jeudi 29 mai 2014

> La BD sur la peau…

Encore mon nez (mes yeux plutôt!) dans des archives, mais papier cette fois ci, c'est ce qui est le plus rigolo, comme le diabolo.
Et là c'est vraiment plus que drôle isn't it ?!…
Tout début des années 70… Ça se voit aussi grâce aux coupes de cheveux, maintenant même dans des catalogues les gamins ont des coupes de BTS Action Commerciale et se prennent très au sérieux, comme leurs parents !…
Dans un magazine, pas de bande dessiné mais plutôt presse féminine, mode ou du même style (enfin si : au moins une page de Murphy, le Géant de Willy Vandersteen !)…
M'enfin, déjà Gaston Lagaffe
Pas comme l'autre tatoué de Ludlum — qui a plus que largement inspiré Van Hamme — dans la peau mais sur la peau…
Ce doit d'ailleurs être un des premiers tee-shirt Gaston Lagaffe ?… Les spécialistes le sauront mieux que moi
Amusant car le chapeau de ces pages modes enfants est :  "Les petits américains… en bermuda et tee-shirt"…
Il est certain que Gaston Lagaffe, ça se pose un peu là comme personnage fétiche des petits américains, surtout à cette époque !!…
En tout cas je sais pourquoi je n'aime pas les bermudas à carreaux (seersucker écossais) : c'est vraiment naze !

Me, myself and I
…dans un magazine dont je ne connais pas le titre !

Gaston Lagaffe c'est terriblement fort en fait…
C'est l'Anarchie dans le Royaume de (Belgique) la bande dessinée, l'anti-conformisme, l'underground made in Belgium !…
J'ai l'impression d'avoir toujours lu Gaston Lagaffe : je lisais le Journal de Spirou dans les années 70 (et le Journal de Tintin, et le Journal de Mickey, et Pif Gadget, et Picsou Magazine, et Mickey Parade, et Okapi, et Achille Talon Magazine, et Lucky Luke Mensuel pour passer à Pilote, Metal Hurlant, Charlie, (A Suivre), Hara-Kiri, Charlie Hebdo, Super As, Circus, Pilote-Charlie, Métal Aventure, Rigolo, Les Cahier de la BD etc. : cherchez l'intrus ?!) tout en lisant en parallèle les Journal de Spirou de mon père des années 1953 à 1959 : j'ai donc vu l'apparition iconoclaste (au vrai sens du terme !) de Gaston dans les pages espiègles — mais très bien ordonnées — de l'hebdo…
Gaston Lagaffe faisait partie des séries de bandes dessinées que l'on m'offrait pour mes anniversaires ou Noël quand j'étais enfant…
Pourtant, si j'aimais beaucoup Gaston Lagaffe, c'est l'Univers de Spirou qui m'attirait le plus, surtout les histoires des années 50. Là, j'avais encore plus de chance, puisque je les lisais aussi bien dans le magazine qu'en édition originale dos carrés orange : toujours ceux de mon père…
D'où mon attachement, le réel côté Madeleine de P. pour les bandes dessinées de l'Âge d'Or en éditions originales que j'ai eues la chance de lire dès cette époque : de Spirou et Fantasio à Blake et Mortimer, de Tintin à Lucky Luke, de Blondin et Cirage à Gil Jourdan etc.
Malgré cette attirance, et cette nostalgie toujours plus tournée vers Spirou et Fantasio, je suis toujours revenu vers Gaston Lagaffe : par les livres de la série que l'on m'offrait régulièrement, et à chaque fois par des événements s'y rapportant…
Que cela ait été une nouveauté, puisque à partir des années septantes, Franquin ne crée plus que dans l'univers de Gaston, (hormis un nouvel essai dans la cave, donc réellement underground,  le Trombone Illustré, d'où sortiront les pages des Idées Noires) et je suis donc contemporain des sorties de cette période, ou des tirages de têtes, ces machins là débarquant dans le monde de la bande dessinée alors que je suis adolescent…

Plus récemment, ce sont les grands formats de Marsu Production et les rééditions des mêmes Marsu Productions des 5 premiers Gaston dits demi-formats, qui m'ont remis dans le bain de Gaston Lagaffe (alors que je les ai en édition originale sur une étagère)…

Franquin, Gaston L'intégrale tome 1, 1957-1958
Marsu Productions 2005

Retrouver le petit monde de Lagaffe dans sa chronologie et en grand format, a été le nouveau déclencheur, puis ces très belles/malines ré-éditions pour le Journal Le Soir, le second.
La meilleure idée d'édition prime du quotidien Belge, avec les mini-récits des Schtroumpfs !
Je me fiche bien que Gaston soit un anti-héros, c'est une notion dépassée et une définition facile, répétée un peu trop souvent… Comme si le critère de référence devait être le héros !?
Ridicule.
Il y a des personnages forts et héroïques, et fort heureusement il n'y a pas que cela. Des alternatives existent, dont Gaston Lagaffe personnage anti-conformiste au possible (je serais d'ailleurs plutôt tenté d'enlever "formiste"…).
C'est amusant de voir à quel point ce genre de personnage, caractère pour jouer sur le terme anglais, est fantasmé par les publics (cinéma ; littérature ; bande dessinée…) mais que la grande majorité de ces mêmes publics ne sait jamais comment l'appréhender si cela se présente à eux…

