jours…
Je lisais et relisais des bandes dessinées, jusqu'à ce que ce mon grand-père décide de descendre des combles de belles caisses en bois avec des journaux papier à l'intérieur pour emballer et en protéger le contenu.
Le trésor absolu : toutes les bandes dessinées des années 50 de mon père : des Spirou et Fantasio couverts avec du beau papier rouge pour les protéger, avec leur dos carrés oranges, des Tintin, Blake et Mortimer, Lucky Luke, L'Épervier, Gil Jourdan (…) et surtout, surtout, tous ses journaux de Spirou et Tintin des mêmes années 50…
C'est ainsi que j'ai pu lire — en parallèle — les mêmes journaux des années 70 (sans parler de tous les autres : Pif Gadget ; Mickey et les dérivés en poche ou autres formats etc.) et ceux des années 50 ou les livres de Bande Dessinée de mon père des séries qui en sortaient.
Incroyable.
L'une de mes claques fut vraiment Gil Jourdan par Maurice Tillieux, qui débute donc en 1956 il y a 60 ans comme tout le petit monde de la Bande Dessinée va le faire remarquer un peu partout (même ceux qui viennent de le découvrir via les dernières belles éditions intégrales de la Collection Patrimoine de Dupuis : ils font toujours plus de zèle…).
Je sais bien que je suis en léger décalage, mais j'ai dû rechercher dans mes anciens Journal de Spirou, et ce n'est pas une mince affaire !
Gil Jourdan tranchait par le ton et la dynamique des histoires. Les deux étant liés, puisque le ton fondé dès le début sur des réparties et des dialogues percutants et cinglants ne pouvait que servir la dynamique de l'intrigue… renforcée par la force des dialogues et des éclats de rire de Libellule à ses propres blagues vaseuses, ou surtout tirées par les cheveux (c'est un paradoxe quand on voit son crâne sous son chapeau !)…

Tillieux, Gil Jourdan, Popaïne et vieux tableaux (My name is Gil…)
Bandeau annonce —  Le Journal de Spirou numéro 1008 du 8 août 1957
© Dupuis + Tillieux
Cela explique les raisons pour lesquelles mon œil s'est habitué à ces trames anciennes et ces papiers jaunis, certainement remplis de bois par déduction postérieures…
Mes madeleines ne sont pas De Mille, mais bien sur ces tirages et éditions anciennes : plus proches des Mille et une Nuits… que j'ai dû passer à les lire et les relire depuis cette descente des combles et ces découvertes…

Mon père n'avait pas vraiment vu d'un très bon œil que j'ai accès à toutes ses Bandes Dessinées si jeune, il craignait que je n'y fasse pas assez attention : alors, que c'est totalement le contraire qui a dû se produire, je pense que mon côté maniaco-dépressif de collectionneur de base remonte à cette époque…

J'ai prolongé la collection paternelle, et, pour rester sur Tillieux, j'ai par la suite recherché le maximum de choses le concernant…
 
Cela fait maintenant longtemps que j'avais relevé ce genre de détail amusant : dans Popaïne et vieux tableaux — la suite de Libellule s'évade — deuxième aventure de Gil Jourdan, Palankine invite son sbire Malabarte à "une réception en l'honneur de son nouveau Rubens"…

Tillieux, Gil Jourdan, Popaïne et vieux tableaux
in Le Journal de Spirou numéro 994 du 2 mai 1957
© Dupuis + Tillieux

Palankine a les moyens de son bon goût… Et on ne sait que fort bien comment il arrive à ses fins !
Un peu plus tard dans l'histoire, on retrouve Gil Jourdan, Libellule et Queue de Cerise cherchant une solution pour entrer dans la propriété de Palankine : c'est Libellule qui trouve une ouverture dans 'son' journal : "la collection Palankine s'enrichit d'un nouveau Rembrandt (…) Une réception au cours de laquelle on accrochera à la cimaise le nouveau Rembrandt qu'il vient d'acquérir.
Hum, hum, hum !!!???
Un petit souci ou Palankine se serait fait rouler en quelques pages ?… Une substitution de toiles ?…
Non, pas lui : ce n'est pas possible !
Que Tillieux se trompe en passant de l'un à l'autre est d'autant plus amusant quand on connait un peu la relation entre les deux Grands Maîtres !… 

Bon !  À 60 ans, il serait peut-être temps de se faire un petit lifting et nettoyer ce genre d'aspérités dans l'histoire non ? 
En tout cas cela reste amusant, même si très anecdotique.

Tillieux, Gil Jourdan, Popaïne et vieux tableaux
 in Le Journal de Spirou numéro 1007 du 1er août 1957
© Dupuis + Tillieux

Soixante ans, disais-je : Gil Jourdan a été publié pour la première fois dans Le Journal de Spirou numéro 962 daté du 20 septembre 1956, dont voici l'accroche en couverture…
Vous remarquerez que Le Gorille (qui a bonne mine, comme nous l'apprend André Franquin) est plus qu'heureux de cette arrivée dans les pages de son journal et qu'il le démontre à sa façon au marsupilami — toujours très stoïque — qui se trouve face à lui !
Bom ! Bom!  Bom !!!

Tillieux, Gil Jourdan, Libellule s'évade — Annonce
  Le Journal de Spirou numéro 962 du 20 septembre 1956
© Dupuis + Tillieux

Tillieux, Gil Jourdan, Libellule s'évade — Planche 1
  in Le Journal de Spirou numéro 962 du 20 septembre 1956
© Dupuis + Tillieux

Les deux planches suivantes ont été pré-publiées en niveaux de gris : contrainte technique due à la pagination du Journal de Spirou : mais c'est toujours étonnant de le découvrir ainsi n'est-ce pas ?
Si un jour on veut sortir une édition fac-similé de la publication dans Le Journal de Spirou, comme cela semble être la mode sur certaines séries classiques, ce sera assez surprenant pour le lecteur !
On dirait un album des Pieds Nickelés

Tillieux, Gil Jourdan, Libellule s'évade — Planche 2
in Le Journal de Spirou numéro 962 du 20 septembre 1956
© Dupuis + Tillieux

Tillieux, Gil Jourdan, Libellule s'évade — Planche 3
in Le Journal de Spirou numéro 962 du 20 septembre 1956
© Dupuis + Tillieux

Tillieux, Gil Jourdan, Libellule s'évade — Planche 4
in Le Journal de Spirou numéro 962 du 20 septembre 1956
© Dupuis + Tillieux

Voici la version actuelle des couleurs de la première planche de Gil Jourdan, Libellule s'évade : quelques différences significatives entre les couleurs dans Le Journal de Spirou et cette version !
Ne serait-ce que la porte de la prison : bien verte dans Le Journal de Spirou : et quand le bois est trop vert, il y a de fortes chances que les prisonniers puissent s'échapper plus facilement n'est-ce pas ?…


Tillieux, Gil Jourdan, Libellule s'évade — Planche 1
Gil Jourdan — L'intégrale 1 — Version couleurs différentes
© Dupuis + Tillieux,  2009

Tillieux, Gil Jourdan, Gil Jourdan — L'intégrale 1
Couverture
© Dupuis + Tillieux,  2009
Pour certains le meilleur des Gil Jourdan serait le troisième :  La voiture Immergée paru en 1958 dans Le Journal de Spirou, du numéro 1067 au numéro 1089.
Ce n'est certainement pas la séquence la plus fascinante ou la plus inquiétante que je vais relever ici, mais un simple détail sur le temps qui passe.
Pas celui des cerises, même si la scène se passe à Montmartre (Paris, 18ème ardst), et plus précisément dans la rue des Abbesses. Que voici dessinée par Maurice Tillieux, pour un rendez-vous nocturne des plus dangereux donné à Gil Jourdan flanqué de Libellule dans un immeuble délabré de cette rue centrale de la Butte Montmartre…
Le 22 rue des Abbesses vu par Tillieux : comme nous l'apprend Libellule dans la page précédente, "c'est la rue où il y a ces immeubles à appartements expropriés par la SNCF. Un bel endroit pour se faire couper la gorge !".
Voilà qui rendrait nostalgique tous les parisiens qui aimeraient tant trouver un appartement dans cette rue, dans ce quartier plutôt très chic et qui n'a plus rien à voir avec un coupe-gorge depuis quelques décennies…

Tillieux, Gil Jourdan, La voiture immergée — Planche 6
in Le Journal de Spirou numéro 1069 du 9 octobre 1958
© Dupuis + Tillieux
Voici le 22 rue des Abbesses quand on tape sur le site des Gogols® que nous devenons jour après jour grâce à internet…
Rien à voir. Je pense que Tillieux a dessiné son Montmartre à sa façon.
Le 22 est la porte bleue, à gauche de l'agence LCL.
Le store rouge est une boulangerie avec terrasse : pas terrible.
Je crois qu'avant c'était un troquet, un bistrot comme il en restait encore sur la Butte Montmartre jusqu'à ce que les années 2000 ne les transforment en cafés parisiens pour touristes, hipsters et les nouveaux habitants de la Butte, bien  moins lumpenprolétariat qu'auparavant !
Je me demande si le café que la boulangerie aurait remplacé, n'était pas le repaire de Mezzo, Max (celui de Spoty : le génie underground de Métal Hurlant) et toute la clique ?
Peut-être Tillieux a-t-il pris une autre portion de la rue pour faire son immeuble délabré ?
Jadis, il y avait un ancien hôtel de passes (rendez-vous galants ?) un peu plus loin dans la rue, en allant vers la rue Lepic : Le Pompée !!!
Et comme le rendez-vous fixé à Gil Jourdan au téléphone est donné dans la chambre numéro 7 ?…

22 rue des Abbesses — 75018 PARIS © Google Street View 2016

Tillieux, Gil Jourdan, La voiture immergée
Édition originale 1960 — Couverture
Collection Yves Chaland © Dupuis + Tillieux

Si j'aime énormément La voiture immergée, je lui préfère davantage Libellule s'évade et Popaïne et vieux tableaux, ou Les moines rouges : celui-ci fait partie des livres de Bande Dessinée qui appartenaient à mon père, et, donc, des tous premiers Gil Jourdan que j'ai lu tout jaune… comme une madeleine bien dorée !
J'étais d'ailleurs parti en vacances aux Sables-d'Olonne avec oncle et tante et dans mes bagages Les moines rouges et Le gant à 3 doigts que le relisais sans cesse !…

Cela me fait penser au menu de demain : il serait intéressant de faire de la soupe de melon pour commencer, puis du melon en plat principal, et peut-être du melon pour le désert dessert !
Une bonne tranche de… rire.




Valéry Ponzone


* Ça devient grave : ce n'était pas une jaunisse mais une rougeole… Se tromper à ce point de couleur!… Rouge de confusion ou de honte plutôt !…

mercredi 5 octobre 2016

> Surcouf roi des Corsaires… négriers ?

Une question que je me pose…
Quand je me replonge dans mes anciens journaux de Spirou, je fais toujours des découvertes qui me sautent aux yeux…
Quand l'explication dans l'encadré du bas de la case #2 (avec une flèche rouge devant) est pire que l'argot des siècles passés…
Le prolongement dans la case suivante est pas mal aussi, dans le style justification pleine de charité chrétienne !!!…
Je sais que c'est facile, avec tant de bandes dessinées des années 50 et 60 : mais on nous bassine encore et toujours avec Tintin au Congo, l'arbre qui cache la forêt ((la savane ?) de toute la bande dessinée franco-belge. En oubliant de dire à quel point Tintin au Congo est un mauvais album, si on le met en relief avec ce qu'est devenu Tintin après son voyage en Amérique, qui, au moins avait la mauvaise excuse d'être fait par un gamin et, bien avant-guerre… 
Nous sommes en 1950,  donc bien Après-Guerre : il ne faut pas oublier les tirages énormes que des journaux comme Spirou et Tintin pouvaient approcher et le simple fait que cela constitue du bourrage de crâne insidieux — l'air de rien — fait sous leur petites têtes blondes ("de bons Gaulois ?" pour reprendre la propagande de Mister Désinformation 2000).
C'est le reflet d'une époque ? Peut-être… Mais réponse un peu facile…
C'est plus qu'une question de vocabulaire. Le même qui me dérangeait quand je lisais certains romans de Nestor Burma par Léo Malet dans les années 80…

Hubinon+Charlier, Surcouf Roi des corsaires
in Le Journal de Spirou numéro 617 du 9 février 1950
©Dupuis et les auteurs


Rien ne vaut Les Passagers du Vent pour lire une toute autre version de ce trafic…

Il faudrait que je comprenne un jour ou l'autre comment se fait-il que Bourgeon ne soit toujours pas Grand Prix de la Ville d'Angoulême quand je vois d'autres l'être sans avoir apporté un millième de ce qu'il a apporté à la Bande Dessinée ???
S'il y a un auteur qui allie "œuvre d'auteur" et reconnaissance du grand public, voire populaire, c'est bien lui.
Dans la lignée de certains Grands Prix des années 80 plus que justifiés, comme Bilal, Tardi ou Juillard plus tard …
Incompréhensible…
De toute façon à partir du moment où certains l'ont eu avant Baudoin ou Bourgeon…

Bourgeon, Les passagers du vent tome 5
Le bois d'ébène
Edition originale — Glénat, 1984

Bourgeon, Les passagers du vent tome 5
Le bois d'ébène
Editions Delcourt, 2016




Valéry Ponzone

mardi 4 octobre 2016

> Lolmède et le coup de tête de Zinedine Zidane… en 2007 !