Il est tout proprement sidérant qu'un tel personnage ait pu voir le jour dans cette période et dans une bande dessinée belge qui avait déjà posé toutes les bases de sa domination sur le medium dès l'Après-Guerre, en le codifiant et en le balisant jusqu'à l'explosion de tout cela, avec l'arrivée de Pilote (Mâtin, quel Journal !)… puis des années septantes, post Mai 68…
On ne se rendra jamais compte à quel point Gaston Lagaffe est (pré-) révolutionnaire, enfin, si : des Universitaires très érudits nous l'expliqueront, pour ma part je ne suis que sur un registre profondément émotionnel et instinctif.
Mais si l'on se remet dans le contexte des années de Guerre Froide et de post-reconstruction, pendant lesquelles tout le monde s'est remis à travailler très dur pour reconstruire l'Europe, et chercher à aussi construire une autre Europe, il est certain que Gaston Lagaffe est complètement à contre-courant de cet état d'esprit, mais aussi de la morale catholique pratiquante, scoute et emplie de (très) bonne volonté qui se dégage des pages du Journal de Spirou
Franquin, comme Hergé, ont d'ailleurs énormément travaillé, donné d'eux-mêmes, avec une pression si forte dans les années 50 qu'elle les a menés à la dépression, ce que l'on appelle de nos jours communément le burn-out en bon français…
Il est évident que Gaston Lagaffe a montré de façon inconsciente, et consciente, la Voie à André Franquin : il n'a fallu que très peu de temps pour que quelque chose casse chez son créateur, et qu'il  s'aperçoive qu'il devait lâcher quelque chose, s'alléger pour — enfin — se trouver.
Le fameux lâcher prise
Intéressant de discerner les méandres de l'esprit du créateur.
Jean Giraud- Mœbius a souvent répété que le créateur, l'artiste ne triche pas, ne peut rien cacher : on ne peut que deviner son état d'être à travers ce qu'il crée.
L'esprit de Franquin, appelons cela l'inspiration ou le génie, l'a poussé à créé Gaston Lagaffe qui débarque dans les pages de Spirou sans que lui-même, le personnage et son créateur, et encore moins les autres employés du beau Journal de Spirou ne sachent vraiment ce qu'il vient faire dans le Journal. Il commence par provoquer quelques accidents / incidents dans les pages du Journal (géniales interventions extrêmement créatives de Franquin!)…
Qui est-il / qui suis-je ?… Que fait-il là / que fais-je ici ?… Quel est son emploi / quel est mon but ?… Que va-t-il faire dans les pages de ce Journal de Spirou ? … etc.
Toutes question que devaient se poser si fortement Franquin, que c'est à travers la création de ce personnage qu'il se les est véritablement posées et, surtout, qu'il a trouvé les réponses dont il avait besoin afin de pouvoir continuer à créer, et choisit de s'alléger : avec le choix radical de ne plus faire Spirou et Fantasio

L'approche de la Quarantaine avec ses remises en question classiques, si puissantes, pour arriver à créer un nouveau personnage de bande dessinée qui lui correspondrait vraiment : très, mais alors, très très fort inconscient ou subconscient ou tout autre conscient ancré en lui !
Un personnage qui lui permit de répondre à ses questions existentielles, et qui devint un Classique de la bande dessinée franco-belge (et pas seulement des chaudières du même nom !), tout en régénérant et faisant durer quelques années de plus la grandeur du Royaume de la BD face à la République hexagonale…
Il y a Gaston Lagaffe, employé mais héros sans emploi, puis sur les écrans de cinéma Alexandre le Bienheureux qui fit scandale à sa sortie par les valeurs que le film véhiculait (nous sommes en 1967, et personne ne sait que c'est la fin d'une époque et des Trente Glorieuses…) et, bien avant tout cela, le cousin éloigné,  Monsieur Hulot qui dérègle toute la technologie et l'univers qui l'entoure, notamment dans Mon Oncle
Gaston Lagaffe et la poésie de son univers, la richesse de ses inventions et ses réels talents en ce domaine, son amour des animaux, ses amours platoniques avec Mademoiselle Jeanne, ses recettes de cuisine improbables (que la fusion et la molécule livrent maintenant dans les assiettes de certains restaurant), son anti-militarisme et son militantisme pour des causes chères aux yeux de Franquin, ses jeux permanents avec ses alter ego Jules et Bertrand, sa passion pour la musique et toutes ces sortes de choses

Franquin, Gaston 0, Gaffes et gadgets - Éditions Dupuis
ou : le drône spécial piquet de hamac…

Faire énormément de choses dans les bureaux de son employeur Dupuis, sauf… travailler !
Gaston Lagaffe c'est le personnage de LA Crise, qui voit le jour alors que tout va encore bien…
Enfin, jusqu'à ce présent ?…
Gaston est le Grand Saboteur du système, c'est le personnage qui le sape peu à peu et le sabordera au final, comme le seront éternellement les fameux contrats : un membre émérite de la 5e colonne de l'anti-productivité !

Gaston par Franquin
"… On le paye pour faire ça !"
in Spirou n° 1017 - 10 octobre 1957

Juste un tee-shirt… au tout début des années 70, dans quelques pages d'un magazine oublié…
Bon, bon, j'arrête là et je vais me… rhabiller !