Cela fait près de 10 ans que Lolmède a créé cette œuvre gigantesque (hauteur d'environ… 42 cm !!!) à l'occasion de notre 2ème exposition ensemble à La comète de Carthage !
Étonnante autre œuvre de l'artiste Adel Abdessemed, qui, en 2012 a fait cette sculpture en bronze visible sur le Parvis de Beaubourg lors d'une exposition qui lui avait été consacrée au Centre Georges Pompidou : "Je suis innocent"
Je me suis souvent demandé si l'artiste du bronze serait passé un jour par la rue Frédéric Sauton pour — par exemple  — manger un charwama à l'excellent restaurant libanais dans ma rue connu à travers le monde entier ?
Ou encore une de ces fameuses communions d'esprits des artistes ? 
Si l'on peut être intrigué ou s'interroger (cela permet de garder ses neurones en mouvement), il est évident que l'artiste précurseur est Laurent Lolmède et de quelques années d'ailleurs… 

Sachant que la statue de Adel Abdessemed a été rachetée par François Pinault : nul doute que Lolmède aurait aussi aimé que "la fragilité de l'homme, Zidane" que François Pinault a discerné dans cette œuvre en bronze puisse aussi l'être dans la version en papier mâché et antérieure de Laurent Lolmède… qui, lui, avait eu le mérite de la réaliser dans le prolongement de la Coupe du Monde 2006 !
D'autant plus fragile que le papier mâché l'est bien davantage qu'un bronze gigantesque !

Lolmède, Le coup de tête de Zinedine Zidane
Papier mâché exposé en été 2007 à La comète de Carthage
(sur la toile cirée de Lolmède à Châtelet) 30 x 12 x h : 42 cm


Adel Abdessemed, Coup de tête
Bronze exposé en 2012 sur le Parvis de Beaubourg
Hauteur : environ 4 m (photo © quinquin sur le web)



Valéry Ponzone

dimanche 2 octobre 2016

> Des Yeux Fertiles à Un Regard Moderne…

Ce samedi 1er octobre j'apprends une triste nouvelle : Jacques Noël nous a quittés.

LE libraire avec Un Regard Moderne

J'ai connu Jacques adolescent quand j'écumais les étagères de la librairie Les Yeux Fertiles (Rue Danton dans le 6e arrdst) :  je me souviens des bandes dessinées rangées dans des boîtes en bois , parfois sous les meubles (déjà), mais aussi le Polar et la S.F. …
Pour moi c'était déjà LE libraire.
Il me dégottait si souvent ce que je recherchais, que c'était avec célérité que je venais de ma cité-dortoir de la banlieue sud de Paris pour aller aux Yeux Fertiles
J'ai connu le rachat des Yeux Fertiles et la longue agonie de cette librairie…

Puis, vint la résurrection de Jacques Noël avec l'ouverture d' Un regard Moderne dans cette toute petite rue Gît-le-Cœur, toujours dans le 6e arrondissement non loin des Yeux, dans cette toute petite rue qui partait de la rue Saint-André-des-Arts et menait vers la Seine (ou le contraire)… à côté d'une des meilleures salles de cinéma parisienne.
J'ai vécu l'ouverture d'Un Regard Moderne et j'ai vu la librairie se remplir peu à peu au fil des ans… de livres de toutes sortes et de tous horizons.
Et se remplir, et encore se remplir de livres tous plus incroyables les uns que les autres…
Au début le lieu était très praticable et il y avait même cette petite salle d'exposition sur la droite, dans laquelle on pouvait admirer bon nombre d'auteurs parmi les plus en avance sur l'époque (ou peut-être est-ce l'époque qui est parfois en retard sur ce genre de créateurs ?).
Mon premier achat au Regard Moderne fut une bande dessinée alors que les rayonnages étaient encore peu remplis : un Pratt, À l'ouest de l'Eden en collection Pilote mais avec des pages blanches à l'intérieur. Des pages non imprimées…
Cela m'avait fait bizarre en feuilletant le livre : des pages vierges donc manquantes… mais je fus agréablement surpris de constater qu'il y avait avec bien belle dédicace de Pratt sur deux de ces pages pour combler le vide !
Un auteur si classique chez lui !
Tellement éloigné de tous les livres auto édités, en simple photocopie ou en sérigraphie faits dans la cuisine de Pierre La Police, Captain Cavern, Blanquet, Kerozen, Poincelet, BlexBolex, Thierry Guitard, Huger/UG, Julie Doucet (qui interrogeait déjà en tout petit format : S2 l'art ?) et autres premiers ouvrages du Lynx à Tifs (les premiers Patte de Mouche cartonnés) que j'achetais et dénichais chez lui ces années là…
Tous ces ouvrages notamment beaux, étranges, petits, minuscules, grands, improbables, cheap, luxueux, sages, dérangeants, déstructurés, à la ligne crade, à la ligne frêle, à la ligne claire, à la ligne pas très droite, européens, américains, asiatiques, reliés, agrafés, fanzines, cousus, collés, faits à la main, avec des images, avec du texte, et si souvent faits avec passion, espoir, envie et la Foi…
Je me souviens de sa façon d'écrire les prix au crayon dans les livres, à l'ancienne, mais aussi parfois de ce "rare" qui pouvait en précéder certains…

Rare par Jacques Noël dans un livre…

Sans oublier toutes ces expositions d'artistes qui n'auraient — à cette époque — pu être que sur les murs d'Un Regard Moderne !…
De certains de ces dessins et peintures suspendus au-dessus de nos têtes de Lagautrière ou Doury, en exposition quasi permanente et de son attachement profond à ce dernier…
Il est amusant de me souvenir, maintenant, que l'exposition qui m'a le plus surpris fut celle de Georges Delfau,  avec ces petites peintures quasi miniaturistes de parties de jambes en l'air dans la petite bourgeoisie franchouillarde (L'invitation chez Jean-Pierre Faur) !

Mes dernières acquisitions chez Jacques, avant de partir du Quartier Latin pour respirer ailleurs, furent deux estampes : de Charles Burns et de Pierre La Police… 
Je ne me souviens plus trop de la dernière exposition que j'y ai vu : peut-être était-ce Rocco, mais cela serait si éloigné ? 
Et la dernière fois que je suis allé "dans son" Regard Moderne, quelle ne fut pas ma surprise de voir  des dessins de Jacques Noel, parmi ses dessins originaux…
Une boucle…

Plein de souvenirs…

Quelqu'un à part, que j'ai fréquenté en tant que client, que collectionneur mais aussi en tant que libraire et (tout petit) éditeur, et distributeur, voire plus si affinités…
Jacques était pour moi un Libraire, certainement le dernier des Libraires.
En tout cas d'un certain état d'esprit qui régnait dans ce métier.
Un explorateur qui a ouvert la voie à un grand nombre d'autres futurs libraires pour lesquels il a défriché tant de domaines du Livre, et plus encore la possibilité d'une alternative certaine dans ce qu'un libraire peut proposer à ses clients (et de fait la richesse incroyable de l'édition mondiale : des livres de tous genres et de toutes sortes)…
Je me souviens que dans le métier, lorsque s'ouvrait une librairie plus ou moins bien calquée sur le Regard Moderne, l'habitude était prise de dire que c'était un peu comme le Regard Moderne avec ceci ou cela de différent : la musique en plus, les livres sur la tapisserie et le macramé en plus, ceux sur le fétichismes ou le tatouage en moins etc. : le Regard Moderne était devenu un modèle et Jacques avait créé la référence absolue de ces librairies qu'avec un ami on distinguait plus simplement en les appelant "différentes"…
Il était un libraire culturellement mondialisé avant même que cette idée ne soit aussi répandue !
En d'autres temps, si une Guilde des Métiers du Livres existaient il aurait été un Maître-Libraire, comme certains Artisans d'Art peuvent ou pouvaient l'être.
Jacques fut le meilleur des exemples à suivre et il m'a beaucoup apporté, montré, transmis et il m'a surtout permis d'avoir l'œil un peu plus aiguisé grâce à sa propre vision : des Yeux Fertiles à Un Regard Moderne
Tout n'est qu'un question de Vision.
Et Jacques était un librairie avec un Regard Moderne !

J'ai cherché une photo de sa librairie grâce au moteur de recherche des Gogols® que nous devenons depuis internet : je l'ai dit la librairie s'est remplie, tellement remplie au fil des ans qu'elle en est presque devenue la grotte de Gaston Lagaffe…
Un Regard Moderne c'était beaucoup de choses à la fois, l'émanation de Jacques Noël, sa personnalité et ce qu'il était ou aimait étaient la respiration de sa librairie : une idée qu'il affirmait, la libraire d'un Libraire.
Non. La librairie du Libraire.
Un Regard Moderne était surtout un lieu qu'il avait rempli avec ce qui compte le plus dans un librairie : DES LIVRES !
Un lieu pour que vivent les livres… qui ne commencent à exister, à vivre leur vie de livres que lorsqu'il sont dans des librairies avant de trouver leurs acquéreurs…
Mais pas n'importe quels  livres, pas tous les livres : juste ceux qu'il avait envie de transmettre, de montrer, d'avoir dans sa librairie, de trouver, de dénicher, de commander, de vendre.
Ceux qui lui correspondaient. Ceux qu'ils choisissaient. Ceux dont il avait envie.
Souvent aux antipodes de ce qu'est devenu ce métier ces dernières décennies. Il préservait quelque chose dans ce métier du livre, qui échappe à l'entendement commun et à l'esprit ultralibéral dominant.
Jacques était une force vive politique, une alternative, à lui seul : sans même rechercher à l'être.
En étant et restant lui-même…
En continuant tranquillement à faire ce qu'il aimait comme il l'aimait avec son Regard Moderne.

Librairie Un Regard Moderne — 10 Rue Gît-le-Cœur 75006 Paris

Gaston Lagaffe chine des livres dans Un Regard Moderne



Je me permets de relayer ici un message de Blanquet qui est présent sur le facebook d'Un Regard Moderne :

" Il fait parti de moi, de nous , de ceux qui font , qui font des images, des textes , des livres , des livres de mots, des livres d'images , des livres uniques , à exemplaire unique , des livres débordants , des livres maximals . Jacques Noël fait parti de moi, Un Regard Moderne fait parti de moi, de nous, de notre histoire, histoire de ceux qui font, de ceux qui aiment ceux qui font , de ceux qui suivent ceux qui font .
Jacques Noël a fait une oeuvre, une oeuvre unique, généreuse , organisé malgré les apparences , une oeuvre singulière , fait de livres , fait avec nous , dans son endroit, son Un Regard Moderne.
Jacques Noël à défendu les plus obscurs, les plus évidents, les plus pointus , les indéfendables ailleurs.
Il se battait, cherchait, dénichait , prenait les circuits les plus inconnus pour me, pour nous trouver les trésors , les pépites fait de trois photocopies, les bijoux puants d'encres . Jacques Noël fait parti de nous, de moi.
En accord avec Marie Döby sa femme , et Ben son fils , une cagnotte pour couvrir les frais d'obsèques de Jacques est lancée -
Soyez nombreux.
paypal benjamin.noel@orange.fr
pour d'autres modes de payement , écrire en message privé"
Blanquet




Voilà !… À vous de jouer…

Je te remercie pour tout Jacques, et plus encore… pour qui tu étais !

 
Pierre La Police pour Un regard moderne



Valéry Ponzone

samedi 1 octobre 2016

> Ted Benoit 25 juillet 1947 — 30 septembre 2016

Femme au révolver par Ted Benoit
Encre de Chine et gouache sur papier ; 1999

Un dessin en couleurs et inédit de Monsieur Ted Benoit fait en 1999, pour un portfolio collectif de dessins originaux de différents dessinateurs, pour un anniversaire
Un bien beau cadeau : merci Thierry !

J'ai accusé le coup : quelle sale nouvelle…
Très triste…
Très…




Valéry Ponzone

mardi 27 septembre 2016

> L'Art du découpage dans l'œuvre graphique de Yves Chaland

Il y a une forme de récurrence dans certains des dessins de Chaland.
On sent chez le jeune Yves Chaland une envie de montrer des scènes de meurtre particulièrement éloquentes, et, c'est dans celles-ci qu'un savant art du découpage se fait jour…
Mais, un découpage bien particulier : façon garçon boucher !

• L'Art du découpage dans l'œuvre dessinée de Chaland :

Commençons dès la belle année 1983, lorsque Yves Chaland fait partie de la prestigieuse sélection d'Alain Littaye pour l'un des premiers Beaux Livres du monde de la Bande Dessinée (le tout premier peut-être ?), à côté notamment de E.P. Jacobs, Hergé, Jacques Martin, Ever Meulen, Mœbius / Giraud ou bien encore Joost Swarte, Serge Clerc, Floc'h  : "Yves Chaland ou l'héritage maniériste".

Souvenirs du XXème siècle
Présentation de Chaland
Éditions Alain Littaye, 1983

Un seul dessin représente le travail de Chaland dans cet ouvrage, mais ce dessin, magnifiquement mis en couleurs suivant la technique du ben-day, nous mène dans une crypte terrifiante, dans laquelle nous découvrons l'horreur, voire l'Indicible cher à HP (Lovecraft, pas Pratt !)…
Une ombre menaçante est perceptible à l'arrière-plan : serions-nous suivis ?…
Il semble bien que tel est le cas…

Yves Chaland, It's Alive !
in Souvenirs du XXème siècle
Éditions Alain Littaye, 1983

Cette scène n'est pas sans rappeler celle de la découverte finale du Testament de Godefroid de Bouillon, première aventure de Freddy Lombard et ses complices Sweep et Dina tombés en panne sur la route de Sedan, par une belle nuit de pluie régionale : contrairement à ce que j'ai lu un jour par hasard  sur un site internet quelconque (au véritable sens du terme) à propos de ce dessin, écrit par un pseudo collectionneur de Chaland qui, comme quelques rares autres, ne connait ou ne reconnait pas grand chose, mais écrit beaucoup trop à tort et à travers : ce personnage fait davantage penser à l'héritier de Godefroid de Bouillon qu'à Bob Fish !
C'est ici une version étrangère de la page en question que je montre pour former le lecteur de ces lignes à la richesse linguistique de l'Europe.
Je plaisante : je n'ai tout simplement pas envie de casser un de mes exemplaires de la Collection Atomium pour numériser une page…

Chaland, Het tetament van Godefroid van Bouillon
Planche 24 avec van Bouillon à la lanterne (normal !)
Éditions Rijperman 1981

Ce dessin est repris en 1986 par les éditions Déesse sous forme d'estampe imprimée en sérigraphie, avec modification des couleurs et du rendu final du dessin du fait de la technique d'impression en sérigraphie et de la limitation de la gamme à 4 passages couleurs.
Un titre apparait en anglais : It's Alive !
L'ambiance qui s'en dégage est nettement différente…
Cette estampe a été tirée à 100 exemplaires numérotés en chiffres arabes destinés à la vente et à la diffusion, et 100 exemplaires numérotés en chiffres romains offerts, pour célébrer les 10 ans des éditions Déesse, dont j'ai déjà parlées ici au sujet du portfolio F-52.
Époque bénie ou une sérigraphie de Chaland ne valait que 120 FF du XXème siècle, si je me souviens bien de son prix…
Dans ce dessin, l'Art du découpage de Chaland est tellement bien avancé que nous sommes sur la voie de la décomposition.
 
Yves Chaland, It's Alive !
Sérigraphie 4 passages couleurs ; 100 ex. n°/signés
Éditions Déesse, 1986

Yves Chaland, It's Alive !
Sérigraphie 4 passages couleurs - 100 ex. n°/signés
Éditions Déesse, 1986
 
Il existe une autre version, en trichromie que l'on peut trouver dans le gros livre Chaland édité par Champaka Brussels en 1995 : chapeau (colonial) l'artiste !

Yves Chaland, Chaland
SCouverture édition originale
Éditions Champaka Brussels, 1995

Celles et ceusses qui ne connaissent que cette version à la gamme couleur étrange, tellement éloignée des versions originales, ne pourront qu'être étonnés de découvrir les "vraies versions" de ce dessin qui vire vers une autre atmosphère sous cette forme marronnasse et boueuse !
Le plus important est de constater que l'ombre est toujours là, à l'arrière plan…

Yves Chaland, It's Alive !
Version trichromie in Chaland
Éditions Champaka Brussels, 1995

J'ai le souvenir d'avoir vu le dessin original de It's alive ! il y a de nombreuses années, proposé par Philippe Flament, libraire du Fantôme Espagnol (Bruxelles), lors d'une convention de la BD à l'Espace Austerlitz, à Paris… Mais j'avais été étonné de voir ce dessin avec beaucoup de retouches de gouache blanche…
Peut-être est-ce un souvenir modifié par le temps ?…
En tout cas je lui ai acheté des dessins originaux de Severin, mais pas ce dessin de Chaland !

En 1999, j'ai un projet de tirage en sérigraphie d'un dessin de Serge Clerc, avec Phil Perfect…
Ces années là, Serge Clerc s'amusait à revisiter les dessins des autres dessinateur : Franquin, Chaland, Hergé etc.

Serge Clerc, Journey into Mystery (fax)
1ère version trait pour un projet de sérigraphie
pour les Éditions Le 9ème Monde, 1999

Serge Clerc, Journey into Mystery (dessin)
2e version trait pour un projet de sérigraphie
pour les Éditions Le 9ème Monde, 1999

Serge Clerc, Journey into Mystery (fax)
2e version trait pour un projet de sérigraphie
pour les Éditions Le 9ème Monde, 1999

Ce dessin de Phil Perfect avec sa lanterne dans une crypte, même s'il s'agit d'une variation d'une couverture de comics américain fait un peu résonance avec le dessin de Chaland…

Journey into Mystery
Couverture comics US originale
Marvel Comics Group, april 1975

Peut-être Chaland avait-il la même référence graphique de comics US de la Marvel que Serge Clerc ?
Je n'ai pas trouvé ce comics dans la collection d'Yves Chaland, mais la référence commune est plus qu'envisageable.
Je n'ai pas édité cette estampe de Serge Clerc (pour tout dire, le sérigraphe qui aurait dû l'imprimer m'avait déclaré ne plus vouloir faire d'estampe avec Serge Clerc, suite à celle imprimée pour la librairie Super Héros — le dessin en version au trait sur la gauche du visuel ci-dessous)…

Serge Clerc, Journey into Mystery
Essai de mise en couleurs avec films sur photocopie pour un projet de sérigraphie
pour les Éditions Le 9ème Monde, 1999

Il est vrai que ce dessin de Clerc me fait maintenant plus penser à une aventure de Scoubidou qu'à ce que j'attends ou idéalise de Phil Perfect !
Par correction, j'ai acheté le dessin original à Serge Clerc, le temps de trouver un autre vaillant sérigraphe, mais entre temps, un autre dessin m'amusait davantage, tant qu'à rester dans l'hommage appuyé.
C'est avec celui-ci que j'ai édité une estampe en sérigraphie (avec un autre atelier de sérigraphie) de Serge Clerc en hommage à Chaland et à Freddy Lombard

Serge Clerc, la Kharman Ghia d'après Yves Chaland — 11/1999
Dessin original, version au trait — Encre de Chine + gouache sur papier
Éditions Le 9ème Monde, 1999

Serge Clerc, Freddy Lombard La Kharman Ghia
Sérigraphie 7 couleurs - 111 ex. n°/signés
Éditions Le 9ème Monde,  2005

Il y a aussi cet autre dessin de Serge Clerc que j'avais déjà montré : crypte, lampe, squelette : tout y est !
En tout cas, on peut parler de communion graphique, si ce n'est d'esprit…

Serge Clerc, Les aventures de Jacques Legall
Le secret des Templiers
Dessin original — Encres de couleurs sur papier

Ce dessin (inédit) de Serge Clerc pouvant faire penser à cet autre dessin de Chaland…

Yves Chaland, Le Testament de Godefroid de Bouillon
Dégustation dans la crypte
in Dossier de police de l'édition de luxe Magic-Strip, 1987

Revenons à l'Art du découpage dans l'œuvre graphique de Chaland, car à faire des digressions sur Clerc, je vais finir par ne plus trop l'être…
En 1983, Chaland avait déjà réalisé pour les éditions Déesse un très beau dessin pour un portfolio collectif : WFCBA (World Famous Comic Book Artists).
Le crime de la rue Morgue, dans sa version au trait est la planche 12 de ce portfolio collectif : hommage évident à la nouvelle d' E.A. Poe, Double assassinat dans la rue Morgue, considérée comme la pierre fondatrice du roman policier en tant que genre littéraire.
Ce portfolio existe sous deux versions : l'une signée à 100 exemplaires sur "beau papier" et la plus courante tirée à 1500 exemplaires sans les précieux grigris des artiste…

Yves Chaland, Crime dans la rue Morgue
100 ex. n°/signés in Portfolio WFCBA
Éditions Déesse, 1983

Yves Chaland, Crime dans la rue Morgue
1500 ex. numérotés in portfolio WFCBA
Éditions Déesse, 1983

Il peut paraître surprenant de trouver ce dessin de Chaland au beau milieu d'un grand nombre de dessinateurs très majoritairement nord-américains.
Non pas parce qu'il était un dessinateur français, puisque ni Denis Sire, ni Gillon, ni Caza, ni Jean-Claude Gal — ses confrères présents eux-aussi dans ce portfolio — ne détonnent dans cet ensemble…
C'est surtout que le style de Chaland est unique et complètement marginal dès le premier regard posé sur ce portfolio.
Revenons sur le dessin en lui-même : nous découvrons une très belle scène de crime, avec morceaux de cadavres éparpillés un peu partout dans la pièce : l'Art du découpage de Chaland se révèle dans toute sa splendeur !
On glisse vers le démembrement bien assumé !
Il est à noter que dans cette seule image, Chaland s'amuse à nous donner la résolution de l'énigme qui a tant intrigué les lecteurs de cette nouvelle de Poe : effectivement on aperçoit la main du singe qui s'échappe par la fenêtre.
C'est un spoiler (terme à la mode) et je le précise après : je pars du principe que tout le monde a lu EA Poe et l'a étudié comme il est de coutume au collège.
Ce dessin est considérablement modifié en 1986 pour donner l'une des toutes premières estampes de l'éditeur belge Champaka (Bruxelles)…
Le couple entrant dans la pièce est très différent, tant au niveau des traits (visages) que de leur attitude : la "pose" est plus naturelle.
Sans oublier leur reflet dans le miroir…
L'Art du découpage de Chaland est peut-être un peu moins fort dans cette version couleurs que dans la première au trait, mais il n'en est pas moins très présent !!!


Yves Chaland, Crime dans la rue Morgue
Sérigraphie couleurs - 110 ex. n°/signés
Éditions Champaka, 1986

L'année suivante paraît le numéro 2 de la revue belge Ice Crim's, qui mélangeait polar version BD et vice versa.
Je vous épargne le trop lourdingue Lycée de Versailles… Ah ? Ben non, en fait…
Nous sommes en avril 1984 et l'Art du découpage de Chaland vire au dépeçage dans ce dessin qui pourrait être un hommage à Jack The Ripper, s'il était passé sur Bruxelles un siècle plus tard.
En tout cas c'est une scène de type "pas de quartier", même si, a priori, la victime se retrouve en plusieurs quartiers…
Remarquez que dans cette version la victime est une femme : découpée en morceaux, mais il s'agit bien d'une femme, on voit le petit nœud papillon caractéristique dans ses cheveux…

Yves Chaland, Ice Crim's Numéro 2 - Avril 1984
Dessin de couverture inédit

Ce dessin est repris en sérigraphie toujours en cette belle année 1986 (décidément, c'est dément !) par la Librairie Heroes, à Lille. Hé oui ! Il y avait une librairie spécialisée en Bande Dessinée à Lille dans ces années là, et qui se permettait d'éditer de bien belles choses !
Cette estampe est très souvent répertoriée avec le titre Ice Crim's, ce qui peut laisser penser que la revue l'avait éditée : tel ne fut donc pas le cas.
Cette version est totalement modifiée : de l'attitude, au positionnement de Bob Fish et Albert (ou Al Memory ?) jusqu'au cadavre que Chaland transforme en… homme !
Dans cette nouvelle version de 1986, le jeune Albert ne donne pas l'impression d'être bancal et prêt à basculer vers l'avant…
Le principe de la chaussure est toujours présent, et l'heure du crime peut être déterminé grâce au bracelet montre qu'Albert tient dans la main. Enfin, sur le bras de la victime qu'Albert tient dans la main !
Ce qui n'est pas des plus pratiques pour lire l'heure…
L'arme du crime apparaît et a été abandonnée sur place, entre les morceaux épars.

Yves Chaland, Albert et Bob Fish
Sérigraphie 3 passages couleurs - 150 ex. n°/signés
Librairie Heroes, 1986

Il existe bien un tirage au trait de la première version — celle de la couverture de la revue Ice Crim's — qui aurait été édité pour le Festival de Bande Dessinée d'Anvers en 1985…
À ce jour, c'est bien l'une des rares choses de Chaland que je n'ai pas dans ma collection : je suis preneur si quelqu'un en possède une oubliée dans un carton à dessin / une farde !!!…
Proposition sérieuse. Même si abimée…

Yves Chaland, Albert et Bob Fish
Affiche Festival d'Anvers - 100 ex. numérotés
Éditions Antwerps Stripfestival, 1985

Là encore, le livre Chaland paru chez Champaka Brussels en 1995 nous livre une autre vision en trichromie de ce dessin, alors que l'estampe elle-même est en 3 passages couleurs : je me demande pourquoi ne pas avoir conservé le même rendu ?

Yves Chaland, Albert et Bob Fish
Version trichromie in Chaland
Éditions Champaka Brussels, 1995

Je reviens sur l'arme du crime : ce gros couteaux de cuisine rappelle forcément quelque chose isn't it ?
Pas à vous ? Voyons, un tout petit effort…
J'en ai parlé ici

Yves Chaland, Portfolio F-52
999 ex. n°/signés entièrement imprimé en sérigraphie
Éditions Déesse, 1986

Yves Chaland, Portfolio F-52
Planche numéro 4 : le couteau de cuisine a disparu…
Éditions Déesse, 1986

Yves Chaland, Portfolio F-52
Planche numéro 4 : le découpage est terminé…
Éditions Déesse, 1986

Hé oui, c'est presque le même type de couteau de cuisine !
Et ce portfolio a aussi édité en… 1986.
Là aussi, le mari trompé ou en voie de l'être va régler leur affaire à sa femme et à son amant pendant cette croisière dans le supersonique F-52 et découper tout ce joli monde en petits morceaux, façon puzzle…
Encore l'Art du découpage de Chaland dans ce portfolio !

C'était déjà un couteau de cuisine qui servit à Linda pour découper son morantin capturé par Bob Fish après une poursuite hollywoodienne sur les toits des immeubles bruxellois…
Quel meilleur outil pour réaliser un bon découpage à la Chaland ?

Yves Chaland, Bob Fish
Planche numéro 28 : Linda aime le lard morantin…
Éditions Les Humanoïdes Associés, 1981

Yves Chaland, Bob Fish Detectief
Planche numéro 28 : Linda aime le lard morantin… claché en bon bruxellois
Éditions Magic Strip, 1982

C'est vraiment en cette année 1986 que Chaland excella dans l'Art du découpage !
Qui se poursuivra jusqu'à 1988 avec l'une des images parmi les plus belles et intelligentes qu'il ait réalisée : Drame dans l'atelier.

Yves Chaland, Drame dans l'atelier
Sérigraphie couleurs — 110 ex. n°/signés
Éditions Champaka, 1988

La composition de cette image est une merveille absolue : gamme limitée des couleurs pour la scène de l'atelier, avec une dominante de blanc, qui tourne autour de la toile centrale, bien plus chargée au niveau des couleurs afin de renforcer le contraste entre les scènes dans la scène…
Mais, mais ?… Ne serait-ce pas là cette fameuse mise en abyme ?
J'ai pour habitude de dire que Chaland ne faisait jamais une image ou un portfolio (suite d'images) au hasard, ou pour le seul plaisir de faire une "belle image".
Qu'il allait toujours plus loin, cherchant toujours à raconter quelque chose, le plus souvent en décalage avec ce que l'on pouvait/pensait y voir de prime abord.
Dans celle-ci, tout est simple et évident. L'histoire se distingue par sa composition circulaire — voire en spirale — tournant autour de la peinture, et une inversion complète des relations entre les protagonistes, entre ce qui est présenté dans la toile peinte et le drame de l'atelier en lui-même, ou, quand la réalité de l'atelier dépasse la fiction de la toile peinte…
Les deux étant pourtant une fiction graphique du seul jeune Yves Chaland.
Il faut d'ailleurs voir le tirage en lui-même pour davantage saisir l'intelligence de ce dessin jusqu'à son principe d'impression : en effet, la toile, en plus de sa gamme couleurs différente de celle de l'atelier qui lui sert de cadre — dont les verts et gris-verts qui ne sont présents que dans cette toile — comporte un passage supplémentaire vernis qui donne une surbrillance à ce seul endroit du tirage et la fait ressortir de son cadre qui lui est imprimé avec des encres mates classiques…
Dans ce dessin, Chaland ne se contente pas de raconter une histoire, il va bien au-delà et raconte des histoires, ou permet à notre imagination de partir dans des directions multiples.
J'ai acheté cette estampe chez la Bulle Noire à Aix-en-Provence, dans les 750 FF de jadis.
La profusion d'exemplaires qui sont proposés à la vente un peu partout depuis plus de 25 ans ne cesse de m'intriguer : combien de centaines d'exemplaires ont-ils été vraiment imprimés ?
Cela a commencé dès le début des années 90, le premier à m'avoir proposé des exemplaires signés (sur la gauche d'ailleurs), sans numérotation fut le libraire de Chic Bull. cette image ainsi que quelques autres estampes de Le Gall, La jonque ou Yslaire, Les amants, toutes éditées par Champaka.
La version officielle était qu'il s'agissait des exemplaires du sérigraphe… Par la suite, je n'ai cessé d'en voir vendue ici ou là en permanence : par des libraires, des soldeurs belges, sur des salons, dans des ventes aux enchères et sur internet…
Certaines non signées, d'autres signées avec parfois des signatures surprenantes, d'autres encore signées et marquées HC ou EA, mais certainement pas par Chaland (un "confrère" belge se vantait de le faire lui-même si la nécessité se présentait).
La disponibilité de cette image si longtemps après sa sortie ne cesse de m'étonner, car il faut bien les avoir tirées en conséquence.
Il y a par contre de légères variations au niveau des couleurs de la toile centrale sur ces exemplaires, les gris-verts sont plus gris, moins chauds.
Peut-être y-a-t-il eu une grande quantité de "passes" afin d'arriver à se caler sur les bonnes teintes à l'époque ? Mais je ne sais pas pour quelle raison Chaland aurait également signé ces "passes" ?
Cela est une énigme…

Je me rends compte que ces estampes publiées en 1986 sont quasiment toutes des versions modifiées d'anciens dessins.
Une autre image a été éditée en sérigraphie cette même année, et si elle n'a rien à voir avec cette "étude" (biaisée, je l'avoue) de l'Art du découpage dans l'œuvre graphique de Chaland, il est amusant de constater que pour celle-ci aussi il s'agit d'une version remaniée d'un dessin publicitaire pour Letraset (pour un nouveau procédé de mise en couleurs que l'avènement de Photoshop® balayerait) : ce dessin était repris dans des revues spécialisées dans les arts graphiques ou la publicité (BàT par exemple), et, a également été imprimé sous forme d'affiche par Letraset.
À cette époque bénie de la publicité en bande dessinée, il suffisait de les appeler et demander gentiment pour recevoir ce tirage…

Yves Chaland, Le carrefour
Dessin publicitaire pour Letrachrome
Letraset, 1986

Les modifications entre les deux versions sont importantes : la principale étant que la conductrice brune devient blonde… 
Pour le reste, à vous de jouer au jeu de je-ne-sais-combien-d'erreurs.

Yves Chaland, Le carrefour
Sérigraphie couleurs — 190 ex. n°/signés
Éditions Anagraphis, 1986

Même si ce dessin n'est pas un découpage à la Chaland au sens strict du terme, au même niveau que les précédentes estampes et/ou images, il n'en est pas si éloigné : l'homme à la canne, qui gît dans une mare de sang sous le panneau de sens interdit, a quelque peu été découpé sur les clous !
Voici peut-être l'affiche scolaire Rossignol qui a servi d'inspiration à Yves Chaland pour ce dessin du Carrefour ?
Que nous retrouvons bien, même en passant d'un cadre champêtre et rural à une bonne ambiance urbaine. Le policier qui se dirige (passage à deux policiers dans l'estampe) vers les voitures accidentées, la composition avec l'accident centré dans le dessin, la fourgonnette blanche à l'arrière-plan, l'arbre au tout premier plan ne sont que quelques principes repris par Chaland pour sa propre version de accident au carrefour.
Peut-être est-il parti de l'idée que le temps a passé et que le carrefour de campagne est devenu celui d'une ville moderne avec — fort heureusement — son hôpital idéalement situé !?…

Affiche scolaire Rossignol Le carrefour

Cette autre affiche scolaire reste dans la même idée de l'accident survenu au carrefour, principalement avec la voiture sport qui a renversé sur le côté la plus petite des deux (une 2CV peut-être ?), telle qu'on la retrouve dans le dessin de Chaland avec le mastard qui s'extirpe de sa toute petite voiture… renversée sur le côté…

Affiche scolaire Hacehtte OGE L'accident

Il est certain que dessiner un carrefour est un vieux truc de mise en forme graphique…
Que François Avril a réutilisé pour cette estampe que j'ai éditée en 1998, lors d'une exposition consacrée à Dupuy & Berberian encore en couple.
Début 1998 je téléphone à François Avril et lui propose de faire une image en hommage à Monsieur Jean, pour l'exposition que je vais monter très vite pour la sortie du quatrième Monsieur Jean…
Une surprise : comme je lui avais déjà demandé cela pour l'exposition L'affaire Ted Benoit que j'avais organisée en 1996, bingo, — sans son bongo — je lui demande la même chose.
Sa réponse est tout de suite enthousiaste : "Mais, mais… pourquoi moi ?… Je vais réfléchir…".
Sa réflexion est terriblement productive : Avril fera le dessinateur et le concepteur DA.
Il me propose en retour de faire une image à quatre, par cette idée du carrefour en passant d'un dessinateur à l'autre, tel certains dessins en… cadavres exquis !
Ah ! ah ! On y revient !!!…

Avril + Clerc + Loustal + Stanislas, Monsieurs Jean
Sérigraphie 7 couleurs — 250 ex. n°/signés
Éditions Le 9ème Monde, 1998

Il arrivait parfois à Chaland de puiser l'inspiration dans d'anciens documents (cf le portfolio F-52 et Science et Vie) ou dans ces anciennes affiches qui ornaient les murs des classes des écoles ante soixante-huit.
Nous restons dans le domaine de l'automobile avec cet autre dessin réalisé pour une autre carte scolaire : Le salon de l'automobile 1960.

Affiche scolaire Rossignol Le salon de l'automobile 1960

Peut-être cette autre affiche scolaire inspira-t-elle Chaland pour, cette estampe réalisée en 1987 pour les éditions Carton : Le salon de l'auto 1955, Présentation de la DS19 au Président René Coty ?
Un retour en arrière permet à Chaland de choisir un autre Président, celui-là même qui est si important pour OSS 117 : il y a de grande chance que celui présent dans l'affiche scolaire soit l'illustre Charles de Gaulles, qui était Président de la République avant de se réincarner sous des formes diverses comme des avenues ou un porte-avions trop court, comme la plupart des lits dans lesquels il devait dormir…

Yves Chaland, Salon de l'auto
Sérigraphie couleurs — 200 ex. n°/signés
Éditions Carton, 1987

La DS avait déjà été mise en avant par Chaland dans cette couverture dessinée pour un livre : catalogue d'exposition : Plein gaz, paru en 1984 aux éditions Blitz.

Yves Chaland, Plein gaz
Couverture originale pour la catalogue
Éditions Blitz, 1984

Cette couverture a été reprise en sérigraphie la même année chez Anagraphis : c'était déjà une version remaniée avec quelques changements.
Apparition d'un dirigeable dans le ciel, la typo Plein gaz modifiée et devient plus encore une véritable enseigne de station-service, et, surtout, l'autre voiture de l'autre côté des pompes à essence qui est différente…

Yves Chaland, Plein gaz
Sérigraphie couleurs — 180 ex. n°/signés
Éditions Anagraphis, 1984

Puisque je suis passé aux voitures chez Chaland, autant en profiter pour mettre en avant celle créée en 1984 pour le portfolio collectif édité par Citroën, sur la traction avant, tant ce dessin est beau et très drôle, et sa version remaniée pour Anagraphis en 1990 !

Yves Chaland, La traction avant Citroën — L'accident
Sérigraphie couleurs — 650 ex. n°/signés
Éditions Citroën, 1984

Yves Chaland, La traction avant Citroën — L'accident
Sérigraphie couleurs — 200 ex. n°/signés
Éditions Anagraphis, 1990

Il y a un point important dans ces différentes images et leur passage de versions imprimées pour des livres, portfolios ou publicités (…) à leur ré-utilisation sous forme d'estampe en sérigraphie. Outre le vieux principe de Lavoisier, j'en ai déjà parlé au sujet des pirogues ici.
Il est évident que Chaland connaissait les fondamentaux des tirages en impression d'art : les dessins sous leurs premières versions sont signés comme il est d'usage, mais les signatures sont supprimées dans les versions sérigraphiées. Sachant que ces tirages allaient être signés par sa petite mimine…
Le b-a-ba !



Rédigeant ces quelques lignes (complètement décalées et hors-sujet mon pôvr'ami !!!) sur l'Art du découpage chez Chaland, je constate avec surprise (damned !) à quel point la Mort est très présente dans ces estampes et l'œuvre de Chaland.
Un aspect rarissime dans la bande dessinée franco-belge, et, surtout dans le domaine des affiches et estampes, destinées — il ne faut pas l'oublier — à être accrochées sur les murs de leurs heureux propriétaires !…
Plus encore, dans cette fameuse forme graphique dite de la "ligne claire" ou de l' "École de Marcinelle, Charleroi ou je-ne-sais-quelle-autre-cité-Belge" !
Me rendre compte de cela brutalement  me pousse à me tourner vivement vers les livres de Chaland : là encore on retrouve cet aspect quasiment dans toutes ses histoires, avec plus ou moins de force, mais quasiment toujours omniprésente…

Yves Chaland, Bob Fish — 1ère histoire
Planche 32 — L'horrible vérité… exécution…
Éditions Les Humanoïdes Associés, 1981

Yves Chaland, Bob Fish — 2e histoire
Planche 9 — La chauve-souris est maladroite et, bam,bam…
Éditions Les Humanoïdes Associés, 1981

Yves Chaland, Freddy Lombard, Le cimetière des éléphants
1ère histoire — Planche 22 — Infarctus…
Éditions Les Humanoïdes Associés, 1984

Yves Chaland, Freddy Lombard, Le cimetière des éléphants
2e histoire — Planche 13 — Massacré…
Éditions Les Humanoïdes Associés, 1984

Yves Chaland, Freddy Lombard, La comète de Carthage
Planche 03 — Noyée…
Éditions Les Humanoïdes Associés, 1986

Yves Chaland, Le Jeune Albert
L'oncle Rémi— Case 05 — Extrême onction
Éditions Les Humanoïdes Associés, 1985

Yves Chaland, Freddy Lombard, F-52
Planche 40 — Case 03 : L'agonie
Éditions Les Humanoïdes Associés, 1989

Yves Chaland, Freddy Lombard, F-52
Planche 45 — La chute vers l'Enfer
Éditions Les Humanoïdes Associés, 1989

Ce peut-être aussi pour une couverture de livre : Chaland ne peut s'empêcher de faire rendre l'âme au pauvre type qui passait sous la panneau publicitaire !
On nous a assez prévenu des méfaits du tabac, des cigarettes voire de leurs cendres assassines : en voici un nouveau témoignage poignant !


Alain Lachartre, Objectif pub
Couverture de Floc'h + Chaland
Éditions Robert Laffont + Magic Strip ;1986

Tout cela étant dit, s'il y a bien un dernier dessin dans lequel Chaland révèle tout l'Art de son découpage "à la Chaland", c'est bien dans celui-ci, tiré du portfolio Cauchemars (du Jeune Albert).
En lamelles le Jeune Albert…
Miam, on en mangerait du Jeune Albert !
Bien découpé sur son cure-dent !

Chaland, portfolio Cauchemars - Planche 3
L'Atelier (Paris) , 1986

J'ai fini de vous découper le cerveau en rondelles : je vous laisse tout remettre en place et vaquer à de saines occupations : lire tous ces bons livres de Bande Dessinée, par exemple…




Valéry Ponzone